‹ Œuvres complètesChapitre 140 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

Pétersbourg. La réception affectueuse et cordiale qu'elle éprouvait lui rappela vivement la maison et la société de Mme Milin. Lorsque la connaissance fut faite et la familiarité bien établie, Prascovie développa le plan qu'elle avait formé pour obtenir la délivrance de son père, et conta les démarches infructueuses qu'elle avait déjà faites au sénat. M. de L*** examina sa supplique, et trouva qu'elle n'était pas dressée dans les formes.

« Personne mieux que moi, lui dit-il, n'aurait pu vous « aider dans cette affaire : un de mes proches parents occupe « un emploi d'assez grande importance au sénat ; mais je « vous avouerai, comme je le ferais à une ancienne connais- « sance et à une amie, que nous sommes brouillés depuis « quelque temps. Cependant l'occasion est trop belle, et la « brouillerie de trop peu d'importance, pour que j'hésite à « faire les premiers pas ; nous voilà d'ailleurs au temps de « Pâques, et je serai charmé que vous soyez la cause de « notre réconciliation. »

On garda la jeune fille à diner ; plusieurs convives arrivèrent peu à peu, et lui témoignèrent le plus vif intérêt. Au moment où l'on allait se mettre à table, le parent dont on a parlé se présenta tout à coup dans la salle à manger, en disant « Christos voscres, » suivant l'usage au temps de Pâques (1). Il n'y eut point d'autre explication que les embrassements les plus sincères. M. de L***, profitant de la bonne disposition de son parent, lui présenta la jeune Sibérienne. On s'entretint de son affaire pendant le diner, et tout le monde convint qu'en lui conseillant de s'adresser au sénat on lui avait indiqué une mauvaise voie. La revision du procès de son père, en suivant toutes les formes de la justice, aurait pu durer bien longtemps : on pensait qu'il serait beaucoup plus avantageux de s'adresser directement à la bonté de l'empereur, et l'on promit d'en chercher les moyens avec le temps. Enfin, tous les convives l'avertirent de ne plus s'exposer aux aventures du sénat, dont le récit avait fort amusé la société. Vers le soir, Mme de L***

(r) Il est dusage en Russie d'embrasser ses amis et ses connaissances la première fois qu'on les rencontre dans la semaine de Pâques : le plus empressé dit en embrassant: Christos voscres (le Christ est ressuscite); l'autre répond: Voistino voscres {en vérité, il est ressuscité).

LA JEUNE SIBERIENNE

la fit reconduire chez le marchand par son domestique.

En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l'avait conduite chez M. de 1/** au moment de la réconciliation des deux parents, et comme pour les lui rendre favorables ; et lorsqu'elle passa devant le sénat, elle se rappela la prière qu'elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner qu'une fois, « Sa bonté, pensait-elle, a fait plus que « je ne lui avais demandé : car je ne serai plus obligée d'y « retourner ; et cet homme de fer aussi m'a rendu service, « par la grâce de Dieu, dit-elle en regardant la statue de « Pierre le Grand : sans lui je n'aurais peut-être pas vu que « le pont était rétabli ; je n'aurais pas fait la connaissance de « ces bons amis qui m'ont promis leur secours, et par la « protection desquels j'espère obtenir la liberté de mon « père. »

Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirigeait et soutenait toutes les démarches. Cependant, malgré tout l'intérêt que prenaient à elle ses amis de Wassili-Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.

L'hôte de Prascovie, revenu depuis quelques jours de Riga, avait été surpris de la trouver encore chez lui, et s'était mis aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse T***, pour laquelle 3a jeune fille avait une lettre de recommandation ; cette dame, prévenue aussi de l'arrivée prochaine de la jeune voyageuse, l'attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut Tordre d'amener Prascovie. Celle-ci quitta la maison qu'elle avait habitée pendant deux mois, et surtout sa bonne hôtesse, avec beaucoup de regrets ; mais la protection d'une grande dame favorisait tellement ses espérances, que ce puissant intérêt l'emporta bientôt sur sa tristesse.

