‹ ŒuvresChapitre 52 sur 62 · L:N,-z..[jvGoOg[c · texte numérisé non relu

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de Giska (i), a passé chez les^Russea : antre réclamation de la Porte , autre déni de la Russie. Enfin l'apparition de l'impératrice aux bords de la mer Noire a donné une dernière secousse aux esprits , et les Turks ont déclaré la guerre.

Qu'arrivera-t-il de ce nouvel incident ? je le demande à quiconque se fait un tableau vrai de Tétat des choses. Ces Russes que la Tuikie [voroque ne sont-ils pas les mêmes qui, dans la guerre de 1769, ont, avec des armées de trente et qua-f rante mille homme», ctnitenu, disâpé, battu des armées de soixante et de cent nulle hommes? qm ont assiégé et pris des villes fortifiées, défendues par des garnisons aussi ncnnbreuses que.les assié- - géants.? qui c»it envahi deux grandes provinces* pénétré an ddà du Danube, et malgré la diversion d'une révolte dangereuse et d'une peste meurtrière, ont imposé à la Porte les lots qu'il leur a plu de dicter? Ces Torks, si ardents à dédarer la guore , ne sont-ils pas les mêmes qui , par une ignorance absolue de l'art militaire, se sont attiré pendant six années la suite la plus continue d'échecs et de défaites? N-'est-ce pas eux dont les armées composées de paysans et de vagabonds assemblés à la hâte, sont commandées par des

(1) Grégoire Giska, ci-devant hotpodar de Moldavie, que la Parle fit assassiner , il y a quelques années , par ua emis^ faire, à qui U avait donné l'ho^itaMté.

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SDK LA GDBItlIE DES TDBKS. 355

chefe sans lumières, qui ne connaissent l'ordre et les prindpes ni des marches , ni des campements, ni des sièges, ni des batailles? dont les guerriers mus par le seul attrait du pittege, ne sont contenus par le frein d'aucune discipline, et tournent souvent leurs armes contre leurs chefs, et leur brigandage contre leur propre pays? Oui sans doute, ce sont les mêmes : donc, par les tnémeft raisons, les Busses battront les Tnrks dans cette guerre, comme ils les ont battus dans la dernière.

Mais, nous dit-on , depuis la paix les Turks s*^ clairent chatjue jour : avertis de leur fetblesse, ils conraiencent d'y remédier ; ils entretiennent des ingénieurs et des officiers français qui leur dressent des^canonniers, leur exercent des scddats, leur lortifient des places; ils ont un reniât aiiglais qui depuis quelques années leur a fondu beaucoup de'canons, de bombes et de mortiers; enfin, le visir actuel ^ qui depuis son avènement se propose la guerre, u'a cessé d'en hiie les préparatife, et il n'est pas probable que tant de soins demeurent sans eifet.

Je l'avoue ,- cela n'est pas probable pour quiconque n'a pas tu les Turks, pour quiconque juge du cours des choses en Turkie, par ce qui se paise en France et k Paris. Est-il permis de le dite? I^ris est le pays où il est le plus difficile de se fiiire des idées justes en ce genre ;' les esprits y sont trop éloignés de cet entêtement de préjugés , de cette 1$.

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profondeur d'ignorance, de cette constance d'absurdité , qui font la base du caractère turk. Il laut avoir vécu des années avec ce peuple, il faut avoir étudié à dessein ses habitudes, en avoir métne ressenti les effets et l'influence, pour prendre une juste idée de son moral , et en dresser un calcul probable : si, à ce titre, l'on me permet de dire mon sentiment, je pense que les changements allégués sont encore loin de se réaliser ; je pense même que l'on s'exagère les soins et les moyens du gouvernement turk; les ol^ets moraux grossissent toujours dans le lointain : il est bien vrai que nous avons des ingénieurs et des officiers à Constantinople ; mais leur nombre y est trop borné pour y faire révolution, et leur manière d'y être est encore moins propre à la. produire. L'on peut donc calculer ce qu'ils y feront, par ce qu'ils ont déjà &it dans la dernière guerre, et le. , public en a dans les mains un bon terme de comparaison. Quoi qu'en aient protesté les amateurs des Turks, il est constant que les Mémoires de Tott peignent l'esprit turk sous ses vraies couleurs. Je le dirai, sans vouloir troubler les mânes de^eux ministres (i): à vmr la conduite qu'ils ont tenue avec cette nation, on peut assurer qu'ils ne l'ont jamais connue ; cela doit sembler étrange dans celui qui avait passé douze années en ambassade

(i) he duc de CbobenI et le comte de Vergenoes.

SUR LA OUBBRE DES TUBKS. 357

i 'la Porte : mais l'on passerait la vie entière dans un pays , si l'on se tient clos dans son palus et que l'oo ne fréquente que les gens de sa nation , l'on reviendra sans avoir pris de vttiîes connaissances : or, c'est ne point connaître les hommes, que d'employer, pour les changer, des moyens qui heurtent de front leurs préjugés et leurs habitudes, et tels sont ceux que l'on a tentés en Turkie ; l'on avait affaire k un peuple fanatique, orgueilleux, ennemi de tout ce qui n'est pas luimême : on lui a proposé pour modèle de réforme, des usages qu'il hait : on lui a envoyé pour maîtres des hommes qu'il méprise. Quel respect un vrai musulman peut-il avoir pour un infidèle ? Comment peut-il recevoir des ordres. d'un ennemi du Prophète? — Le muphUk permet, et tevizirl'ordonne. — Le vizir est un apostat, et le muphti un maître. Il liy a qu'une loi, et cette loi défend talliance auec les infidèles. Tel est le langage de la nation à notre égard : tel est même, quoi que l'on dise, l'esprit du gouvernement, parce que là, plus qu'ailleurs, \e gouvernement t$X l'homme qui gouverne, et que cet homme est élevé dans les préjugés de sa nation. Aussi nos bfHciers ont essuyé et essuient encore mille contrariétés et mille désagréments : on ne les vmt qu'avec murmure; on ne leiir obéit que par contrainte : ils ont besoin de gardes pour commander, d'interprètes pour se faire entendre; et cet appareil qui montre

