‹ Œuvres. Corrigées et complétées d'après plusieurs manuscrits qui n'étoient pas connus, précédées d'un mémoire, accompagnées de leçons diverses et de commentairesChapitre 19 sur 98 · VIEILLESSE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE

Advis m'est que, j'oy regretter La belle qui fut Heaulmyère ; 455 Soy jeune fille souhaitter, Et parler en ceste manière ; Haï vieillesse félonne et itère , Pour quoy m'as si tost abatue ?

Qui me tient ? qui? que ne me fière 460 Et qu'à ce coup , je ne me tue ?

Tollu m'as la haulte franchise Que beaulté m'avait ordonné,

il lui seroit impossible d'avoir raison. — Au tanser. Dans la discussion mêlée d'altercations et non : a En la censure ou repréhension, p comme l'expliquent MM. Le Duchat et Formey.

(455) On trouve desplaintessemblables à celles-ci dans le Roman de la Rose , vers 1 5,526 et suiv. — Advis m'est, etc. Je crois entendre.

(454) Heaulmiér0. Ou faiseuses de heaumes, armure de tête dont se servoient les chevaliers. Sous ce nom , Villon parle d'une prostituée, devenue vieille.

(45j) Félonne et fière. Traitreuse et cruelle.

(458) Pour quoy. Pourquoi as-tu détruit si promptencent ma beauté.

(459) Ç«i, etc. A quoi tient-il ? à quoi? Que je ne me frappe, que je ne me blesse.

(460) Et qu'à, etc. Et qu'à l'instant , etc.

(46i) Tollu. Tu m'as enlevé les droits et privilèges. — M. Formey dit : t Le haut pouvoir, la haute domination. »

Sur clercz , marchans, et gens d'Eg lise ;

Car alors n'estoit homme né 465 Qui tout le sien ne m'eust donné,

Quoy qu'il en f ust des repentailles ,

Mais queluy eusse abandonné,

Ceque reff usent truandailles.

A maint homme l'ay reffusé , 470 Qui n'estoit à moy grand' saigesse ,

Pour l'amour d'ung garson rusé ,

Au quel j'en feiz grande largesse ;

A qui que je feisse finesse ,

Par m'ame jel' amoye bien.

475 Or ne me faisoit que rudesse ,

Et ne m'amoitque pour le myen.

(462) M' avoit ordonné. Avoit établi à mon avantage.

(463) Clercz. Etudians, suivant les cours de l'Université. (466) Quoy qu'il, etc. Quel que dût être son repentir.

(468) Truandailles. M. Le Duchat: « Filles et femmes qui ne font p plaisir à personne. » Truand signifie homme sans aveu, vagabond, homme de rien. La belle heaulmière dit qu'il n'y a que les filles et les femmes de cette qualité qui refusent aux hommes leurs faveurs, censurant ainsi les mœurs de la bourgeoisie et de la noblesse.

(469) Ce huitain et le suivant ne font que reproduire avec plus de concision, les idées qu'on trouve répandues dans 3o ou 35 vers du Roman dé la Rose. (V. vers i5,258 et suiv.)

L'ay refusé. J'ai refusé mes faveurs.

(473) A qui , etc. Le sens de ce vers dépend du précédent. Je lui prodiguais mes faveurs, quelles que fussent les personnes à qui il falloit pour cela faire finesse, c'est-à-dire qu'il falloit tromper.

(^y^)Parm'amc. J'en jure sur mon ame.

(bj6)Etne7n'amoil. Il ne m'aimoit lui, que pour avoir mes faveurs. ( Voy. Leç. div.) '

Jà ne me secut tant detrayner , Fouller aulx piedz , que ne laymassc , Et m'eust il faict les rains trayner ,

48o Si me disoit que le baisasse

Et que tous mes maulx oubliasse.

Le glouton de mal entaché M'embrassoit , j'en suys bien plus grasse, Que m'en reste il ? honte et péché.

485 Or il est mort, passé trente ans ; Et je remains vieille et chenue.

Quand je pense , las ! au bon temps!

Quelle fus , quelle devenue !

Quand me regarde toute nue,

490 Et je me voy si très-changée ; Pauvre, seiche, maigre, menue, Je suys presque toute enragée.

(4j7) Jà ne mesceut. Il ne me maltraita, il ne me méprisa jamais assez pour m 'empêcher de l'aimer.

(479) Et m'eust. M'avoit-il maltraité jusqu'à me traîner par terre.

(480) Si me, etc. Or, après cela il me disoit de le baiser et d'oublier tous ses mauvais traitements.

(482) Le glouton. Ce volupteux , ce libertin qui ne savoit que faire le mal.

(483) J'en suys , etc. Cela m'a beaucoup proGté.

(485) Passé trente aiis. Il y a plus de trente ans.

(486) Et je remains. Et je demeure.

