‹ ŒuvresChapitre 43 sur 62 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Dm habitudes et du caractère des lubitanls de la Syrie.

De tous les sujets d'observation que peut présenter un pays, le plus important, sans contredit, est le moral des hommes qui l'habitent; mais il faut avouer aussi qu'il est le plus difficile : car il ne s'agit pas d'un stérile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports etleurscauses, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés Ou prochains, qui, dans les hommes, produisent ces habitudes d'actions que l'on appelle mœurs^ et cette disposition constante d'esprit que l'on nomme caractère : or, pour une telle étude, il faut communiquer avec les hommes que l'on veut approfondir, il &ut épouser leurs situations, afin de sentir quels agents influent sur eux , quelles affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur langue , pratiquer leurs coutumes ; et ces conditions manquent souvent aux voyageurs; lorsqu'ils les ont remplies, il Ijeur reste à surmonter les difficultés de la chose elle-même ; et elles sont nombreuses : car non-seulement il faut combattre les préjugés que l'on rencontre ; il

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faat encore vaincre eeiis que l'on porte : le cœur est partial, l'habitude puissante, les faits inàdieus., et nilusioii facile. L'obserratenr doit donc être circonspect sans devenir pusillantine; et le lecteur obligé de -voir par de» yenx innermé" diaires , doit uirreiller k la ioi$ la raison de son guide et sa pro]»« mîson.

Lorsqu'un Européen arrive en Syrie, et même en général en Orient, ce qui le frappe le plua dans l'intérieur des habitants, est l'oppositifm presque totale de leurs manières aus iiâtres : l'on dirait qu'an dessein prémédité s'est plu à établir une foule de- contrastes entre les hommes de l'Asie et ceux de l'Europe. Nous portons des vêlements courts et serrés; ih les portent longs et amples. Nous laissons croître tes ebevenx, et noos rasons la barbe; ils laissent croître la barbe et rasent les cheveux. Chez nous, ee découvrir h tête est une marque de respect; chez eux, une tête nne est un signe de folie. Nous saluons inclinée; ils saluent droits. Nous passons la vie debout ^ vax assise Ils s'asseyent et mangent à terre; nou$ nour tenons élevés sur des «iéges. Enfin, jusqo^ dans les choses du langage, ib écrivent à eontrtP sens de nous, et la plupart de tios EKfms mascut^ Kbs sont £éminins chez ettx. Pour la foule éei voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour des philosophes, il pourrait être inlé^ ressant de rechnvher d'où est venue cette diver-

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site d'habitudes dsms des hommes qui oot iei mêmes bësfûns, et dans des peuples qui paraissent avoir une origiae commune.

Un caractère également remarquable, est Texte* rieur religieux qui règne et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants de la Turkie; l'on ne voit dans tea rues que mains ar-. mées de chapelets ; l'on n'étend qu'exclamations emphatiques de ^(2 Jllâhlô Dieul jillâhakbar! Dieu très-grand! ^Uâh tàdlâ. Dieu irès-kaut! à traque instant, l'oreille est frappée d'un profond soupir, ou d'une éructation bruyante que suit la citation d/'une des 99 épitbètes de Dieu , telles que ydrânit source de richesse l yâ sobhânl 6 très-' itfuableî yârnastourî 6 impénétrable! Si l'on vend du pain dans les rues, ce n'est point le pain que l'on crie; c'est jéUdh Âerim, Dieu est libérai. Si l'on vend de l'eau, c\^lJUâh djaouad, Dieu.est généreux ; ainsi des autres denrées. Si l'on se sa-; lue, c'est Dieu te conserve; si l'on remercie, c'est Dieu te protège : en un mot c'est Dieu en tout et partout. Ces hommes sont doue bleu dévots, dira le lecteur? Oui, sans en être meilleurs. — Pourquoi cela ? Cest que, ainsi que je l'ai dit , ce zèle , à raison. de la diversité des cultes, n'est qu'un es^ prit de jalousie, .de contradiction: c'est que, pour les'Chrétiais, une profession de foi est. une bra-> vade,'tm acte d'indépendance; et pour les mu' sulnians-.un -acte de pouvoir .et de supériorité.

