X. DE MAISTRE
tant de bonheur. Lorsqu'elle en reçut l'assurance, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu de remercier M. V***, elle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes. « O mon Dieu ! « s'écria-t-elle, je n'ai donc pas mis en vain mon espoir en « vous ! » Pleine du trouble qui l'agitait et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance à son nouveau protecteur, elle baisait les mains de Mme V***. « Vous seule, lui « disait-elle, êtes digne de faire agréer mes remerciements à « l'homme bienfaisant dont j'attends la délivrance de mon « père ! »
Vers le soir, sans rien changer à son costume simple, on donna quelques soins à sa toilette, et M. V*** la conduisit à la cour. En approchant du palais impérial, elle pensait à son père qui lui en avait représenté l'entrée comme si difficile. « S'il me voyait maintenant ! disait-elle à son conducteur ; « s'il savait devant qui je vais paraître ! quelle joie n'éprou- « verait-il pas ! Mon Dieu ! mon Dieu ! achevez votre « ouvrage ! »
Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu'elle devait dire, elle entra sans trouble dans le cabinet de l'impératrice. Sa Majesté la reçut avec sa bonté connue et l'interrogea sur les circonstances de son histoire, qu'elle désirait connaître, d'après le précis que lui en avait fait M. V***. Prascovie répondit avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l'usage du monde. Elle parla du but de son voyage ; persuadée de l'innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais la revision de son procès. Sa Majesté loua son courage, sa piété filiale ; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit remettre aussitôt trois cents roubles pour ses premiers besoins, en attendant de nouveaux bienfaits.
Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la bonté de l'impératrice, que, lorsqu'à son retour Mme V*** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes.
Pendant son absence, une dame de la maison de la princesse T***, ne la voyant pas revenir depuis le matin, interrogea le domestique qui l'avait accompagnée, et apprit de lui qu'il l'avait vue monter en voiture avec M. V*** pour se rendre à
LA JEUNE SIBERIENNE
la cour : on était donc informé de sa présentation. Lorsqu'elle rentra, vers les neuf heures du soir, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu'elle venait d'obtenir avait opéré une petite révolution dans l'esprit de tout le monde. Son bonheur fit le plus grand plaisir à ses amis, et parut en faire davantage encore aux personnes qui ne lui avaient témoigné jusqu'alors que de l'indifférence. On observa qu'elle avait une jolie tournure et de beaux yeux. Lorsqu'elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu'elle en avait conçues pour la délivrance de son père, on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s'offrirent généreusement de parler au ministre en sa faveur et de la protéger ; enfin, le contentement parut général, et le joueur de boston, après que les remises furent achevées, donna lui-même des marques sensibles d'intérêt.
Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en prières, et pour remercier Dieu des faveurs inattendues qu'elle venait d'en recevoir. Son bonheur lui ôta pendant plusieurs heures le sommeil qui l'avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, et que le souvenir de tout ce qui s'était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle fit un cri de joie : « N'est-ce pas un songe trompeur qui « m'abuse? est-il bien vrai que j'ai vu l'impératrice? qu'elle « m'a parlé avec tant de bonté ? »
Les transports de sa joie augmentaient à mesure que ses idées plus claires se débarrassaient des vapeurs du sommeil. Elle s'habilla promptement : et, afin de s'assurer encore de la réalité des événements de la veille, elle courut aussitôt ouvrir un tiroir dans lequel se trouvait l'argent qu'elle avait reçu par ordre de Sa Majesté.
Quelques jours après, l'impératrice mère lui fit assigner une pension et voulut bien elle-même la présenter à l'empereur et à l'impératrice régnante, qui l'accueillirent aussi favorablement. Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, et des ordres furent donnés pour la re vision du procès de son père.
Le vif intérêt qu'elle inspira bientôt à M. de K***, ministre de l'intérieur, ainsi qu'à toute sa famille, aplanit toutes les