II. Plusieurs personnes ont attribué à Villon
i° Le Recueil des hjstoires des repeues franches; recueil de fripponneries dont le titre indique la nature. Il commence par le récit d'un dîner que Villon, maître pissé dans l'art de vivre aux dépens d'autrui, donna à ses compagnons. Le reste du poëme se compose de différents tours appartenant à d'autres aventuriers. Ce que je fais observer avec dessein; parce que sur la foi de l'abbé Massieu, plusieurs écrivains ont cru, et quelques savants croient encore, que Villon est le seul et unique héros des repeues franches*
20 Le monologue du franc archier et le dialogue de
(1) Lçs additions faites au Petit et au Grand Testament sont tirées des Mss. R. et Mss. C. dont il est parlé 5e part., § ier, nos 2 et 4.
(2) On la trouve avec cette augmentation dans le Jardin de Plaisance.
(3) Les ballades que nous faisons imprimer pour la première fois, et qui sont réellement de Villon, ont été prises dans les Mss. C, Mss. L., Mss. D. et «7. de pi., dont il est parlé 3e partie, § Ier, noi 4,3,i et 6.
(4) Ces personnes sont l'abbé Massieu, qui ne Iesavoitpas lues, comme il est facile de s'en apercevoir, quelques auteurs qui l'ont copié , et les Biographes qui s'accordent à dire qu'on lui attribue ces productions, lorsqu'il est de fait qu'elles n'ont jamais été imprimées sous son nom , ni mfcme comme pouvant être de lui.
messieurs de Malcpayeet de Baille-vent, deux soties, c'est-a-dire deux scènes comiques ingénieuses et forl gaies. Dans la première, un archer fanfaron est mis aux prises avec un épouvanlail de jardin; dans la seconde, deux mauvais payeurs se communiquent réciproquement leurs regrets, leurs désirs, leurs craintes et leurs espérances.
3. Le fragment d'une ballade contre les tavermers, qui a été imprimé pour la première fois dans l'édition de La Haye i 742.
III. D'après M. Formey, on auroit encore attribué à Villon (i) :
i° Un codicille dont il nest parlé que dans le titre de la troisième édition de ses œuvres;
2° Des comédies sur les principaux événements de la vie de notre Seigneur. Cela nest apparemment fondé que sur la prétendue Passion en langage poitevin que Babelais lui a prêtée ;
3° Le Rommant de Pet-au-Diable , dont Villon parle lui-même. Quoiquen dise M. le Duchat , ce Rommant, aussi bien que la librairie léguée par Villon a son oncle, ne sont apparemment que de simples plaisanteries.
Sur quoi nous ferons observer :
Qu'il est fait mention du Codicille dans un manuscrit et dans deux éditions gothiques (2). L'une de
(1) M. Forney qui a donné l'éditien de 1742. La Haye, Moetjens. Nous citons textuellement.
(2) Le Mss. Z.., les Edit.An. et Niv., voy. 5« partie. Je dois , au sujet du Codicille, relever une erreur que le lecteur qualifiera. On lit dans la Biogr. univ. , art. Vil. : « Treize ballades , deux rondeaux
ces éditions porle en tête du G. T. : Cy commence le grand Codi-cille et Testament de maistre François Villon, Par où Ton voit que le Codicille n'est que le G. T., auquel l'éditeur a donné ce nom , parce qu'il peut, en effet, être considéré comme le complément de la pièce, nommée d'abord le Testament de Villon, et connue aujourd'hui sous le nom de Petit Testament, L'autre édition annonce ainsi les œuvres de Villon : Le Grant Testament de François Villon, le Petit Testament y son Codicille , so?i jargon et ses ballades. On croiroitque le Codicille est une pièce a part, mais il n'en est rien. Il y a donc confusion dans l'ordre de ce frontispice, qui doit se construire de la manière suivante: Le Petit Testament de François Villon, son Codicille et Grant Testament, ses ballades et son jargon. Il y a également confusion dans le titre du manuscrit : Ballades extraites du Testament et Codicille de maistre François Villon, lisez , du Codicille et Testament.
Pour ce qui est des comédies , nous ne connoissons qu'un seul écrivain qui ait positivement cité, comme étant l'œuvre de Villon, deux scènes comiques fort courtes (1). Ce sont le monologue du franc archier et le dialogue de messieurs de Mallepaye et de Baillevent. Cet écrivain, je crois, vit encore, et loin d'avoir égaré M. Formey, il est à présumer, au contraire, qu'il a
»et qualre autres pièces suivent le Grand Testament, et en sont la • seconde partie ou le codicille.» Si l'auteur de cet article avoit ouvcrtle Grand Testament, il auroit vu que les nièces dont il parle en sont les épisodes, entrent essentiellement dans sa composition et ne le suivent pas.