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sans cesse l'étnnger, reporte t'odteux de sa personne sur ses ordiies et sur son ouvrage. Pour vaincre de si grands obstacles, il ^udi^t, de la part du divan, vue subversion de principes, dont la supposition est chimérique. L'on a compté sur le crédit ^e notre cour; mais a-t-on pris les ipcyens de l'assurer et de te soutenir? Par exemple, en ces çii^constauces, peut-on exiger du C. de Choiseut beaucoup d'infiuence? Les Turks doivent-ils déférer aux avis d'un ambassadeur qui, dans uu ouvrage connu de toute TEurope, a publié les vices de leur administration, et manifesté le vœu de voir renverser leur empire? Ce choix, considéré sous ce rapport, &it-il honneur à la prudence si vantée de M. de Vei^ennes ?

Voilà cependant les faits qui doryent servir de base aux conjectures, pour qu'elles soient raisonnable^; et, je le demande, ces faits donnent-ils 4e droit de mieux espérer des Turks ? Pour moi , dans tout ce qui continue de se passer , je nevois que la marche ordinaire de leur esprit, et la suite i^turelle de leurs anciennes habitudes. Les revers de la dernière guerre les ont étonnés; mais ils n'en ont ni comiu les causes, ni cherché les remèdes. Ils sont trop orgueilleux poiir s'avovçr leur feiblesse; ils sont trop ignorants, pour connaître l'aspendant du savoir : ils ont fait, li?ftrs coifgaétes sans la tactique def Francs; ils n'en,'ont pat besoinpour les tjtf^erver: letirs dé/çUes ne sont peint

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SUR LA GasRRB DKS TUBKS. 359

touvrage de la force humaine, ce sorti les ch4timents célestes de leurs péchés ; le destin les avait arrêtés , et rien ne pouvait les y soustraire. Pliant soUS C6tte nécessité , le divan a fait la paix ; mais le peuple a gardé sa présomption et enveiiimé sa faaitie. Par afénagement ptiur le penpie et par son propre ressentiment, le divan a vonlu éluder, par adresse , la force qu'iln'avait pu maîtriser. Le cabinet de Pétersbouig' a pris ta mèine route , et la guerre a continué sous une autre fintne. La Russie, qui a retiré des négociations plus d'avantages que des batailles , en a désiré la durée. Par la raison <x>ntraîre, les Tnrks y faisant les mêmes pertes que dans les défaites, ont préféré les risques des cdnibats, et ils ont repris les armes ; mais eu changeant de Carrière, ils n'apportent pas de plus graàds mï> jens de succès. On a regardé la rupture du ÉQois d'août <x>mme un aete de vigueur calculé sur les forces et les circonstances. Daiis les pro-« babilités , ce devait être l'eflfet d'un mouvement sé^ dîtieux du peuple' et de l'armée. Les troupes , lasses des fausses alettes qu'on leur donnait depuis deux ans, devaient se porter à un parti extrême : d'accord avec ces probabilités , les faits y ont joint la passion personnelle du vizir. Si ce ministre n'eût été guidé que par des motifs réfléchis, il n'eût point déclaré la guerre sur la fin de la campagne, parce que c'était s'ôter le temps d'agir, et donner à l'ennemi celui de se préparer. Maintenant que

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lé luouvement est iroprimé, il ûe sera plus le piaitre de le diriger ni de le contenir. Il ne suffît pas 4'ayoir allumé la guerre; il faudra en atimen- (er l'incendie; il faudra soudoyer des armées et des flottes , pourvoir à leurs besoins , réparer leurs pertes^ fournir enSn, pendant plusieurs campagnes , à, une immense consommation d'hommes et d'argent ; et l'empire turk a-t-il de si grandes l^ssources? Interrogeons k op sujet les téinciins oculaires qui depuis quelques années en ont visité diyers^ contrées. Nous ayons plusieurs relations qui paraissent d'autant plus dignes de foi , que, sans la connivence des voyageurs, les faits puisés en des lieux divers ont la plus grande unanimité ( I ). Par ces faits , il est démontré que .l'empire turk n'a désormais aucun de ces moyens politiques qui assurent la consistance d'im état au dedans, et sa puissance au dehors. Ses provinces tjnanquent à la fois de population, de culture, d'arts et de commerce ; et ce qui est plus menaçant pour un état despotique, l'on n'y voit ni forteresses, ni armée, ni art militaire : or, quelle efirayante séi;ie de conséquences n'ofire pas ce

(i) Voyez le ftyrage pittoresque de la Grèce, pcnir cette contrée , rA.rfibipeI et la cAte de l'Anadpli ; les Hémqtrés de Tott, pour les environs de Constantinople, et et le f'oyage en Syrie et en Egypte , pour les provinces du Midi. (Ajoute^ y mainteDani le 7<i6i(nu( t^« Fempirè turi ^ traduit de l'aDglais r)e Eaton, a vol. jn-S". An 7. Ifoie de fédifeur. )

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SUR L\ GUERHE l>E& TDRKS. 36i

tableau? Saos population et sans culture, quel moyon de riégéuérer les finances et les années? Sans troupes et sans forteresses, quel moyen de repousser des invasions, de réprimer des révoltes? Cornaient élever une puissance navale sans arts et sans commerce? Comment enfin remédier à tant de maux sans lumières et sans connaissances? — Le sultan a de grands trésors : — on peut les nier comroe on les suppose , et quels qu'ils soient ils seront promptement dissipés. — Il a de grands revenus : — oui, environ 80 tnillions de livres difficiles à recouvrer ; et comment 'aurait -il davantage? Quand des provinces comriie l'Egypte et la Syrie, ne rendent que deux ou trois millions , que rendront des pays sauvages comme la Macédoine et l'Albanie, ravagés comme la Grèce, ou déserts comme Cypre et l'Ânadoli? — On a retiré de grandes sommes d'Egypte. — 11 est vrai que.le capitan pacha a &it passer, il y a six mois, quelques mille bourses , et que par capitulation avecismaél et Hasan beks, il a dû lever encore 5,ooo bourses isur le Delta (i); mais 4iOoo resteront pour répiver les dommages du pays, et Tavarice du capitan pacha ne rendra peut-être pas dix millions au kazné. — On imposera de nouveaux tributs.

