L'ADULTÈRE DANS LA BOURGEOISIE
Si, dans le peuple, le milieu et l'éducation jettent les filles à la prostitution, le milieu et l'éducation, dans la bourgeoisie, les jettent à l'adultère.
Me permettra-t-on d'accrocher un pendant, à côté du tableau esquissé par moi à cette place, lundi dernier? Le mal social est partout, l'observateur et le moraliste doivent étudier et dénoncer les plaies de toutes les classes. En face de la fleur perverse, grandie sur le fumier de nos faubourgs, il faut montrer la fleur malsaine, poussée dans l'étouffement chlorotique et les vanités imbéciles des petits appartements bourgeois.
Et, par ce mot de bourgeoisie, j'entends surtout cette classe vague et si nombreuse, qui va du peuple aux intelligents et aux riches de ce monde. Cesnnl les i'mpl<iyrs. les petits commerçants, les pclils riiidrr.s. tdu.s ceux qui s'agitent dans des siliMlmus lurdiiM r( s. et qui se battent furii'ij>'nMiil [Miur la maigre satisfaction de leiu'^ .i|i|i» liK. Si le peujde compte pour un tiers à Pan-, l'I II' liourgeoisie-là représente un autre tiers, le jjIus âpre à la vie.
Je risque là, je le sais, des dissections cruelles, faites pour troubler et attrister. Mais la logique veut que les deux tableaux aillent de pair. Puis, il est bon de se mettre résolument en face de ces problèmes sociaux; si l'on ne peut les résoudre,
on les pose, et c'est plus tard aux législateurs à agir sur les mœurs.
La famille habite, au quatrième étage, un logement composé de cinq pièces étroites, où l'on mange et où l'on dort, en serrant les coudes. Le père est employé quelque part, vend de quelque chose dans une boutique, mange de petites rentes qui le forcent de compter sou à sou ; en tout cas, son existence enfermée, ses besognes de bête tournant toujours la même roue, ses préoccupations basses et maniaques lui ont appauvri le sang et l'intelligence, comme elles avaient déjà appauvri son père et son grandpère. La mère est également un lointain produit de l'étouffement du milieu et des soucis enragés du lucre ; elle a une âcreté du sang qui lui bleuit It'^ face de couperose ; ou bien, rongée d'anémie, elle se traîne avec des blancheurs de cire. C'est une race atrophiée par les plafonds bas, par l'obscurité des bureaux et des arrière-boutiques, par la [lerversion des besoins de la vie, qui les fait se priver de vin pour offrir chaque semaine un thé à des amis.
Une fille naît dans l'étroit logement. Ce n'est plus ici la misère ni la débandade des ménages ouvriers ; c'est moins de liberté et moins de santé à la fois, les courants d'air surveillés, la chambre transformée en serre chaude, à peine une prome-
UNE CAMPAGNE
nade d'une heure, quand il fait beau. La petite pousse chétivement. En elle, s'aggravent encore l'abêtissement du père et la chlorose de la mère. Souvent, toute gamine, elle est déjà une détraquée, qu'il faut soigner pour la sauver de la crise de ses quatorze ans. Elle a des con'siilsions, des langueurs, des étourdissements qui se terminent par des saignements de nez. La névrose couve.
On la marie, et brusquement voilà une femme fantasque qui désole son ménage. Jeune fille, elle paraissait très douce, un peu délicate. On plaisantait même là-dessus, on disait que le mariage la remettrait. Pas du tout, le mariage achève de la détraquer, c'est une malade. Le jeune homme qui l'a épousée a eu tort de ne pas consulter un médecin, car il va souffrir les ennuis, les tortures d'une femme au sang appauTO, aux nerfs exaspérés, élevée très honnêtement et qui le trahira avec le premier sot venu.