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Aussi cette dévotion née de Forgueil, et accompagnée d'une profonde ignorance, n'est qu*iine supwstition fanatique qui devient la cause de mille désordres. '

Il est encore dans rintérieur des Orientaux un caradère qui fixe l'attention d'un observateur ; c'est leur air grave et flegmatique dans tout ce qu'ils font et dans tout ce qu'ils disent : au lieu de ce visage ouvert et gai que chez noiU l'on porte ou l'on affecte, ils ont iiii visage sérieux, austère ou mélancolique; rarement Us npat; et fenjouement de nos Français leur paratt Un accès de dé< lire : s'ils parlent , <^est sans empressement , sans geste, sans passion; ils écoutent sans interrtHnpre; ils gardent le silence des journées entières, et ils né se piquent point' d'entretënir la conversation^ s'ils marchent, c'est posément et pour affaires; et ils uc conçoivent rioi à notre turbulence et à nos promenades en long et en large; toujours assis, ils passent des journées entières irévant, les jambes croisées, la pipe à laboudie, fo-esque san& changer d'attitude : on dirait que l« mouvement leur,Nt pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent l'inaction comme un des éléments du bonheur.

. Cette, observation, qui se répète sur la plupart de leurs habitudes, détendue à d'autres pays, est devenue de nos jours le motif d'un jugement trèsgrave sur le caractère des Orientaux, et de plu-

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sieurs autres peuples. Un écrivain célèbre, oMnitiénnt ce que les Grecs elles>Boiiiaiii8 ont dit de la mollesse asiatique, et œ que les voyagea»

rapportent de l'indolence des Indiens, a pensé que cette indolence était le c»actèce essentiel des hommes de ces contrées; recherdïûit ensuite la cause commune de ce lait général, et trouTant que tous ces (teuples boitaient- ce qae nèus ap» pelons pAye tAmndt^ il a pensé que la ch^ew était la cause de cetLe indglance; et prenant le fait pour pnnàp«r il a posé.eQ axiome que les lutbitants des pajrs chauik devaient être indolents, inertes de corps, .et par analogie, iûertes d^s^it et de caractère. Il ne s'est pas hotnais là : remarquant que ches ces peuples le gouvdrMsiMnt lé plus habituel était le desp^Misme, et regardant la despotisme oommi» l'efXet de la nonehatàncc d'un ' pei)ple, il en a ccuoclu que ks despolisais était te gouvemeueufc de ces pays? ausbi ziatûrel,. aussi nécessaire que, leur ppc^re .cHmxt, B sendila'aift que la pureté, ou, peùrmieiu dire, fai baA«i4 éfi «ette ooBséqueace , eût dû mcUie les «prit? en gatde contrtj rerreur de cc9 principes :' cepen» ddid «Ue d fait' uoe £cnttne btf iUanie en France!, et même dans toute l'Europe ; et ropinion.de. l'anN tour de /'£r/>nit<iM i^oû est deveoaci pedc le ^ând oombre-des esprits, une autorité cAiitré laquelle il est téiAàraire de se révolta-. Ce n'est [nsiict le lieu de- faire un traité en fome , pour en démon-

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trer toute l'etTeiir; d'ailleuro il existe déjà dan» Touvrage d'un philosophe dont le nom marche de pair fOur le ihoîdb avec celui de Montesquieu- Mai» afin d'élever quelques doutes dans l'esprit de ceux qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d'y réfléchir^ je vais exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet.

On a fondé l'axiome de l'indolaice des Orientaux et des Méridionaux en général, sur l'opinion que les Grecs et les Komains nous ont transmise de la mollesse asiatique; mais quels sont les faita sur lesquels ils fondèrent cette opinion ? L'ont-ils établie sur des faits fixes et déterminés, ou sur des idésf vagues et générales, comme nous le {astiquons nous-mêmes? Ont-ils eu des notions plus précises de ces pays dans leurs temps, que nous dans le nôtre; et pouvons^nous asseoir sur leur rapport un jugonent difficile à établir sur notre proj^e examen ? Admettons les feits tels que l'histcnre les donne : étaient-ce des peuples indolents que cee Assyriens qui, pendant 5oo ans, troublèrent l'Asie pM leur ambiticm et leurs guerres; que ces Mèdes qui rejetèrent leur jong « les déposséd^wnt; que ces Pênes de Cyrus, qui, dans un ^pacf de 3o ans, conquirent depuis l'Iadiis jusqu'à la Méditervanée? Étaient-ce des peuples sans actiTUé, que ce» Pliéniciens qui, pendant tant de siècles, epdxâssènent le camttKtae de tout l'ancien monde; que ces Palmyréniens, dcmt nous avons II. 19