(i) La Haute-Egypte est concédéeâ Ibrahim et Morad beks, qui reviendront incessamment au Kaire. (Et cela est effectiyeraent arrivé. Note de VAUteur), -^

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Mais les provinces sont obérées; le pillage des pacbju, la vénalité des places, la désertitm des gens riches, en ont fait couler tout l'argent à Constantinople. — On dépouillera ks richea. — Mais l'or se. cachera ; et comme les riches sout aussi Ifs puissants, ils ne se dépouilleront pas euxméipes. Ainsi, dans un examen riginu«uz, ces idée* de grands moyens, fondées sur une vaste appariée et une antique renommée, s'évanouissent; et tout s'accorde, en dernier résultat, k rendre plus sensible la feiblesse de l'empire turk , et plus instantes Ifis iiiduction» de sa ruine. U est singulier qu'en ce moment le préjugé en sent accrédité dans tout l'empire. Tous les musumans stmt per^ suadés qqe leur puissance et leur religion vont 6* niff : ils disent «pie lés temps prédits sont venus , qu'ils doivent perdre leurs conquêtes, et retour» ner en Asie s'établir à Koniè. Ces prophéties fondées sur l'antorité de Mahomet même et de plusieurs santons, pourraient donner lieu à plusieurs observations int^vssantes à d'autres égards. Mais pour ne point m'écarter de mon sujet, je me bornerai à* remarquer qu'elles contribuax>nt à l'événement, en y préparant tes esprits, et en àtant aux peuples le courage de résister à ce qu'ils appellent timmuahle décret du sort.

Je ne prétends pas dire cependant que la perte de l'empire turk soit absolument inévitable , et qu'il fût moralement impossible de la conjurer. Lesi

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SDB LA GUEBRE DBS TURKS. 363

grands états, surtout ceux qui ont de riches donaaines, sont rarement frappés de plaies incurables ; mais pour y porter remède , il £uit du temps et des lumières : du temps, parce que pour les corps pdiitiques ctHnme pour les corps physiques, tmit changement subitestdangereux; deslumières, parce que si l'art de gouverner a ane théorie sim- }Ue, il a une pratique compliquée. Lors donc que je forme de fâcheux présf^^es sur la puissance dm Turks, c'est par le défaut de ces deux conditions; c'est surtout à raistm de la seconde, c'est-it-dire , du défaut de lumières dans ceux qui gourement , que la diute de l'empire me parait assurée ; et je la juge d'autant plus infaillible, que ses causes sont intimement liées à sa constitution, et qu'elle est une suite nécessaire du même mouvement qui a élevé sa grandeur. Donnons tpielques développements à cette idée.

- Lorsque les hordes turkes vinFent du K.oras&n s'établir dans l'Asie mineure , ce ne fût pas sans dilBcultè qu'elles se maintinTent dans cette terre étrangère : poursuivies p^ les Mogols , jalousées par les Turkœans, inquiétées pu: les Grecs, elles vécurent long-temps enviroraiée« d'ennemis et de dangers. Dans des circonstances si dilÊciles, céiut ime nécessité à leurs ohefe d« déployer toutes leurs acuités amorales et; physiques; ij y allait de leurs intérêts personneb, de ta conservation de leur rang et de leur vie.' Il fallut donc qu'ils acquissent

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lestalebte^ qu'ils recherchassent les ctHinaissances^ qu'ils pratiquasseDt les vertus qui sont les vrais éléments du- pouvoir. Ayant à gouverner des hommes séditieux, il &llut leur inspireF la confiance par les lumières, T^Utachement par la bienveillance,!» respect par la dignité : il Êdlut, pour maioteoir ta diacipliae, de la justice dans les châtiments, pour exciter Témulatiofi, du discecne-t ment dans les récompenses, ju^ifiér enfin le droit de commander par la prééminence d&ns tous les genres. Il fallut, pour déployer les forces de la nation à l'extérieur, en établir l'hariDonie à l'intérieur, protéger l'agriculture poun nourrir lés ar- . mées, punir les concussions pour éviter tes révoltes , bien choisir ses agents pour bien exécuter ses entreprises, en un mot , pratiquer dans toutes ses parties la science des grands politiques et des grands capitaines ; et tels en effet se montrèrent les premiers sultans des Turks : etû l'on remarque que-depuisleurauteurOfman /jusqu'à Soliinan II, c'est-à-dire dans une série de douze princes, il n't!n est pas un. seul d'un caractère médiocre, l'ou conviendra qu'un effet si. constant n'est point dû au hasard, mais à cette nécesstté.decircoustauces dont j'ai parlé , à cet état habituel des guerres civiles et étrangères, où tout se décidant par la force, il fallait toujours être le plus fort pour être le premier. Par une application inverse de ce' principe, lorsque cet état de choses. a cessé, tors-

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qlie l'empire afTermi par sa massé n'a plus eu be< soiu des talents (lé ses chefe pOur se soutenir^ ils oiit dû cesser de les posséder, de les acquérir^ et c'est ce que les faits justifient. Depuis ce même Soliman II, qui, par ses r^lements encore plus que pat ses victoires , consolida la puissance tutke, à peine de dix-sept sultans que l'oti compte jusqu'à nos jours, en trouVe^-od deuit qui ne soient pas des hommes médiocres. Par opposition à leurs aïeux, l'histoire les montre tous ou crapuleux et insensés comme Amurat IV « ou amollis et pusillanimes comme Soliman III.