Je n'examine pas le cas de la corruption par les domestiques. Il est pourtant assez fréquent, et l'on vient d'en avoir un exemple terrible, dans le procès de Bordeaux; les petites bourgeoises vicieuses se perdent à la cuisine, comme les petites filles du peuple se corrompent dans la rue. J'admets que la mère ait réussi à élever l'enfant dans une ignorance complète. C'est une vierge que le mari épouse; mais le voilà bien loti, si cette vierge est une créature dégénérée, dont le mal héréditaire éclate, dès qu'elle se trouve lâchée dans l'existence.
Oui, l'hystérie ravage la classe bourgeoise; seulement, il faut s'entendre sur ce mot d'hystérie, auquel on donne couramment un sens anti-scientifique. D'après les derniers travaux des physiologistes et des médecins, l'hystérie est une névrose dont le siège serait dans l'encéphale, un diminutif de l'épilepsie, qui n'entraîne pas forcément des crises de fureur sensuelle ; ces crises sont le propre de la nymphomanie, distinction qui ne me paraît pas avoir été faite avec assez de netteté par les experts de ce procès de Bordeaux, dont je parlais tout à l'heure. L'hj-stérie, dans dix cas contre deux, n'est donc qu'une perturbation nerveuse qui se produit le plussouventhéréditairement.chezdes femmes dénature froide, et qui pervertit surtout les sentimen ts et les passions.
Notre cas, dès lors, est parfaitement déterminé. La jeune femme a eu tous les tons exemples sous les yeux; en outre, elle est d'un sang pâle qui ne la tourmente d'aucun désir. Seulement, si ses parents ontveillé à la préserver des spectacles corrupteurs,ilsn'ontpuluidonner l'équilibre d'une santé forte. Elle porte en elle la déchéance de la race et du milieu, elle paie pour les générations qui se sont mal nourries, dans des rez-de-chaussée humides, et 'qui sont tombées au rachitisme, en feuilletant des livres de compte courant, ou en passant des journées à gratter du papier. Ce n'est plus une plante de plein air, de plein soleil ; c'est une créature abâtardie, dont les crises peuvent aussi bien tourner au vice qu'à la vertu.
Le jeune ménage se querelle presque tout de suite. Jladame s'ennuie, change d'humeur vingt fois en un jour, rit et pleure sans raison ; si bien que monsieur, haussant les épaules, quand elle se plaint d'avoir mal partout et d'étouffer, finit
par devenir brutal. La désunion s'accentue, à moins que l'homme ne plie l'échiné et ne consente à être la victime résignée de la femme. Un beau soir, celle-ci tombe dans les bras d'un amant; non pas qu'elle y soit poussée par le moindre appétit sensuel, mais parce qu'tlle souffre, qu'elle est folle. C'est l'adultère, l'adultère physiologique par le déséquilibrement des névroses héréditaires, l'adultère qui sévit surtout dans les classes moyennes, et si fréquent, que, sur dix cas, on en compte au moins quatre dus à cet état morbide de la femme.
Reprenons l'enfant dans son intérieur mesquin,entre son père et sa mère que brûle l'envie de paraître, cette lèpre moderne de la bourgeoise nécessiteuse. On mange mal, des portions rognées, de la viande inférieure accommodée an beui^re rance, pour pouvoir ajouter des rubans aux toilettes de madame et de mademoiselle. Le père laisse faire et pousse même parfois à cette dépense d'étalage, parce que son axiome est qu'il faut arriver. Il gagne trois mille francs, et la famille semble vivre sur un pied de sept ou huit mille, grâce à tout un système savant de privations, une lésinerie et une saleté féroces, sous une affectation de dehors mondains.
Dès lors, l'enfant s'élève dans cette cuisine. Elle apprend la vénération de l'argent, en voyant les vilenies que l'on commet pour paraître en avoir. On lui enseigne que les riches seuls sont respectés, qu'il vaut mieux mentir que d'avoir l'air pauvre, que le souverain bonheur est d'être bien mise, à ce point qu'on peut porter des jupons douteux, pourvu qu'on les cache sous une robe de soie. Et ce ne sont ainsi que des tripotages d'argent, des querelles pour l'argent, des envies furieuses à l'idée de l'argent.
