X. DE MAISTRE
vingt mois, et, par une fatalité inexplicable, ses parents n'avaient jamais reçu de ses nouvelles. Pendant cet intervalle, l'empereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement un grand nombre de prisonniers avaient été rappelés ; mais ceux d'Ischim n'étaient pas du nombre. Le sort de Lopouloff et de sa femme n'en était devenu que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l'enfant chéri qui les avait aidés à supporter la vie, ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu'un courrier du gouverneur de Tobolsk vint les tirer de cet abîme. Ils reçurent, avec l'ukase de leur délivrance, un passeport pour rentrer en Russie et une somme d'argent pour leur voyage.
Cet événement, et les circonstances qui l'avaient amené, firent beaucoup de bruit en Sibérie, Les habitants d'Ischim, qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village, vinrent chez lui dès qu'ils en eurent connaissance. Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie, ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage, auraient bien voulu maintenant y avoir contribué. Lopouloff reçut les félicitations de tout le monde avec reconnaissance ; et son bonheur aurait été complet, sans le regret qu'il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis dont il ignorait encore la bonne fortune.
Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte de Pougatcheff, dans laquelle ils avaient été malheureusement impliqués dans leur jeunesse. Lopouloff s'était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille ; eux seuls, parmi toutes ses connaissances, avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant longtemps leurs entretiens ne roulaient que sur elle, et sur les chances heureuses ou malheureuses qu'ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l'espérance les agitait. Lopouloff offrit de leur laisser une partie des secours qu'il avait reçus ; mais ils n'acceptèrent pas son offre. « Nous n'en avons pas besoin, « dit l'un d'eux, et j'ai encore la pièce d'argent que votre « fille a refusée à son départ. »
Il n'entrait dans ce refus aucune jalousie ; mais un profond
LA JEUNE SIBERIENNE
découragement accablait ces deux infortunés, depuis la nouvelle qui les séparait de leur unique ami. Ils se rappelèrent la promesse que leur fit, en partant, Prascovie, de s'intéresser à eux, persuadés, ainsi que tous les habitants d'Ischim, d'après mille bruits qui couraient dans le public, de la faveur sans bornes qu'elle avait obtenue : ils se crurent oubliés ; et n'osant se plaindre à son père, ils renfermaient en leur cœur le sombre chagrin qui les dévorait.
La veille du jour où Lopouloff devait les quitter, ils voulurent prendre congé de lui pour n'avoir pas la douleur d'assister à son départ : ils sortirent de chez lui à neuf heures du soir, et se retirèrent, le cœur navré de toutes les douleurs que les hommes peuvent supporter sans mourir.
Après leur départ, Lopouloff et sa femme pleurèrent longtemps sur le sort de leurs deux amis. « Sans doute, disaient- « ils, notre fille ne les a pas oubliés ; peut-être encore, avec « le temps, obtiendra-t-elle leur grâce : nous l'engagerons à « faire de nouvelles démarches en leur faveur. » Avec ces idées consolantes, ils se couchèrent pour être prêts à partir le lendemain de bonne heure.
Ils étaient à peine endormis, qu'ils entendent frapper fortement à la porte ; le même feldiègre (1), qui leur avait apporté la bonne nouvelle, n'ayant pas trouvé le capitaine ispravnick (2) auquel était adressée la dépêche, et connaissant leur logement, revenait avec la grâce des deux amis. Lopouloff se leva précipitamment pour le conduire chez eux.
Les deux malheureux s'étaient retirés dans le plus affreux désespoir. En rentrant dans leur chaumière déserte, ils s'assirent sur un banc dans l'obscurité, et gardèrent un profond silence. Que pouvaient-ils se dire ? Ils avaient perdu toute espérance, et l'exil éternel pesait maintenant sur eux avec une nouvelle force.
Depuis deux heures ils souffraient à la fois leurs maux présents et ceux que leur présageait un sombre avenir, lorsque
(i) Mot tiré de l'allemand, qui signifie chasseur de campagne. Les feldiègres sont un corps avec des grades et un habit militaires : j\s remplissent en Russie les fonctions de courrier d'État et de cabinet.
(2) Les capitaines ispravniks ont à peu près les mêmes fonctions que celles de nos sous-préfets.