La différence dans les positions explique trèsbien ce contraste dans les caractères. Quand les sultans vivaient dans les cam[A, tenus en activité par un tourbillon immense d'affaires , par des projets de guerres et de conquêtes, par un enchaînement de succès et d'obstacles^ par la surveillance ^ même des compagnons de leurs travaux, leur esprit était vaste comme leur carrière , leurs passions nobles comme leurs intérêts , leur administration vigoureuse comme leur caractère. Quand aucop'traire ils se sont renfermés dans leur harem, engourdis par le désœuvrement, conduits, à l'apathie par la satiété, à la dépravation par la flatterie d'une cour esclave , leur ame est devenue bornée conupe leurs sensations, leurs penchants vils comme leurs habitudes, leur gouvernement vicieux comme euxmêmes. Quand' les sultans administraient pat- Içurs

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propires ïnaiiis , ils appliquaient ud sentiment: de personnalité aux a£Eaires, qui les intéressait vivement k la prospérité de l'empire : quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus étrangers k leurs opérations, ils ont séparé leur intérêt de la chose publique. Dans le premier cas, les sul* tans guidés par le besoin des a£Fatres, n'en con- 6aient le maniement qu'à des hommes capables et versés, et tonte l'administration était , comme son chef, vigilante et instruite : dans le second, mus par ces affections domestiques souvent obscures et viles , qui Suivent l'humanité sur le trône comme - dans tes cabanes, ils ont placé des fevcnis.sans mérite, et l'incapacité du premier mobile s'est é^H due à toute la machine du gouvoTuement.

Espérer maintenant que par un retoiur soudain ce gouvernement change sa marche et ses habitudes , c'est admettre une chimère démentie par l'expérience ,de tous les temps, et presque txm~ traire à ia nature humaine. Pour concevoir le dessein d'une telle réforme , il Èudrait pressentir le danger qui se prépare ; et l'aveuglement est le premier attribut de l'ignorance. Pour en réaliser le projet, il faudrait que le sultan l'nitreprît luimême ; que rentrant dans la carrière de ses aieux, il quittât le repos du sérail pour le tumulte des camps, la sécurité du harem pour les dangers des batailles, les jouissances d'une vie tranquille pour les privations de la guerre ; qu'il changeât en un

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SUR LA GDIREI bBS TITRKS. 367

mot toutes ses faalHtudes pour en contracter d'opposées. Or si les habitudes de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isolés , que sera-ce diex des sultans en qui le penchant de la nature est fortifié par tout ce qui les entoure? à qui les vizirs , les eunuques et les femmes conseillent sans cesse le repos et TfHMveté, parce que moins les r»is exercent par eux-mônes leur pouvoir, plus ceux qai les approchent s'en attirent l'usage. Non, non, c'est en vain que l'on veut l'espérer, rien ne changera chez les Turks, ni l'esprit du gouvernement, ni le cours actuel des af&ires : le sultan continuera de végéter dans Son palais , les femmes et les eunuques de nommer aux emplois; les vizirs de vendre à l'encan les gouvernements et les places ; les pachas de piller les sujets et d'appauvrir les proviuces ; le divan de suivre ses nraximes d'otgucil et d'intolérance ; le peuple et les troupes de se livrer à leur fanatisme et de demander la guerre ; les généraux de la Jaire sans intelligence, et de perdre des batailles, jusqu'à ce que par une dernière secousse, cet édifice incohérent de puissance, privé de ses appuis et perdant son équilibre, s'écroule tout -i -coup en ddms, et ajoute l'exemple d'une grande mine k tous Ceux qu'a déjà vus la terre.

Td a été en efiet et tel sera sans doute le sor de tous les empires , non par la nécessité occiilte de ce &talisme qu'allèguent les orateura et les

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poètes, mais par la coDstitution du cœur de rhonmie et le coUrs naturel de ses pencfaailts : interrogez rfaistoire de tous les peuples qui ont fondé de grandes puissances; suivez la marche de leur élévation « de leurs progrès et de leur chute , et itius verrez que.danA leurs moeurs et leur fortune tous parcourent leà mêmes phases y et sont régis par les mêmes mobiles que les individus des sociétés. Ainsi que des particuliers parvenus, <xs peuples d'abord obscurs et pauvres s'a^tent dans leur détresse, s'excitent par letu^ privations, s'encouragent par leurs succès, s'instruisent parleurs fautes, et arrivent enfin, par adresse ou par violence, au faite des grandeurs et de la ft^tune. Mais ont-iU atteint les jouiissances où aspirent tous les hommes , bientôt la satiété remplace l«s désirs ; bientôt , faute d'aliments , leur activité cesse, leurs chefs se dégoûtent des afTaires qui les fatiguent, ils s'ennuient des soins qm ont élevé leur fortune , ils les abandounçnt à des mains mercenaires, qui n'ayant point d'intérêt direct, malversent et dissipent , jusqu'à ce que les mêmes circonstances qui les ont enrichis susdtent de nouveaux parvenus qui les si^plantent à leui* tour. Tel est le cours naturel des choses : être privé et désirer, se tourmenter pour obtenir, se rassasier et limguir, voilà le cercle autour duquel sans cesse monte et descend l'inquiétude humaine : nous avons vu que les Turks en ont parcouru la plus

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SDR LA GUERRE DES ÏTIRKS. 869

grande partie : venons à quel point se trouvent placés leurs adversaires les Russes.

Il n'y a pas encore uu iâècle révolu que le uom des Russes était presque ignoré parmi nous. L'on savait, par Les récits vagues de quelques voyageurs , qu'au delà des limites de la Pologne , dans les forêts et les glaces du nord , existait un vaste empire d(Hit le siège était à Moskou. Mais ce que l'on apprenait de sou climat odieux , de son régime despotique , de ses peuples barbares , ne donnait pas de hautes idées de sa puissance ; et l'Europe, fîère de la politesse de ses cours et de la civilisation de ses peuples, dédaignant de compter les tsars au rang de ses rois, rejetait les Moscovites parmi les autres barbares de l'Asie.