(1) Poctes français , depuis le il* siècle jusqu'à Mulhcrhes (.inon.)
été lui môme induit en erreur par l'assertion gratuite de ce savant éditeur.
Reste le Rommant dn Pet - au - Diable , qui comme le présume M. Formey , n'a peut-être jamais existé (1). En supposant qu'il y ait eu une production portant ce titre, il ne scroit permis a personne de l'attribuer à Villon , puisqu'il dit lui-même qu'il a été grossoyé par maistre Guy Tablerie,quest kom véritable. Grossoyer signifie ici composer. Le sens en est clairement déterminé par les mots hom véritable, c'est-à-dire, auteur véridique.
IV. Allant, au-delà de tout ce qu'on avoit supposé avant lui et faisant ce qu'aucun éditeur n'auroit eu la hardiesse de faire, l'auteur du manuscrit A(2) , hommepeu érudit et manquant absolument de critique , vouloit augmenter son édition de quarante- cinq ballades ou rondeaux, presque tous extraits du Jardin de plaisance, et cela parce qu'il pensoit que ces productions , dont quelques-unes sont ingénieuses, ne pouvoient avoir d'autre auteur que le poëte Villon.
V. Tout étant donc réduit à sa juste valeur, il demeure constant que les œuvres 'du poëte Villon comprennent et ne doivent comprendre que ses deux Testaments , trois épilaphes , onze ballades et le jargon. Elles furent un des premiers ouvrages littéraires que )a presse mit au grand jour. Le texte de celte première
(i) Je crois avoir tu, ou entendu raconter, une espèce de conte, où un mauvais garnement , après avoir promis au diable, dont il récla* moit Tassistauce , une portion de sa personne, lui donna un grand pet, quand sa besogne fut faite. (V. Gr. Tesf., Ii.tS. )
(î) Voy. 3« part., S i , n° 6.
( 46 ) édition est assez pur, mais il fut considérablement altéré dans celles qui la suivirent; ce qui porta le père des lettres, François Ier, à en demander une nouvelle à Clément Marot, son varlet-de-cliambre (i).
VI. Dans une préface, que nous avons cru devoir conserver, le poëte éditeur nous apprend que, pour C amour de son gentil entendement et en récompense de ce qu'il peut avoir apprins de luy en lisant ses œuvres, il a fait disparoître les fautes de copiste sans toucher à ^antiquité de son parler, à sa façon de rimer , à ses rneslées et longues parenthèses, à la quantité de ses syllabes, ne à ses couppes tant masculines que féminines, es quelles choses, Villon na suffisamment observé les v rayes règles de la françoise poésie. Ces derniers mots disent en d'autres termes que l'homme qui a rendu à la poésie de son siècle le même service que rendit plus tart à notre prose le célèbre et trop peu estimé Balzac, ne s'est point assujéti à quelques-unes des règles que ses vers ont, sans doute, donné lieu de créer.
Du reste Marot désire que les jeunes poètes de luy appreignent, à proprement descrire, et quils contrefacent sa veine; mesmement celle dont il use en ses ballades, qui est vray ment belle et héroïque; et ne fait double qu'il neust emporté le chapeau de laurier devant tous les poètes de son temps, s'il eust été nourry en la court des roys et des princes, là oh lesjugemens
(i) D'après Feller, Dict. lùst., et je ne sais qui encore,FrançoisI,r « s'est donné le tort de faire réimprimer Villon. » Je pense , au contraire, que sa conduite, dans celte circonstance, fait autant d'honneur à son goût que le blâme de Feller en fait peu à sa critique.
( 47 ) se amendent et les lamjaigcs sa polissent. Plus bas il ajoute: Le reste des oeuvres de nostre Villon, hors cela, c'est à dire à l'exception des legs qui, selon lui, deviendront de jour en jour moins intelligibles, est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine, et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne Ca sceu effacer, et moins encore l'effacera ores, et dïicy en avant, que les bonnes escriptures françoys es sont et seront mieux congneucs et recueillies que jamais.
