X. DE MAISTRE
difficultés. Cet homme respectable possédait deux avantages qui se trouvent rarement réunis dans les personnes en place : îe pouvoir et le désir d'obliger ; et plus d'une fois les services qu'il aimait à rendre prévinrent les démarches des malheureux. M. de K*** mit toute l'obligeance qui lui était naturelle à terminer la revision du procès dont il était chargé ; et, depuis ce moment, l'intéressante solliciteuse n'eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir. Connue à la cour et favorisée du ministre, Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers et les personnes les plus considérables de la ville voulurent la voir, et lui donnèrent des marques de bienveillance.
La princesse Y*** et Mme W*** lui assurèrent Tune et l'autre une pension de cent roubles.
Cette faveur générale n'influa point sur sa manière d'être, et ne lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j'oserai dire cette hardiesse de l'innocence, qui ne croit pas à la méchanceté des autres.
L'étude approfondie du monde ramène toujours ceux qui l'ont faite avec fruit à paraître simples et sans prétentions : en sorte que l'on travaille quelquefois longtemps pour arriver au point par où l'on devrait commencer. Prascovie, simple en effet et sans prétentions, n'avait besoin d'aucun effort pour le paraître, et ne se trouvait jamais déplacée dans la bonne société. Un jugement sain, un esprit juste et naturel, suppléaient à son ignorance profonde de toute chose, et souvent ses réponses inattendues et fermes déconcertèrent les indiscrets.
Un jour, quelqu'un l'interrompit au milieu de son récit, en présence d'une nombreuse assemblée, et lui demanda pour quel crime son père avait été condamné à l'exil. A cette question peu délicate, un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune fille, jetant sur l'indiscret un regard plein d'une juste et froide indignation : « Monsieur, « lui répondit-elle, un père n'est jamais coupable pour sa « fille, et le mien est innocent. »
Lorsqu'elle racontait les détails de son histoire, et développait sans y penser les qualités de son noble caractère, elle
= LA JEUNE SIBERIENNE
n'était jamais animée par l'enthousiasme qu'elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu'on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d'obéissance, jamais par le désir de briller ou même d'intéresser personne. Les éloges qu'on lui prodiguait excitaient son étonnement, et lorsqu'ils étaient outrés ou même de mauvais goût, son mécontentement devenait visible.
Le temps qu'elle passa dans la capitale, en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l'intéressait. Les personnes qu'elle voyait fréquemment admiraient les jugements pleins de sens qu'elle portait sur les divers objets de ses observations. Deux dames de la cour, qu'elle avait prises dans une affection particulière, les comtesses W***, lui proposèrent un jour de voir l'intérieur du palais impérial, et s'amusèrent beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartements. Lorsqu'elle entra dans la magnifique salle de Saint- Georges, elle fit le signe de la croix, croyant entrer dans une église. Elle revit, sans les reconnaître, quelques salons qu'elle avait déjà parcourus lors de sa présentation, tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l'y amenait !
Comme elle passait dans une grande pièce, l'esprit frappé par tant de merveilles, une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s'arrêta tout à coup, saisie de respect et de crainte. « Ah ! c'est donc là, dit-elle, le trône de l'empereur ! Voilà « donc ce que je craignais si fort en Sibérie ! » L'effroi que lui causait jadis cette idée, le souvenir des bienfaits de l'empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père, remplirent son cœur reconnaissant d'un trouble inexprimable. Elle joignait les mains en pâlissant. « Voilà donc, répétait-elle « d'une voix altérée, et prête à se trouver mal, le trône de « l'empereur ! » Elle demanda la permission de s'en approcher, et s'avança toute tremblante, soutenue par ses deux conductrices, vivement touchées elles-mêmes de cette scène inattendue. Prascovie, à genoux au pied du trône, en baisait les marches avec transport et les mouillait de ses larmes. « O mon père, s'écriait-elle, voyez où la puissance de Dieu « m'a conduite ! O mon Dieu ! bénissez ce trône, bénissez