Cependant le cours insensible et graduel des événements préparait un nouvel ordre de choses. Divisée long-temps, comme la France, en plusieurs états, déchirée long-temps par des guerres étrangères ou civiles , la Russie enfin rassemblés sous une même puissance, n'avait plus qu'un même intérêt, et ses îovces, dirigées par une seule volonté , commençaient à devenir imposantes : l'art de les onployer manquait encore , mais l'on en soupçonnait l'existence : des guerres avec ta Pologne et la Suède avaient fait sentir la supériorité des arts de l'Occident, et depuis deux règnes , ou tentait de les introduire dans l'empire. Les tsars Michel et Alexis avaient appelé à leur II. 34 ■

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370 CONSIDÉRÂT rONS

cour des artistes et des militaires d'Allemagne , de Hollande, d'Italie, et déjà l'on voyait à Moskou des fondeurs de canons, des fabricants de poudre, des ingénieurs , des officiers , des bijoutiers.et des imprimeurs d'Europe.

A cette époque , si l'on eût tenté de former des conjectures sur la vie future de cet empire , l'on eût dit que par son éloignement de l'Europe , il aurait peu d'influence sur notre système ; que par la position de sa capitale au sein des terres, son cabinet n'entretiendrait pas des relations bien vives avec les nôtres; que par la difficulté de ses tners il ne formerait jamais une puissance maritime ; que par l'état civil de la nation et le partage des hommes en serfs et en maîtres , il n'aurait jamais d'énergie ; que par la concentration des richesses en un petit nombre de mains, toute l'activité se porterait vers les arts frivoles; qu'en un mot cet empire, par la nature de son gouvernement et les mœurs de son peuple , serait purement un empire asiatique, dont l'existence imiterait celle de l'Indostan et de la Turhie. L'é~ vénement a trompé ces conjectures ; mais pour mettre l'art en dé&ut, il a fallu le concours des faits les plus extraordinaires ; il a fallu que le hasard portât sur le trône un prince qui n'y était pas destiné : il a fallu que le hasard conduisît près de lui un homme obscur qui lui donnât la passion des moeurs et des arts de l'Europe ; il a fallu que

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ce prince , malgré tes vices de son éducation et le poison du pouvoir arbitraire, conservât la plus grande énergie de caractère ; en un mot , il a fallu l'existence et le règne de Pierre I*' ; et l'on conviendra que si les probabilités ne sont jamais trompées que par de semblables événements , elles ne se trouveront pas souvent en défaut.

Quand on se rend compte de ce qui s'est passé depuis quatre-vingts ans en Russie, l'on s'aperçoit que le règne du tsar Pierre 1*' a réellement été pour cet empire l'époque d'une existence nouvelle , et qu'il a commencé pour lui une période qui marche en sens inverse de l'empire turk; c'est-à-dire que pendant que la puissance et les forces de l'un vont décroissant , les forces et la puissance de l'autre vont croissant chaque jour. L'on en. peut suivre les progrès dans toutes les parties de leur constitution. Au commencement du siècle, les Russes n'avaient point d'état militaire ; dès 1 709, ils battaient les Suédois à Pultava, et en 1 756 , dans la guerre de Prusse , ils acquéraient jusque par leurs défaites la réputation des secondes troupes de l'Europe. J)ans le même intervalle, la milice des Turks ^abâtardissait, et le sultan Mahmoud énervait les janissaires, qu'il craignait , en les dispersant dans tout l'empire , et en faisant noyer leur élite. Au commencement du siècle , les Russes n'avaient pour toute marine que des chaloupes sur leurs Ides : maintenant ils ont M.

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37a CONSIDÉRATIONS

des vaisseaux de tout rang sur toutes leurs mers : tes Turks, restés au même point qu'il y a cent ans, savent encore à peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du siècle , le gouvernement rus»e a beaucoup travaillé à améliorer son régime intérieur ; il a accru ses revenus , sa population, son commerce. Pendant le même espace , les Turcs ont augmenté leurs déprédations, et par la vénalité publique de toutes les places, Mahmoud a porté le dernier coup à leur constitution. Depuis le comm^Kcment du siècle, la -Husùe a accru ses possessious de la Livonie, de ' l'Ingrie, de l'Estonie, et depuis quinze ans seulement , d'une partie de la Pologne , d'un vaste terrain entre le Dnieper et le Bc^ , et enfin de la Crimée. La Turkie, il est vrai, n'a encore rien perdu en apparence ; mais peut-on compter pour de vraies possessiotis l'Egypte , le pays de Bagdad , la Moldavie , la Grèce, et tant de districts soumis à des rebelles? Maintenant, supposer que les deux empires s'arrêtent tout à coup dans leur marche réciproque , c'est m^d connaître les lois du mouvement ; dans l'ordre moral coiHWe dans l'ordre physique , lorsqu'une fois un corps s'est mis en Mouvement, il lui devient d'autant plus difficile de s'arrêter, qu'il a une plus grande masse. L'impulsion donnée et l'équilibre rompu, l'on ne peut plus assigner le terme de la coUrse. La Russie est d'autant plus d»ni ce cas , qu« son activité, accrue

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SUR LA. SUERIIB UKS TCRKS. ^'j3

pur de longs c^sttides, trouve maintenant pour se d^loyer une plus vaste carrière. En effet , le tsar Pierre l'ayaot d'abord dirigée contre les états du Nord > H a fallu , pour lutter avec eux , qu'elle développât tous ses moyens et en perfectionnât l'usage. L'on a voulu ceciKurer cette marche du tsar, et l'on a dit qu'il eût mieux fait de se tourner vers la Tnrlùe ; mats peut-être que les goûts personnels de Pierre r^" ont eu l'effet d'une politique profonde; peut-être qu'avec ses Russes indisci- . plinës il n'eût pu vaincre les Turks euccwre nonénervés : au Iku qu'eu transportant le théâtre de son activité sur la Baltique, il a monté tous ks j^ssorts de son empire au ton des états de l'Europe. Aujourd'hui que l'équilibre s'est établi de oe côibé , et que la Hussie y voit des obstacles d'a- ^^ndissement , elle revient vers un empire barbare, avec tous les cnojens des empires policés, et ejle a drCHt de â'eo promettse des succès d'outaqt plus grands que, par cette dérivation, elle a rfïpris la vraie route où l'appelait la nature, et que lui ont tracée dès long-temps ses préjugés et ses habitudes.