(487) Bontemps. Au temps de ma jeunesse. (490) Si très-changée. Tellement défigurée.

(4gi) Pauvre. Ayant peu d'apparence, dépourvue d'agréments. — Menue. Mince, défaite.

Qu'est devenu ce front poly , Ces cheveulx blonds , sourcilz voultyz, 49^ Grand entr'œil , le regard joly Dont prenoye les plus subtilz ; Ce beau nez droit, grand ne petiz ; Ces petites joinctes oreilles ; Menton fourchu , cler vis , traictis ; 5 00 Et ces belles lèvres vermeilles.

vu.

Ces gentes espaules menues , Ces bras longs, et ces mains traictises 5 Petiz tetins, hanches charnues , Eslevées, propres, faictisses 5o5 A tenir amoureuse lysses ; Ces larges reins , ce sadinet

(4 g3) Poly. Joli.

(4y4) Sourcilz voultiz. Sourcils agréablement arequés. (4q5) Grant entr'œil. Les yeux grands, bien 'ouverts ,^et le regard séduisant.

(496) Les plus subtilz. Les plus fins , les plus rusés.

(497) Ce beau. Ce nez beau , bien fait ni , etc.

(498) Joinctes oreilles. Oreilles bien relevées , bien droites.

(499) Cler vis , traictis. Ce visage dont le teint étoit clair et les traits bien réguliers.

(5oi) Ces gentes. Ces épaules petites et bien tournées.

(5oa) Mains traictisses. Mains bien dessinées, bien régulières.

(5o4J Les mots de ce vers trouvent leur explication dans le suivant.

(5o6)Ce sadinet. Littéralement, ce petit plaisir. Nom honnête pour désigner une chose que la pudeur défend d'appeler par son nom. — Le poète a mis ces détails et les suivants, dans la bouche d'une prostituée. Il auroit mieux fait, sans doute, de nous les épargner ; mais

Assis sur grosses fermes cuysses , Dedans son joly jardinet.

Le front ridé , les cheveulx gris , 5io Les sourcilz cheuz, les yeulx cstainclz

Qui faisoient regars et ris,

Dont maintz marchans furent attaincts.

Nez courbé , de beaulté loingtains ;

Oreilles pendens et moussues ; 5i5 Le vis pally, mort et destaincts

Menton foncé , lèvres peaussues.

(Test d'humaine beaulte Pyssues.

Les bras courts, et les mains contraictes ; Les espaulles toutes bossues; 52o Mammelles , quoy? toutes retraictes.

puisqu'il a payé son tribut à la licence du moyen-âge , on doit lui savoir gré de l'avoir Fait avec plus d'adresse , et même avec plus de délicatesse que ses devanciers et que ses contemporains.

(509) Le front. Avoir le front , etc.

(5 n) Qui. Ces yeux qui.

(5i3) De beaulté. Bien loin d'être beau, difforme.

(5i4) Oreilles. Les oreilles abattues et couvertes d'un duvet , ou bien couvertes de taches qui ressemblent à la mousse.

(5i5) Le vis. Le visage pâle, mort et décoloré.

(5 16) Menton, etc. Le menton enfoncé , retiré, et les lèvres « Qui ne sont plus que peaulx.»( iVbf.de Marot.)

(5 17) C'est d'humaine. Lorsqu'on est dans cet état, il n'y a plus de beauté.

(5 18) Mains contraictes. Ridées, déformées. (5ao) Toutes retraictes. Entièrement disparues.

( <4> ) Telles les hanches que les tettes.

Du sadinet , fy ! quand des cuysses ; Cuisses nesont plus, mais c uissettes Grivelécs comme saulcisses.

525 Ainsi le bon temps regretons

Entre nous, pauvres vieilles sottes , Assises bas, à croppetons, Tout en ung tas comme pelottes; A petit feu de chenevottes

53o Tost allumées , tost estainctes ; Et jadis fusmes si mignottes ; Ainsi en prend à maintz et maintes.

(5ai) Telles, etc. II en est des hanches comme des mamelles, (52a) Du sadinet. Pour ce qui est du petit plaisir ; ha! fi donc!

(524) Grivelées. Ridées ; marquées d'inégalités produites par l'amaigrissement.

(525) Le bon temps. Le temps de notre jeunesse.

(527) Assises , etc. Accroupies.

(528) Tout , etc. Toutes ramassées comme des pelottes.

(529) A petit. A côté d'un petit feu de , etc. — Ge vers et lessuivans ont un sens allégorique.

(530) Tost.'Qui soit aussitôt éteintes qu'allumées, en sorte qu'elles ne chauffent pas beaucoup.

(53i) Et jadis. Nous qui étions autrefois si délicates. (532) Ainsi en. Ainsi en arrive-t-il à plusieurs, tant hommes que femmes.

BALLADE IV

Page 1