X. DE MAISTRE
et lui présenta son papier, en le suppliant de vouloir bien lui donner cours : comme elle barrait le chemin, un laquais du sénateur l'écarta doucement du passage ; et son maître croyant qu'elle demandait l'aumône, lui dit : « Dieu vous bénisse ! » et monta l'escalier.
Prascovie retourna pendant plus de quinze jours au sénat sans obtenir plus de succès. Souvent fatiguée de rester debout dans un escalier froid et humide, elle s'accroupissait sur une des marches pour réchauffer ses pieds glacés, cherchant dans la physionomie des passants et des employés quelques signes de compassion et de bienveillance, qu'elle y aurait certainement trouvés s'ils avaient connu sa situation.
Telle est la constitution de la société dans les grandes villes : la misère et l'opulence, le bonheur et l'infortune se croisent sans cesse, et se rencontrent sans se voir ; ce sont deux mondes séparés qui n'ont aucune analogie, mais entre lesquels un petit nombre d'âmes compatissantes, marquées par la Providence, établissent des points rares de communication.
Un jour, cependant, un des employés, qui l'avait sans doute remarquée précédemment, s'arrêta près d'elle, prit la supplique, et sortit de sa poche un paquet de papiers. La malheureuse conçut un instant d'espoir ; mais le paquet était une somme d'assignations, parmi lesquelles il en prit une de cinq roubles, la mit dans la supplique, et, rendant le tout à la suppliante, rentra dans l'appartement et disparut. Prascovie, toute déconcertée, serra l'assignation et se retira. « Je « suis sûre, disait-elle un jour à son hôtesse, que si un frère « de Mme Milin se trouvait parmi les sénateurs, il aurait « pris ma supplique sans me connaître. »
Les fêtes de Pâques, pendant lesquelles le sénat ne s'assemble pas, lui donnèrent quelque repos : elle en profita pour faire ses dévotions. En se livrant à ce pieux exercice, elle renouvela ses prières pour le succès de son entreprise ; et telle était la sincérité de sa foi, qu'après sa communion elle revint persuadée qu'on prendrait sa supplique au sénat la première fois qu'elle s'y présenterait ; ce qu'elle n'hésita point d'annoncer à la marchande comme une chose certaine. Cette dernière était bien loin de partager son espérance, et lui conseilla d'abandonner cette voie : cependant, comme, le jour de
LA JEUNE SIBERIENNE
la rentrée du sénat, elle avait des affaires au quai Anglais, voyant Prascovie s'acheminer à pied, elle lui offrit de la conduire en droschky (1). « Je ne sais, lui disait-elle en « chemin, comment vous n'êtes pas découragée de tant de « démarches inutiles ! A votre place, je laisserais là le sénat « et les sénateurs, qui ne feront jamais rien pour vous ; c'est « tout comme, ajouta-t-elle en lui montrant la statue de « Pierre le Grand qui se trouvait près d'elle, c'est tout comme si « vous offriez votre supplique à cette statue que voilà : vous « n'en obtiendrez rien de plus.
« — J'espère, répondit Prascovie, que ma foi me sauvera. « Aujourd'hui je ferai ma dernière démarche au sénat, et « l'on prendra sûrement ma supplique : Dieu est tout-puis- « sant : oui, ajouta-t-elle en descendant du droschky, Dieu « est tout-puissant, et peut, si telle est sa volonté, forcer cet « homme de fer à se baisser et à prendre ma supplique. » La marchande, à ces mots, fit un grand éclat de rire, et Prascovie, revenue de son enthousiasme, en rit elle-même ; cependant elle n'avait exprimé que sa pensée.
Tandis qu'elle examinait la statue, sa compagne lui fit observer que le pont de la Neva, qui était tout près, était replacé ; des voitures sans nombre se rendaient à Wassili- Ostrow et en revenaient. « Avez-vous la lettre de recom- « mandation pour Mme de L*** ? lui demanda-t-elle ; je ne « suis pas pressée, et je puis vous conduire à sa porte. » Il était de bonne heure encore, et Prascovie y consentit. Elles passèrent le pont : le fleuve, qui n'était quinze jours auparavant qu'une plaine de glaçons mouvants, dégagé maintenant de toutes ses neiges et couvert de vaisseaux et d'embarcations de toute espèce, la surprit agréablement. Tout était en mouvement autour d'elle ; le temps était superbe ; elle sentait redoubler son courage, augurant bien de la visite qu'elle allait faire. « Il me semble, dit-elle en embrassant sa conduc- « trice, que Dieu est avec moi et qu'il ne m'abandonnera « pas. »
Elle trouva Mme de L*** déjà prévenue de son arrivée par une lettre d'Ekatherinembourg, et reçut d'obligeants reproches lorsqu'on apprit qu'elle était depuis si longtemps à
(i) Voiture basse à quatre roues.