&i efîEel , l'on peut observer que depuis que la Russie fermée en corps d'empire a pu porter ses regards hors de ses frontières, l'essor le plus constant de son ambition s'est dirigé vers les contrées méridionales , vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu'au XV* siècle, à peioe trouve-

t-on deux règnes quin'aient pas produit de ce côté quelques entreprises. Que prouvent ces habitudes -communes à des générations diverses, sinon des mobiles inhérents à l'espèce ? et ces mobiles ne sont pas équivoques : car sans parler de l'instigation de la religion, qui souvent n'est que le masque des penchants, il sufBt de comparer les objets de jouissances qu'ofifre chacun des deux empires. Dans l'un c'est du goudron, du caviar(i) , du poisson salé et fumé, de la bière, des boissons de lait et de grains fermentes , des chanvres, des lins, un ciel rigoureux, une terre rebelle, et jiar conséquent une vie de travail et de peine. Dans l'autre, avec tous les moyens d'obtenir les mêmes. produits ( les fourrures exceptées ), dans l'autre , dis-je , c'est le luxe des objets les plus attrayants : ce sont des vins exquis , des parfums voluptueux, du café, des fruits de toute espèce, des soies, des cotons délicats, un climat admir^le et une vie de repos et d'abondance.

Quels avantages d'une part! de l'autre quelles privations ! et quels mobiles puissants pour la cupidité armée , que cette foule de jouissances offertes à tous les sens ! en vain une morale misanthropique s'est efforcée d'en rompre le charme : les jouissances des sens ont gouverné et gouverneront toujours les hommes. C'est pour les vins

(i) Espèces d'œufs de poisson préparas.

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SUR H GUERRE DES T U ft K S. 37$

(le l'Italie que les Gaulois franchirent trois fois les Alpes ; c'est pour la table des Romains que les Barbares accoururent du Nord; c'est pour les vêtements de soie et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs déserts : et n'est-ce pas pour le poivre et le café que les Européens traversent l'Océan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous ces objets réunis, que les Busses envahiront l'Asie : et que l'on juge de la sensation qu'ont dû éprouver dans la dernière guerre leurs armées transportées dans la Moldavie, l'Archipel et la Grèce! Quel ravissement pour leurs officiers et leurs soldats de boire les vins de Ténédos, de Chio, de Morée ! de piller sur les champs de bataille et dans les camps forcés, des cafetans de soie brodés d'ai^ent et d'or, des châles de cachemire, des ceintures de mousseline, des poignards damasquinés , des pelisses et des pipes] quel plaisir de rapporter dans sa patrie ces trophées de son courage , de les montrer à ses parents , à ses amis , à ses rivaux ! de vanter les pays que l'on a vus , ces vins dont on a bu , et ces aventures merveilleuses dont on a été le témoin ! Maintenant qu'une nouvelle guerre se déclare , et que la plupart des acteurs de la dernière vivent encore , tous les motifs vont se réunir pour donner plus de force aux passions : ce sera poulies jeunes gens" l'émulation et la nouveauté : pour les vétérans, des souvenirs embellis par l'absence ;

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pour les officiers, l'espoir descommandsinents et la mulriplîcatiou des places ; enfin , pour ceux qui gouvernent, des projets enivrants d'agrandissement et de gloire : et quel projet, en effet, plus capable d'enflammer l'immagination , que celai de reconquérir la Grèce et l'Asie ; de chasser de ces belles contrées de barbares conquérants, d'indignes maîtres I d'éti^lir le siège d'un empire nouveau dans le plus heureux site de la terre ! de compter parmi ces domaines les pays les plus célèbres, et de régner à la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athènes et sur Ecbatanes, sur Jérusalem et sur Tyr et Palmjre ! quelle plus noble ambition que celle d'affranchir des peuples nombreux du joug du fanatisme et de la tyraimie ! de rappeler les sciences et les arts dans leur terre natale ; d'ouvrir une nouvelle carrière à la légis- Uitton, au ctHnmerce, à l'industrie , et d'effacer, s'il est possible, la gloire de l'ancien Orient par la gloire de l'Orient ressuscité 1 Et peut-être n'est-ce point supposer des vues étrangères au gouvernement russe. Plus on rapproche les faits et les circonstances, plus on aperçoit les traces d'un plan forD)é avec réflexion et suivi avec constance , surtout depuis la dernière guerre. D'abord l'on a demandé l'usage de la mer Noire, puis l'entrée de la Méditerranée : l'on a exigé l'abandon des Tartares , puis l'on s'est emparé de la Crimée ; l'on protège aujourd'hui les Géorgiens et les Moldaves;

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le premier traité les soustraira à la Porte. L'on attire des Grecs à Pétersboiirg , et on l«ur fonde des collèges : l'on impose des noms ^recs aux en- &nts du grand-duc , nés tous depuis fa guerre ( i ) ; on leur enseigne la langue grecque ; l'impératrice fait des traités avec l'empereur, nn voyjige jusqu'à la mer Noire; l'on grave sur un arc à Cherson : C'est icile chemin qui conduit à Bjrzance ,elc. Oui , tout annonce le projet formé de marcher à cette capitale ; et tout présage une heureuse issue à ce projet : tout , daus la balance des intérêts et des moyens, est à l'avantage des Russes contre les Turks. Laissons à part ces comparaisons de population et de terrain , usitées par les politiques modernes : l'étendue géographique n'est point un avantage , et les hommes ne se calculent pas comme des machines: cm suppose à la Turkie des aimées de trois et quatre cent mille h<Hnmes ; mais d'abord ces assertions populaires se soutiennent mal ; témoin ces corps de cent et cent soixante mille hommes que les gazettes, pendant tout le COUTS de novembre, ont établîssurle Danubeetprèsd'Of^ViÀ^,etquise sont trouvés être de dix à douze mille. D'ailleurs quelle force réelle auraient même cinq cent mille hommes, si cette multitude est mal armée, et fait la guerre sans art. sans ordre etsansdissipline? Nous croirions-nous

(i) Akxaadre, Constantin, Hélène.

