X. DE MAISTRE
la lueur d'une lanterne vint éclairer tout à coup la petite fenêtre de leur réduit : ils écoutent : plusieurs personnes marchent et parlent auprès de la chaumière. On frappe ; une voix amie et bien connue se fait entendre : « Amis ! ouvrez ! Grâce ! grâce aussi pour vous ! Ouvrez ! »
Aucune langue ne peut décrire une semblable situation. Pendant quelques minutes on n'entendit que des phrases entrecoupées : « Grâce ! l'empereur ! Que Dieu le bénisse ! « Que Dieu soit loué ! Qu'il comble de ses faveurs la bonne « Prascovie, qui ne nous a pas oubliés ! » Jamais habitation humaine n'avait renfermé des êtres plus heureux ; jamais il n'exista de passage plus rapide du comble de l'infortune au bonheur le plus inespéré.
Le capitaine ispravnik ayant appris, en rentrant chez lui, qu'un feldiègre le cherchait, courut lui-même chez les deux amis, et décacheta la dépêche, qui contenait deux passeports pour eux et une lettre de Prascovie à son père. Elle écrivait qu'après avoir obtenu cette nouvelle grâce elle n'aurait osé solliciter encore des secours pour le voyage de ses anciens compagnons ; mais que Dieu y avait pourvu en récompense de l'offre généreuse qu'ils lui avaient faite lors de son départ de Sibérie : elle avait joint à sa lettre la somme de deux cents roubles en assignations.
Cependant elle attendait à Kiew, avec la plus vive impatience, la nouvelle du retour de son père ; il lui semblait, en faisant le calcul du temps, qu'il aurait pu lui écrire.
En prenant le voile à Kiew, elle n'avait point l'intention de s'y fixer, voulant s'établir pour toujours dans le couvent de Nijeni (1), comme elle l'avait promis à l'abbesse : elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées, et partit bientôt après pour se rendre auprès d'elle. Cette bonne supérieure l'attendait avec impatience, et ne lui avait point appris l'arrivée de son père pour lui réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijeni depuis quelque temps. Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l'abbesse, qui s'était rendue à la porte du monastère avec toutes ses religieuses pour la recevoir. « N'a-t-on point de « nouvelles de mon père ? demanda-t-elle aussitôt. — Venez,
(i) Les religieuses, en Russie, ne font point le vœu de clôture.
LA JEUNE SIBÉRIENNE
« mon enfant, lui dit la supérieure ; nous en avons de bonnes : « je vous les donnerai chez moi. » Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter. Les religieuses gardaient le silence, et leur air mystérieux l'aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu'elle voyait sur tous les visages.
En entrant chez l'abbesse, elle trouva son père et sa mère, auxquels on avait également caché son arrivée. Dans le premier moment de surprise qu'ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habit religieux, et pressés à la fois par un sentiment de reconnaissance et de douleur, ils tombèrent à genoux devant elle ; à cette vue, Prascovie fit un cri douloureux, et se mettant elle-même à genoux : « Que faites-vous, « mon père ? s'écria-t-elle ; c'est Dieu, Dieu seul qui a tout « fait ! Remercions sa providence pour le miracle qu'elle a « opéré en notre faveur. » L'abbesse et ses religieuses, touchées de ce spectacle, se prosternèrent elles-mêmes, et réunirent leurs actions de grâce à celles de l'heureuse famille.
Les plus tendres embrassements succédèrent à ce mouvement de piété ; mais d'abondantes larmes roulaient dans les yeux de la mère lorsqu'elle les fixait sur le voile de sa fille.
Le bonheur dont jouissait la famille Lopouloff depuis sa réunion ne pouvait être de longue durée. L'état religieux qu'avait embrassé Prascovie condamnait les vieux parents à vivre séparés de leur fille, et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première, parce qu'elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s'établir à Nijeni ; sa mère avait des parents à Wladimir qui les invitaient à se rendre auprès d'eux : la nécessité les contraignit à prendre ce dernier parti. Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir pour leur nouvelle destination ; la bonne mère surtout était inconsolable. « A quoi nous a servi, disait-elle, cette liberté « tant désirée ? Tous les travaux, tous les succès de notre fille « chérie n'étaient donc destinés qu'à l'arracher pour toujours « de nos bras ? Que ne sommes-nous encore en Sibérie « avec elle ! » Telles étaient les plaintes de la malheureuse mère.