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VU de si imposants monuments d'iiidiistrie ; que ces Carduques de îénophon , qui bravaient la puissance du grand roi, au sein de sou empire; que ces Parthes qui furent les rivaux, indomptables de Borne; enûn, que ces JuiÈ mêmes qui, bornés à un' petit état, ne cessèrent de lutter pendant 1000 ans contre des empires puissants? ^ les hommes de ces nations furent des hommes inertes, qu'estce que l'activité? S'ils furent actifs, où est l'influence du climat? Pourquoi dans les mêmes contrées où se développa jadis tant d'énergie, r^net-il aujourd'hui une inertie si profonde? Pourquoi ces Grecs mod«iies si avilis sur les mines de Sparte; d'Athènes , dans les champs de Marathon et des Thermopyles? IHra-t-on que les climats sont changés? Où en sont les preuves? et supposons-le : ils ont donc changé par bonds et par cascades, par chutes et pat retours ; le climat des Perses changeât donc de Cyrus à Xerxès; le climat d'Athènes changea donc d'Aristide à Démétrius de Pbalère; celui de Rome, deScipionàSylla, et deSyllaàTibàv?

Le climat des P(»-tugais a donc changé depuis Albukerque , et celui des Torks, depuis Solmian? Si l'indolence est propï^ aux zones méridionales ,' pourquoi a-t-on vu Carthage en Afiique, Rome en Italie , les Flibustiers à Saint-Domingue ? Pour> quoi trotivons-nous les Malais dans llnde, et les Bédouins dans l'Arabie? Pourquoi dans un même temps, sous un même ciel, Sybaris près d« Cro-

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tone , Capoue près de Rome , Sardes près de Milet? Pourquoi sous nos yeux, dans notre Europe , dea -itats du Mord aussi languissante que ceux du Blidi? Pourquoi dans notre propre empire, des provinces du midi plus active que celles du nord? Si, avec des circonstances contraires , on a les mêmes Ëiits ; si, avec des faits divers, on a les mêmes drconstances; qu'est-ce que ces prétendu» principes? qu'est-ce que .cette influence? Qu'entend -on même par activité ? N'en accorde-t-on qu'aux peuples belliqueux? et Sparte, sans guerre est-elle inerte?. Que veut-on dire par pays chauds? Où pose-t-on les limites du froid, du tempéré? Que Montesquieu le déclare, afin que Ton sache désormais par quelle température l'on pourra déterminer Vénei^e d'une nation, et à quel degré du thermomètre l'on reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à l'eaclavage?

L'on invoque un £ût physique, et l'on dit ; la chaleur abat nos forces; nous sommes plus indolents l'été que l'hiver : donc les habitants des pays chauds doiiient être indolents. Supposons. le. fiiit; pourquoi, sous un même ciel, la classe des tyrans aura-t^elle. plus d'énergie pour op{»îmer, que celle du peuple pour se défendre?.Mais qui ne voit que. nous raisonnons comme des habitants d'un pays où il. y a. plus de firoîdque de. chaud? Si la thèse se soutenùt en ^ypte ou en Afrique, l'on y dirait : le froid géue les mouvements , ar-

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tète ta circulation. I^e fait est que les sensations sont relatives à l'habitude , et que les corps prenant un tempérainent analogue au dimat où ils vivent, en iortt qu'ils ne sont affectés que pat ies extrêmes du terme ordinaire. Nous hnissons la sUeur; l'Égyptien l'ainie, et redoute de si voir sec. Ainsi , soit par les faits hlslin-iqueti , soit par les faits naturbU, la proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d'œll , se trouve k l'analyse un pur paradoxe, qui n'a dû soti succès qu'à la nouveauté des esprits sur ces matières, lorst^ue l'Esprit des Zoù parut., let à la flaCterie ùidkecte qui en résulte pour leb luftirals qui l'ont admise

