X. DE MAISTRE
« celui qui l'occupe, et faites que ses jours soient remplis de « tout le bonheur dont il m'a comblée ! »
On eut quelque peine à l'entraîner dans un autre appartement ; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu'elle venait d'éprouver, et l'on remit à un autre jour la visite du reste du palais.
Quelque temps après, les deux dames la conduisirent à l'Ermitage. Ce superbe palais, dont les richesses et l'élégance donnent l'idée d'une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu'elle avait admiré jusqu'alors. Elle voyait pour la première fois les tableaux, et parut prendre un grand plaisir à les examiner. Elle reconnut d'elle-même plusieurs sujets tirés de l'Ecriture sainte ; mais en passant devant un grand tableau de Luca Giordano, qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres : « Voilà, dit-elle, un vilain « tableau ! Que représente-t-il ? » On lui répondit que le sujet était tiré de la Fable. Elle demanda de quelle fable. Comme elle n'avait aucune idée de la mythologie, il eût été difficile de lui donner une explication satisfaisante. « Tout « cela n'est donc pas vrai ? disait-elle. Voilà des hommes avec « des pieds de chèvre. Quelle folie de peindre des choses qui « n'ont jamais existé, comme s'il en manquait de véritables ! » Elle apprenait ainsi, à l'âge de vingt et un ans, ce qu'on apprend ordinairement dans l'enfance. Cependant sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète : elle faisait rarement des questions, et tâchait de comprendre ou de deviner elle-même ce que ses observations lui présentaient de singulier et de nouveau.
Rien ne l'intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d'entendre leurs discours : elle regardait alors tour à tour chaque interlocuteur à mesure qu'il parlait, et l'écoutait avec une attention particulière, n'oubliant rien de ce qu'elle avait entendu ou pu comprendre.
Lorsqu'elle était avec ses connaissances intimes, elle ramenait involontairement la conversation sur l'accueil bienveillant que lui avaient fait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibilité chacune de leurs paroles, et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance vinssent humecter ses paupières ; elle était heureuse alors d'entendre
LA JEUNE SIBERIENNE
chacun enchérir sur les sentiments d'admiration qu'elle témoignait, et s'étonnait de ce qu'on n'en parlait pas assez souvent à son gré.
L'ukase du rappel de son père tarda cependant plus qu'elle ne s'y était attendue. Tandis que ses amis aplanissaient les difficultés de cette affaire, Prascovie n'oubliait point les deux prisonniers qui, lors de son départ d'Ischim, lui avaient offert de partager leur petit trésor avec elle. Souvent elle avait parlé d'eux aux personnes qui pouvaient influer sur leur sort : mais ses protecteurs lui avaient unanimement conseillé de ne pas ajouter cette démarche à celles qu'on faisait en faveur de son père, et la crainte seule de nuire à la cause de ses parents avait pu l'empêcher de suivre ses bonnes intentions. Heureusement pour ces malheureux, la bonté de l'empereur lui donna l'occasion de leur être utile. Lorsque l'ukase définitif de la délivrance de son père fut expédié en Sibérie, en lui faisant annoncer cette heureuse nouvelle, Sa Majesté chargea le ministre de lui demander si elle n'avait rien à désirer personnellement pour elle-même. Elle répondit aussitôt que si l'empereur voulait encore lui accorder une grâce après l'avoir comblée de bonheur par la délivrance de son père, elle le suppliait d'accorder la même faveur aux deux infortunés compagnons de ses parents. M. de K*** rendit compte à l'empereur de la noble reconnaissance qui portait la jeune fille à sacrifier les faveurs de Sa Majesté pour rendre service à deux hommes qui lui avaient offert quelques kopecks à son départ de la Sibérie. Son désir fut exaucé, et l'ordre de leur rappel partit quelques jours après celui qui concernait son père.
Ainsi le mouvement de générosité qui avait porté les deux hommes à secourir de leurs faibles moyens la voyageuse à son départ leur valut la liberté.
Prascovie, ayant obtenu tout ce qu'elle désirait, songea bientôt à remplir ses vœux, et repartit en pèlerinage pour Kiew. Ce fut en remplissant ce pieux devoir et en méditant sur tout ce que la Providence avait fait en sa faveur, qu'elle prit la détermination irrévocable de consacrer ses jours à Dieu. Tandis qu'elle se préparait à ce sacrifice et qu'elle prenait le voile à Kiew, son père recevait, en Sibérie, la nouvelle inattendue de sa liberté ; sa fille était partie depuis plus de