CHAPITRE XIII
Ëtat des paysans et de l'agriculture.
Dahs la Sy^ie et même dans tout l'empire turk, les paysans sont, comme les autres habitants, cet:ses esclaves du sultan; mais ce terme n'emporte que notre ^ens de sujets. Quoique maître des biens et de la vie , le sultan ne vend point les hommes ; il ne les lie point à un lieu fixe. S'il donne un apanage à quelque grand , l'on ne dit point , comme en Pdogne et en Russie , qu'il donne 5oo paysans, 1000 paysans: en un mot, les paysans sont opprimés par la tyrannie du gouvernement, mais uOD dégradés par le servage de la féodalité. Lorsque le sultan Sélim eut conquis la Syrie , pour rendre plus aisée Ja perception du revenu , il établit un seul impôt territorial , qui est celui que l'on appelle miri. Il parait , malgré son caractère farouche , que ce sultan sentit l'importance de ménager le cultivateur ; car le miri, comparé à Vétendue des terraips , se trouve dans une proportion infiniment modérée : elle Test d'autant plus, qu'au temps où il fut réglé, la Syrie était plus peuplée qu'aujourd'hui, et peut-être aussi commerçantcjpuisquelecap de Bonue-Espérance
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n'étant pas encore bien fréquenté, etle se trouvait sur la route de llnde la plus pratiquée. Pour maintenir l'ordre dans la perception , Sélim fit dresser un deftar ou registre^ daiis lequel le contingent de chaque village fut exprimé. Enfin , il donna au miri un état invariable , et tel que l'on ne pût Taugmenter ni le diminuer. Modéré comme il était, il ne devait jamais ob^r le peuple; mais ' parles abus inhérents à la constitution , les pachas et leurs agents ont trouvé le secret de le rendre ruineux'. N'osant violer la loi établie par le sultan SUT l'invariabilité de Timpàt, ils ont introduit une foule de chaires qui , sans en avoir le nom , en ont tous les effets. Ainsi , étant les maîtres de la majeure partie des terres , ils ne les concèdent qu'àdes conditions onéreuses ; ils exigent la moitié et les deux tiers de la récolte ; ils accaparent les semences et les bestiaux , en sorte que les cuitivaleurs sont forcés de les acheter au-dessus de leur valeur. .La récolte faite , il chicanent sur les pertes , sur les prétendus vols ; et -comme ils ont la force en main , ils: enlèvent ce qu'ils veulent Si l'année manque , ils n'en exigent pas moins leurs avances, et ils font vendre, pour se rembourser, tout ce que possède le paysan. Heureusement que sa personne est libre , et que les Turks ignorent l'art d'emprisonner pour dettes l'homme qui n'a plus rien. A ces vexations habituelles se joignent mille avanies accidentelles : tantôt l'on ranronnç
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le village entier pour un délit vrai ou imaginaire ; tantôt on introduit une corvée d'un genre nouveau. L'on eiLige un présent à l'avènement de chaque gouverneur; l'on établit une contribution d'herbe pour ses chevaux, d'orge etde paille pour ses cavaliers : il faut en outre donner l'étape à tous les gens de guerre qui passent ou qui apportent des ordres, et les gouverneurs ont soin de multiplier ces commissions, qui deviennent pour eux une économie , et pour les paysans une source de ruine. Les villages tremblent à chaque laouend qui parait : c'est un vrai brigand sous le nom de soldat ; il arrive en conquérant , il commande en maître : Chiens , canaiUe, du pain, du café, du tabac ; je veux de l'orge , je veux de la viande. S'il voit de la volaille, il la tue; et lorsqu'il part, joignant l'insulte à latyrannie , il demande ce que l'on appelle keré-el-dars , c'est-à-dire , le louage de sa dent molaire. En vain les paysans crient à l'injustice : le sabre impose silence. La réclamation est lointaine et difficile ; elle pourrait devanir' dangereuse. Qu'arrive-t-il deitoutes ces déprédations ? Les moins aisés du village se ruinent , ne peuvent plus payer le mîri , deviennent à charge aux autres, ou fuient dans les villes : comme le miri est inaltérable et doit toujours s'acquitter en entier, leur portion se reverse sur le reste des habitants; et le fardeau, qui d'abord était léger, s'appesantit. S'il Hrrive deux années de di.sette ou