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y-jS CORSIDÉRATIOnS

bien en sûreté , si, à cent mille soldats de l'empereur, nous opposions un demi-million de paysans et d'artisans enrôlés à la hâte ? Tels sont cependant les soldats turks. La Russie, au contraire, a dans le moindre calcul cent soixante mille hommes de troupes régulières égales à celles de Prusse , et au moins cent mille hommes de troupes légères. La plupart des soldats turks n'ont jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plu> sieurs campagnes : l'infeuterie turke est absolument nulle ; Vinfauterie russe est la meilleure de l'Europe. La cavalerie turke est excellente , mais seulement pour l'escarmouche ; la cavalerie russe , par sa tactique , conserve la supériorité. Les Turks ont une attaque très-impétueuse; mais une fois rebutés, ils ne se rallient plus; les Russes ont la défense la plus opiniâtre , et conservent leur or> dre même dans leur défaite. Le soldat turk est fanatique, mais le russe l'est aussi. L'oflîcier russe est médiocre, mais l'officier turk est entièrement nul. Le grand-vizir général actuel , ci-devant marchand de riz en ï^ypte , élevé par le crédit du capitan pacha , n'a jamais conduit d'armée ; la plupart des généraux russes ont gagné des batailles : en marine, les Turks ont l'avantage du nombre sur la mer Noire : maïs quoique les Russes soient de faibles marins , ils ont un avantage immense par l'art. La Turkie ne soutiendra la guerre qu'en épuisant ses provinces d'hommes et d'argent : l'im-

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përatrice , après l'avoir faite cinq années, a aboli à la paix un grand nombre d'ancien impôts. Le divan n'a que de la présomption et de la morgue; depuis vingt ans le cabinet de Saint-Pétersbourg passe pour l'un des plus déliés de l'Europe : enfin, les Busses font la guerre pour acquérir, les Turks pour ne pas perdre : si ceux-ci sont vainqueurs, ils n'iront pas à Moscou ; si ceux-là gagnent deux batailles, ils iront à Constantinople, et les Turks seront chassés d'Europe.

A ces idées de la puissance de la Russie, l'on oppose que songouvernement despotique, comme celui des Turks , est encore mat affermi ; que le peuple , toujours serf, reste engourdi dans une barbarie profonde ; que dans les classes libres il y a peu de lumières et point de moralité ; que malgré le soins que l'impératrice s'est donnés pour la confection d'un code , pour la réforme des lois, pour l'administration de la justice, pour l'éducation et l'instruction publique; que malgré ces soins, dis-je, la civilisation est peu avancée; que la nation même se refuse à y faire des progrès , et que l'on ne peut attendre d'un tel pays ni énergie réelle , ni constance dans l'entreprise dont il s'agit, etc.

Nous avons si peu de bonnes observations sur l'état politique et civil de la Russie , qu'il est difficile de déterminer jusqu'à quel point ces reproches sont fondés : mais de peur de tomber dans

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riDconvenicot de la partialité , admettons-les tels qu'ils se présentent : accordons que les Busses soat , comme l'oo dit, dra barbares; mais ce sont préciséinent les barbares qui sont les plus propres au projet de couquêle doat je parle. Ce ne furent point les plus policés des Grecs qui conquii«nt l'Asie ; ce furent les grossiers montagnards de la Macédoine : quand les Perses de Cyrus renversèreut les empires policés des Babyloniens, des Lydiens , des Ëgypliens , c'étaient dei sauvages couverts de [^aux de bêtes féroces ; et ces Romains vaiuqueurs de l'Italie et de Carlhage, cruiton qu'ils fussent si loin d'être un peuple barbare? £t ces HuQS , ces Mogols , ces Arabes, destructeurs de tant d'empires civilisés, étaient-ils des peuples polis? Les mots abusent; mais avec Tanldyse, les idées deviennent claires, et les raison» palpables. Pour conquérir, un art suffît, t'art de la guerre; et par son but, comme par ses moyens. Cet art est moins celui de l'homme policé que de l'homme sauvage. La gueire veut des hommes avides et endurcis : on n'attaque point sans besoins ; on ne vainc point sans fatigue; et tels sont les èar~ èares. Guerriers par l'effet de la pauvreté , ro- ' bustes par l'habitude de la misère , ils ont sur les peuples civilisés l'avanti^e du pauvre sur le ri<^e : le pauvre est fort , parce que sa détresse exerce ses fwces ; le riche est faible , parce que sa richesse lesénerve. Pour faire la guerre, il faut, dit-on, qu'un

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SDR LA gitéhrf des ttthks. 38i

peuple soit riche : oui, pour la faireà la manière des peuples riches, chez qui l'on veut dans les camps, toutes les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre , où l'on vit de peu , où chaque homme uait soldat, la guerre se fait sansbeaucoup de frais, elle s'alimente par elle-même, et l'exemple des anciens conquérants prouve , k cet égard, l'erreur des idées financières de l'Europe. Pour conquérir, il n'est pas même besoin d'esprit public, de lumières ni de mœurs dans unenation;ilsuffîtque!es chefs soient intelligents et qu'ils aient une bonne armée; or, la meilleure est celle dont les soldats sobres et robustes joignent à l'audace contre l'ennemi l'obéissance la pluspassiveàleurscommàodants, où tous les mouvements s'exécutent sans délai par une seulevolonté, c'est-à-dire, où existe le régime despotique. Lors donc que cet état a lieu chez les Busses, ils n'en sont que plus propres au projet de conquérir. En effet , par son autorité absolue, le prince disposant de toute la nation , il peut en employer toutes les forces de la manière la plus convenable à ses vues : d'autre part , à titre de serf, le peuple élevé dat»s la misère et la soumission B les deux premières qualités de l'excellent soldat , la frugalité et l'obéissance ; il y joint une industrieprécieuseà la guerre, celle de pourvoir à tous les besoins de sa subsistance , de son vêtement, de son logement; car le soldat russe est à la fois boulanger , tailleur, charpentier, etc. On