VII. L'auteur de l'article Villon, dans la Biographie universelle, prétend néanmoins que le temps a beaucoup effacé dans la gloire de notre poêle. Ce démenti donné aux prédictions de Marot, mérite d'être comparé a ce qu'a rêvé Pasquier dans ses recherches sur la France, où il dit que le savoir de Villon ne gisoit quen apparence , ou bien au jugement plus curieux encore d'Antoine du Verdier,dont nous citons les propres paroles : Il a fait, dit- il , quelques rimes remises en leur entier par Clément Marot, et rnesmerveille comment il ose louer un si goffe ouvrier et ouvrage, et faire cas de ce qui ne vault rien; quant àmoi, je ny trouve chose qui vaille (1). Quand on a le goût ainsi fait, on devroit prudemment ne pas le laisser connoître. Qu'on rapproche Villon de ses contemporains, et l'on verra s'il étoit goffe ouvrier. Son goût, ainsi que le dit Patru (2), étoit aussi fin quon pouvoit l'avoir en son siècle. Fauchet l'appelle un des plus nob les
(1) Bibliolh. française.
(2) Remarque sur Vaugelas.
(48 ) esprits dont Paris, dont la France puisse se vanter (i). Henry Ltienne, et d'autres écrivains judicieux, pensoient avoir complété l'éloge d'un littérateur, lorsqu'ils avoient pu dire de lui : C'est ainsi quécrivoit Villon (2).
"VIII. Au XVe siècle il sufïisoit, pour être poëte , de faire des rimes, bonnes ou mauvaises. Villon fit des vers, et des vers pleins de sel et d'agréments. La langue poétique étoit hérissée de mots barbares, de constructions vicieuses, de rimes moins que suffisantes. Villon sut entrer dans son génie (3); il l'écrivit avec autant de pureté que d'élégance. Ses rimes, toujours d'accord avec le bon sens, ont encore le mérite d'être riches. Voiià, sans doute, ce qui a fait dire à Boileau :
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers , Débrouiller l'art confus de nos vieux ramanciers (7t).
Marot avoit dit avant lui :
Peu de Villon en bon scavoir :
Trop de Villon pour décevoir.
Jouant sur le mot villon qui signifie filou , frippon. Si on se rappelle que, dans sa préface, il se glorifie de l'avoir étudié , et mesmement d'avoir profité beaucoup avec lui, on ne balancera pas à reconnoître Villon pour le père du style que nous appelons marotique, qui , au fond , n'est autre chose que la naïveté, la grâce et l'esprit, qui prêtent des charmes toujours nouveaux à notre vieille littérature.
(i) Origine des Cheval., liv. ier.
(2^ Prèpar, àl'Apol. pour Hérodote , et Bcrnier, Véritable Rabelais.
(5) Abbé Massieu , Hist. poèt.
(4) Art. poèt. , ch. i*T.
( 49. ) IX. Les deux Testaments de Villon sont deux satires des mœursdu temps, ctsurtout decelles des personnes avec lesquelles il éloit en rapport; personnes peu honorables, j'en conviens, ce qui excuse un peu la li~ cence, il faut dire le mot, l'obscénité de quelques-uns de ses vers (1). Gomme Ta très-judicieusement observé Marot, il faudroiteonnoître ces hommes là pour sentir tout ce qu'il y a de finesse dans les legs qui leur sont faits. La chose lui paroissoit impossible de son temps, je ne pense pas qu'elle soit plus facile aujourd'hui.
X. Quant aux ballades et rondeaux qui servent d'épisode au Grand Testament ou qui composent les œuvres diverses , nous n'ajouterons rien à l'éloge qu'en fait Marot; nous dirons seulement que Mervesin (2) et ceux qui l'ont copié ont eu tort de croire qu'il avoit ressuscité ce petit poëme. Villon le trouva en honneur; il le rendit plus régulier, plus gracieux, plus piquant, et leporlaà un degré de perfection où Marot lui-même n'est pas parvenu, quoique Boileau, dans son Art poétique , mette au nombre de ses titres littéraires celui d'avoir fait fleurir les ballades.
On a vu, dans la première partie de notre Mémoire, à quelle occasion chacune des pièces qui forment les œuvres de Villon a été composée]; nous croyons donc
(1) Une chose qui surprendra les personnes qui ne connoissent pas la littérature du moyen-âge, c'est la licence des expressions, dans la poésie surtout. Villon qui peut, à bon droit , effaroucher de temps en temps les oreilles pudiques, n'est cependant pas celui des écrivain» où l'on trouve le plus de dévergondage.
(2) Hist. de la poès.
( 5û ) pouvoir, sans entrer dans de plus amples détails, passer à la notice que nous avons promise sur les différentes éditions qui en ont été faites et les manuscrits que nous ayons consultés.