Pour établir (Quelque cfaoM de précis duis la questim de l'actititè , il étaU un moyen plus pro» ehain tt pkas sûrijae ces raisonnements kiintaiiiB . et équivoques : c'était d'ion considâ-er la nature même ; d'en iesaminer l'origtAeet ks mobiles dans l'homme. En procédant par ceïte méthode, l'on s'i^erçoit que toute activité, soit de corps, soit d'esprit, prend sa 5burc« dans les besoins; qtte c'est en raison de leur -étendne , de l<eurs dévelop' pements, qu'<elte-niféme s'ét«nd et se développe ; l'on en suil la gradation depuis les ^iétnents les plus simples jusqu'il l'état le plus wmposé. C'est la tàtn , c'est la soU' qui , dans Homme «ncore sanvagie, éveilleAt les premi€3« mouvements de l'ame et du corps ; ce sont ces bemins qwS le kmt

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coutir, chercher, épier, user d'aUiice ou de vh> knce : tOQte sou activité se mesure sur les moyens de plotirvoir à sa subsistance. Sont-ils faoilea ; x-tv il s«ms sa main les fruits, le gibkr, te poisstm': H est nooii» actif T parce qn'en étepdant le bvas, il se rassasie, etque, rassasié, rien ne l'invite à se nieo- Toir, jt^squ'à ce que l'expérience de diverses jouis-* SiU)<¥B iût éveillé en lui les désirs qra deviennent des besoins nouveai>x , de nouveaux mobiles d'aci tivité. Les-moyens sont-ils difi&ciles; le gibier est-il rare et âgile , le poisMm rusé , les fruits passagers ; alors l'homme est forcé d'être plus actif; il 6uit que son corps et son esprit s'exercent à vaincre ' les difficultés qu'il rencontre à vivre; il &nit qu'il devienne agile coinme le gilùer , rusé comme le poisson , et prévoyant pour conserver les fruits. Alors, pour étendre ses facultés naturelles, il s'agite , il pense, il médite ; alors il imagine de courber un rameau d'arbre, pour en faire un arc; d'aiguiser un roseau, pour en faire une flèche; d'emmancher un bâijoa à une [ùerre tfancfaante, pour en faire une hache ; alors il travaille il Ëùte des filets , à abattre des arbres , k en creuser le tronc , pour en faire des pirogues- Déjà il a iVancbi les bornes des premiers besoins, déjà regtpérieoce d'une fcHile de seniationâ lui » lait connaître de$ jouiesances et des peines; et il prend un surcroît d'activité pour écarter les unes et multiplier: les autres. Il a goûté le plaisir d'uu ombrage cimtrQ

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les feux du soleil ; il se £ût une cabane : il a éprouvé qu'une peau le garantit du'froid; il se finit uu vêtement : il a bu l'eau-de-vie et fumé le' tabac : il les a aimés^ il veut en avoir encore ; il ne le peut qu'avec des peaux de castor, des dents d'élé[^nt , de la pondre d'or, etc.; il redouble d'activité, et il parvient, à force d'industrie, jusqu'à \endre son semblable. Dans tous ces développements, comme dans la source première , l'on conviendra que l'activité a bien peu de rapport à la chaleur; seulement les hommes du nord passant pour avoir besoin de plus d'aliments que ceux du ' midi, l'on pourrait dire qu'ils doivent avoir plus d'activité; mais cette différence dans les b^ins nécessaires a des bornes assez étroites. D'ailleurs, a-t-on bien constaté qu'un Eskimau ou un Samqj^de aient réellement besoin pour vivre' de plus de substance qu'un Bédouin ou qu'un ichthyopfaage de Perse? Les sauvages du Brésil et de la Gninée sont-ils moins v<H:aces que ceux du Canada et de la Californie? Que Ton y prenne garde : la'&(^té d'avoir beaucoup d'aliments, est peut-être la première raison de la voracité; et cette Ëicilité, surtout dans l'état sauvage , dépend moins du climat que de la nature du sol; c'est -à-dire,' de sa ridiesse ou de sa pauvreté en pâturages ; en forêts, en lacs, et par conséquent en poisscm, en gibier, en fruits; circonstances qui se trouvent indi£Bé-> rémanent sous toutes les zopes.

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