Lorsqu'elle arriva chez la princesse avec son conducteur, le portier lui ouvrit la porte. Prascovie, le voyant tout galonné, crut que c'était encore un sénateur qui sortait de la maison, et lui fit la révérence : « C'est le portier de la princesse, » lui dit à voix basse le marchand. Arrivée au haut de l'escalier, le portier donna deux coups de sonnette dont elle ne comprit pas bien la raison ; mais comme elle avait vu quelquefois des sonnettes à la porte des boutiques, elle pensa que c'était une précaution contre les voleurs. En entrant dans le salon, elle fut intimidée par l'air de cérémonie et par le silence qui y

régnaient : jamais elle n'avait vu d'appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes : les jeunes gens jouaient autour d'une table dans un coin de la chambre, et tous les regards étaient fixés sur elle. La vieille princesse était à une partie de boston avec trois autres personnes ; dès qu'elle aperçut la jeune fille, elle lui ordonna de s'approcher. « Bonjour, mon enfant, lui dit- « elle. Avez -vous une lettre pour moi ? » Malheureusement Prascovie avait oublié de la préparer, elle fut obligée de tirer un petit sac de son sein et d'en sortir péniblement la lettre. Les jeunes personnes présentes chuchotaient et riaient tout bas. La princesse prit la lettre et la lut avec attention. Pendant ce temps, un des partners qui avait arrangé son jeu et que cette visite ennuyait fort, jouait impatiemment des doigts sur la table en regardant la nouvelle arrivée qui venait troubler son plaisir, et qui crut reconnaître en lui le gros monsieur qui avait refusé sa supplique au sénat. Lorsqu'il vit la princesse replier sa lettre, il dit d'une voix formidable : « Boston ! » Prascovie, déjà déconcertée, voyant qu'il la regardait fixement, crut qu'il lui adressait la parole, et répondit : « Que vous plaît-il, monsieur ? » ce qui fit rire tout le monde. La princesse lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parents : elle promit de lui être utile ; et, après avoir dit quelques mots en français à une dame de sa maison, elle la congédia d'un signe de tête.

Pendant les premiers jours qu'elle passa chez sa nouvelle protectrice, Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée ; elle aurait préféré être retenue chez ses amis de Wassili- Ostrow, ou même chez le marchand. Cependant, après quelques jours, elle fut plus à son aise dans la maison, et fit connaissance avec les personnes qui l'habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeants que leur maîtresse était bonne et généreuse. Elle mangeait à la table de la princesse, que son grand âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n'avait jamais l'occasion de lui parler en particulier. Bientôt les personnes de la société s'accoutumèrent à sa présence et ne s'occupèrent plus d'elle. La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât

LA JEUNE SIBÉRIENNE

le succès comme impossible, soit que les personnes qui s'étaient chargées de lui parler l'eussent négligé, ses prières n'eurent aucun résultat, et toutes ses espérances étaient uniquement fondées sur la protection de ses amis de Wassili- Ostrow, qu'elle voyait assez souvent.

Pendant qu'elle était encore chez son premier hôte, un officier de la chancellerie, M. V***, secrétaire des commandements de S. M. I. l'impératrice mère, lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s'était chargé lui-même de la faire parvenir. M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles, et lui fit dire de passer chez lui. Elle s'y présenta le matin lorsqu'il était en ville, et fut reçue par Mme V***, qui l'accueillit amicalement, et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de surprise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l'accomplissement de tous ses vœux. Mme V*** la pria d'attendre le retour de son mari ; et, dans la longue conférence qu'elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l'intérêt qu'elle avait conçu au premier abord pour Prascovie.

Lorsque les personnes d'un vrai mérite, lorsque les âmes bonnes se rencontrent pour la première fois, elles ne font point connaissance : on peut dire qu'elles se reconnaissent comme de vieux amis, qui n'étaient séparés que par l'éloignement ou l'inégalité des conditions.

Dans la première heure que Prascovie passa chez cette dame, elle reconnut avec transport cet accueil simple et cordial qui ne l'avait jamais trompée dans ses espérances, et pressentit son bonheur ; elle trouvait dans son cœur plus de confiance qu'elle n'en avait jamais éprouvé. Ses prières, écoutées par la bienveillance et soutenues par l'espoir, eurent toute la chaleur qui devait en assurer le succès.

A son retour, M. V*** partagea les sentiments de son épouse, et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu'il lui avait destiné sans la connaître. Comme il devait retourner à la cour incessamment, il promit de la recommander à Sa Majesté, si le temps et les affaires le permettaient, et la pria de dîner chez lui pour recevoir sa réponse.

L'impératrice ordonna que Prascovie lui fût présentée le même soir à six heures. La voyageuse ne s'attendait point à

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