X. DE MAISTRE
qu'elle arriva dans la capitale, vers le milieu de février, environ dix -huit mois après son départ de Sibérie, avec autant de courage et d'espoir qu'elle en avait le premier jour de son voyage.
Elle logea chez son conducteur, sur le canal d'Ékatherinski, et fut quelque temps comme perdue dans cette grande ville, avant de savoir ce qu'elle devait entreprendre, et comment remettre ses lettres de recommandation : ce qui lui fit perdre un temps précieux.
Le marchand, occupé de son commerce, ne songeait guère à elle ; il s'était cependant chargé de trouver la demeure de la princesse de T*** ; mais avant d'avoir accompli sa promesse il fut obligé de partir pour Riga, laissant Prascovie sous la garde de sa femme, qui la traitait fort bien, sans pour cela lui être d'aucun secours pour ses projets.
La lettre de Mme de G*** était adressée à une personne qui logeait de l'autre côté de la Neva. Comme l'adresse en était bien détaillée, Prascovie, quelques jours après le départ du marchand, se mit en chemin avec son hôtesse pour Wassili-Ostrow (1). Mais la Neva était ébranlée, la débâcle des glaces approchait, et la police ne permettait plus le passage. Elle revint donc au logis, désolée de ce contretemps. Dans l'embarras où elle se trouvait, un des habitués de la maison du marchand lui conseilla, très mal à propos, de donner une supplique au sénat pour obtenir la revision du procès de son père, et s'offrit de trouver un écrivain pour la rédiger. Le succès de celle qu'elle avait adressée au gouverneur de Tobolsk la décida. On lui fit écrire une supplique très mal conçue et n'ayant pas la forme requise, sans lui donner la moindre notion sur la manière dont elle devait être présentée. Ce projet ne lui permit pas de remettre avec l'activité nécessaire ses lettres de recommandation, qui auraient pu lui être bien plus utiles.
Munie de sa supplique, notre intéressante solliciteuse se rendit un matin au sénat, monta le grand escalier, et pénétra jusque dans une des chancelleries ; mais elle se trouva fort embarrassée parmi tant de monde, ne sachant à qui s'adresser. Les secrétaires, dont elle s'approchait avec sa supplique,
(i) L'île de Bazile, située quartier de la rive droite de la Neva.
= LA JEUNE SIBÉRIENNE
lui jetaient un coup d'œil, et se remettaient froidement à écrire ; d'autres personnes qui la rencontraient dans la chambre, au lieu de l'écouter ou de recevoir sa supplique, se détournaient d'elle, comme on ferait d'un meuble ou d'une colonne qui barre le chemin. Enfin un des invalides, gardes de la chancellerie, qui traversait rapidement la salle, l'ayant rencontrée, se détourna sur la droite pour passer, tandis que Prascovie en faisait autant du même côté pour lui faire place, de manière qu'ils se heurtèrent rudement. Le vieux garde, de mauvaise humeur, lui demanda ce qu'elle voulait. La jeune fille lui présenta sa supplique, en le priant de la donner au sénat. Cet homme, la croyant une mendiante, pour toute réponse la prit par le bras et la mit à la porte. Elle n'osa plus rentrer, et demeura le reste de la matinée sur l'escalier, dans l'intention de présenter sa supplique au premier sénateur qu'elle rencontrerait. Elle vit plusieurs personnes descendre de voiture et monter l'escalier, ayant des étoiles sur la poitrine : elles avaient toutes une épée, des bottes et un uniforme ; quelques-unes avaient des épaulettes. Elle pensa que c'étaient des officiers et des généraux, attendant toujours de voir arriver un sénateur, qui, d'après l'idée qu'elle s'en était formée, devait avoir quelque chose de particulier qui le ferait reconnaître, et n'offrit sa supplique à personne. Enfin, vers trois heures après midi tout le monde s'écoula ; et Prascovie, se voyant seule, se retira la dernière, fort étonnée d'avoir vu tant de monde au sénat sans rencontrer un sénateur. A son retour elle fit part de son observation à la marchande, qui eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'un sénateur était fait comme un autre homme, et que ceux qu'elle avait vus étaient précisément les sénateurs auxquels elle aurait dû remettre sa supplique.
Le lendemain, à l'heure de la rentrée du sénat, elle se trouva sur l'escalier, et présenta son écrit à tous les arrivants pour ne pas manquer les sénateurs, sur la nature desquels il lui restait encore quelques doutes ; mais personne ne voulut le recevoir. Elle vit enfin arriver un gros monsieur avec un cordon rouge, un uniforme rouge, une étoile de chaque côté de la poitrine, et l'épée au côté. « Pour cette « fois, se dit à elle-même la solliciteuse, c'est un sénateur, ou « il n'y en a point dans le monde ! » Elle s'approcha de lui