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de sécheresse , te village entiçr est ruiné et ^ déserte ; mais sa quotité se reporte sur les voîsjns. La même marche a heu pour le karadj des chrétiens : la somme en ayant été axée d'après uu prenaier dénoDnhrement . il faut toujours qu'elle se retrouve la mérae , quoique le nombre des tètes soit diminué. De là, il est arrivé que cette capitationaété portée, de trois, de cinq et de onzç pias» très où elle était d'abord , à trente-cinq çt quarante ; ce qui obère absolument les contribuables, et les force de s'expatrier. C'est surtout dans les pays (l'apanage et dans ceux qui sont ouverts aux Arabes, que ces fardeaux sont écrasants. Dans les premiers , le titulaire , avide d'augmenter son revenu , donne toute liberté à son fermier d'augmenter les charges, et l'avidité de ces subalternes ne demeure pas en arrière ; ce sont eux qui , raffinant sur les moyens de pressurer , ont imaginé d'établir des droits sur les denrées du marché , sur les entrées, sur les traniiports, et de taxer jusquNt la chaire d'un âne. L'on observe que ces exactions ont fiiit des progrès rapides,' surtout depuis 4o années , et l'on date de cette époque la dégradation des campagnes , la dépopulation des habitants, et la diminution du numéraire , porté à CoQStantinople. A l'égard des Bédouins , s'ils sont en guerre , ils pillent à titre d'ennemis; s'ils sont en paix, ils dévorent i titre d'hôtes : aussi dit-on en proverbe : Évite ie Bédouin comme
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ami ou comme ennemi. Les moins malh^reux «les paysans, soa t ceux des pays abonnés, tels que le paya des Dnizes,\e Kesrfiouân, Nablous , etc. Cependant, là même encore il régne des abus; il en est un entre autres que l'on doit regarder comme le plus grand f(éau des campagne^ en Syrie : c'est l'usure portée à l'excès le plus criant. Quand les. paysans ont }>esoin d'avances pour acheter des semences, des bestianx, etc., ils np trouvent d'argent qu'en vendant en tout ou en partie leur récolte future au prix le plus vil. Le dang^ de Ëùre paraître (}e l'argent , resserre la main de quiconque en possède; s'il s'en dessaisit, ce n'est que dans l'espoir d'un gain rapide et exorbitant : l'intérêt le plus modique est de douze pour cent ; le plus ordinaire est de vingt , et souvent il monte i trente.
Par toutes ces causes , l'on conçoit combien la condition des paysans doit être misérable. Partout ils sont réduits au petit pain plat d'orge ou de ^ura, aux ognons, aux lentilles età l'eau. Leurs organes se connai^ent si peu en mets , qu'ils regardent de l'huile forte et de la graisse rance , comme un manger délicieux. Pour ne rien perdre dn grain , ils y laissent toutes les graines étrangères, même V ivraie (i), qui donne des vertiges et des éblouissements pendant plusieurs heures ,
(i) 1^ .irabf wouiin.
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aiiisî qu'il m'est arrivé de l'éprouver. Dans les montaf^es du Liban et de Nàblous ,. lorsqu'il y a disette , ils recueilleat les glands de chêne , et après les avoir fait bouillir ou cuire sous la cendre , ils les mangent. Le Ëiit m'en a été certifié chez les Dnizes par des personnes même qui en ont usé. Ainsi ron doit disculper les poètes du refHxnrbe de l'hyperbole ; mais il n'en sera que plus difficile de croire que l'âge d'or fiùt l'âge de l'abondance.
Par une conséquence naturelle de cette misère , l'ut de la culture, est dans un état déplorable ; faute d'aisance,le laboureur manqued'instruments, ou n'en a que de mauvais ; la charrue n'est Souvent qu'une branche d'arbre, coupée sous une bifurcation , et conduite sans roues. On laboure avec des ânes , des vaches , et rarement avec des hœnh; ils annoncent trop, d'aisance ; aussi la viande de cet animal est-elle très-rare en Syrie et en. Egypte; et elle y est toujours maigre et mauvaise, comme toutes les viandes des pays chauds. Dans les cantons ouverts aux Arabes, tels que la Palestine, it faut semer le fusil à la main. A peine le bté jaunitil , qu'on le coupe; pour le cacher dans les matmaures ou caveaux souterrains. On en retire !e moins que l'on peut pour les semences, parce que l'on ne sème qu'autant qu'il faut pour vivre; en un mot, l'on borne toute l'industrie à satisfaire les premiers besoins, Oi-, |K)ur avoir un peu de