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38a coHSiDÉKi.Tions

reproche au goaTemement de n'avoir pas aboli le servage : mais peat-étre ne conçoit-on pas assez en théorie tonte la difficulté d'une telle opération dans la pratique? L'impératrice a af&anchi tous les serfs de sesdoaiaines(i): mais a-t-elle po, à-telle dû aiïranchir ceux qui ne dépendaient point d'elle ? Cet alfranchissement même, s'il était subit, serait-il sans inconvénient de la part des nouveaux affranchis? C'est une vérité affligeante, mais constatée par les faits , que l'esclavage dégrade les hommes au point de leur ôter l'amour de la liberté et l'esprit d'en foire usage. Pour les y rendre , il faut les y préparer , comme l'on prépare des yeux malades à recevoir la lumière : il faut, avant de les abandonner à leurs forces, leur en enseigner l'usage; et les esclaves doivent apprendre à être libres comme les enfants à mai^ cher. L'on s'étonne que les Busses n'aient pas fait de plus grands progrès dans la civilisation ; mais à proprememt parler, elle n'a commencé pour eux que depuis vingt-cinq années : jusque-là le gouvernement n'avait créé que des soldats ; ce n'est que sous ce règne qu'il a produit des lois; et si ce n'est que par les lois qu'un pays se civilise , ce n'est que par le temps que les lois fructifient. Les révolutions morales des empires ne peuvent être subites; îl faut du temps pour transmettre des

(i) Voyez CoxE, Voyage en Russie, tome II.

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mouvenients nouveaux aux membres lointains de ces vastes corps ; et peut-être le caractère d'une bonne administration est-il moins de faire beaucoup , que de faire avec prudence et sûreté. En général, les institutions nouvelles ne produisent leurs effets qu'à la génération suivante : les vieillards et les hommes faits leur résistent : les adolescents balancent encore; il n'y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu'il peut encore naître dans te gouvernement russe (les révolutions qui troubleront sa marche : mais si celles qui sont arrivées depuis la mort du tzar Pierre l*' ne l'ont pas détruite , il n'est pas probable qu'aujourd'hui, que la succession a pris de la consistance, rien en arrête te cours; c'est d'ailleurs une raison de plus d'occuper l'armée , afin que son activité ne s'exerce pas sur les affaires intérieures. Ainsi tout concourt à pousser l'empire russe dans la carrière que nous lui apercevons, et tout lui promet des act^oissements aussi assurés que tranquilles.

Un seul obstacle pourrait arrêter ces accroisse- ' ments, la résistance qu'opposeraient les états de l'Europe à l'invasion de la Turkie ; mais de ce côté même , les probabilités sont Êivorables ; car en calculant l'ajction de ces états sur la combinaison de leurs intérêts , de leur moyens et du caractère de leurs gouvernements, la balance se présente à l'avantage de la Russie : en effet, qu'importe

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anx ^tats éloignés iine révolution qui ne menac* ni leur sûreté politique, ni leurconirDerce?Qu'inipofte, par exemple, à l'Espagne que le trâne de Byzance soit occupé par un Ottoman ou par un Russe? Il est vrai quela cour de Madrid a manifesté des intentions hostiles à la Russie, ens'engageant, par un traité récent avec la Porte , à interdire le passage de Gibraltar à toute flotte armée contre la Turkie. Mais il est à croire que ces dispositions suggérées par une cour étrangère resteront sans effet. Il serait imprudent à l'Espagne, qui n'a aucun commerce à conserver, de prendre lait et cause pour celui d'une autre puissance , surtout quand, à cet égard, elle a de justes sujets de se plaindre de la jalousie de cette même puissance. On peut en dire autant de l'Angleterre : malgré l'envie qu'elle porte k l'accroissement de tout état, les progrès de la Russie ne lui causent pas assez d'ombrage pour y opposer une résistance elEcace : peut-être même que l'Angleterre a plus d'une raison d'être iuditïérente à la chute de la Turkie ; car désormais qu'elle n'y conserve presque plus de comptoirs, elle doit attendre d'une révolution plus d'avantages que de pertes; et c'en serait déjà un pour elle que d'y trouva la ruine de notre commerce. La France seule, à raison de son commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie , a de grands motifs de s'intéressbr à sa destinée : mais dans la rivolution supposée , ses

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SUR EA ODBRHïï DES TIIKKS. 38S

istifréts seraient -ils aussi lésés qu'on le pense ? Peut-it lui convenir, dans les ctrconstance^ où elle se trouve , de se nçiéter de cette querelle? Ne pouvant agir que par mer, au^-t^elle ime action efficace dans une guerce dont l'effort se fera sur le continent? Les états du Kord, c'est-àiiire , la Suède , le Daueniarck, la Pologne, à raison de leur voisinage et de l'intérêt de leur sûreté ont plus de droits de s'alarmer. Mais quelle résistance .peuvent-ils opposer? Que peut même la Prusse sans ie secours de l'Autriche? Disons-le : c'est là qu'est le nœud de toute cette affaire. L'empereur yestartntre; et par malheur pour les Turks, il se trouve partie; car, en. même temps que les intérêts et les habitudes de sa nation le rendent l'ennemi de la Porte, ses projets personnels le rendent l'allié de la Russie. Cette alliance lui est si importante, qu'il fera même des sacrifices pour la conserver ; sans elle il serait inférieur à ses ennemis naturels, la Suède, la Prusse, la Ligue Germanique et la France: par elle, il prend sur ses rivaux un tel ascendant, qu'il n'en peut rien .redouter. Vi&A-vis de la Turkie, il y trouve les avantagies multipliés de se venger des pertes de Charles VI, de recouvrer Belgrade, et d'obteiûr des terrains qui ont pour lui la plus grande convenance. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la position géographique des états de l'empereur, pour. concevoir l'intérêt qu'il doit mettre à s'ap- II. ' a5

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