Mais elle grandit, et la bataille devient plus âpre. On veut la marier. Alors, c'est terrible.Une chasse de sauvages, sans arrêt, sans pitié, commence. Depuis qu'ils font pour elle des frais de toilette, les parents n'ont qu'une idée, la placer avantageusement, c'est-à-dire trouver un garçon très riche, qui l'épousera sans dot; et ils sont décidés à mal se conduire, à prendre le jeune homme au piège, à le tromper par des dehors . luxueux et gais. Un père et une mère, dans la petite bourgeoisie, deviennent absolument capables de tout, quand l'heure critique sonne où il leur faut caser leur demoiselle.
Dès sa seizième année, on part a l'affût. Sa mère la conduit dans les réceptions de leur entourage. On économise les trois francs cinquante de vofture, en allant et en revenant à pied. Les robes sont retapées tous les deux mois avec des garnitures neuves, pour qu'on ne les reconnaisse pas Et. dans ces réceptions, sous les paroles gentilles, les moues aimables, les petits rires, il va une rage d'impatience qui s'accroît à mesure que la jeune fille se mûrit. Quand elle a vingtdeux ans, la mère la jetterait dans les bras d'un monsieur, afin que le monsieur l'épouse ensuite. Le cas est fréquent.
Belle éducation que 1 enfant prend la pour son futur ménage : 11 faut entendre comment la mère parle des'hommes, ces va-nu-pieds dont pas un ne songe à lui apporter une fortune. Dans ses heures d'amertume, elle les» debme » à sa fille, de façon à l'en dégoûter pour jamais ; et
même elle n'épargne pas le père, un égoïste comme les autres, qui ne se remue pas, qui l'a trompée sur ses capacités, et que certes elle n'épouserait plus, si c'était à refaire. Puis, elle enseigne à la petite comment on empaume un jeune homme. Elle lui donne des révérences et des clins d'ceil, des pâmoisons de gorge, tout l'art du libertinage reconnu nécessaire et autorisé par les familles. C'est un véritable cours de prostitution décente. .
Enfin, les parents trouvent un niais qu'ils mettent dedans ou un plus malin qu'eux qui les roule. La voilà jeune femme, avec son éducation sur l'argent et sa pratique de « faire » les hommes. Huit fois sur dix, son mari ne la satisfait pas. Ce qu'il gagne ne peut soutenir le train de la maison, car elle ne veut rien abandonner de ses toilettes, de ses \isites, de ses réceptions. Elevée pour un mariage riche, avec le goût et le besoin des choses chères, jetée hors de sa condition, elle fera tout pour garder ce qu'elle appelle son rang. II lui faut de l'argent quand même ; si son mari ne peut lui en apporter, elle en cherchera ailleurs. Et la chasse recommence, non plusau mari, mais à l'amant.
Même tactique, d'ailleurs. Sa mère lui a appris le métier. Il faut paraître belle, bien portante, aimable. Il faut se laisser prendre la main, soupirer, aller jusqu'aux caresses innocentes. Elle va plus loin. C'est fait. Après le premier amant, un second. Elle entretient d'abord son luxe de cadeaux; puis, elle accepte de l'argent. Aucune sollicitation des sens dans tout cela ; de la vénalité, pas davantage. C'est un autre cas de l'adultère, très fréquent aussi, l'adultère de la femme sortie de sa classe, gâtée par les appétitu de son milieu, élevée par une mère respectable et prude dans cette idée que les hommes sont mis au monde pour fournir des robes aux femmes, autant qu'elles en veulent.
Mais je crois que l'adultère le plus commun, dans la bourgeoisie, est l'adultère par bêtise.
C'est encore une affaire de milieu et d'éducation. Le père et la mère élèvent leur fille comme si elle devait vivre dans une contrée vague.qu'ilsneconnaissentpasbien eux-mêmes, la contrée de l'innocence et de l'honnêteté. Alors, ce sont des soins extraordinaires. On calfeutre les portes et les fenêtres, pour que le dehors n'entre pas. Quand elle sort la petite, la mère la surveille d'un œil terrible; lepère, à la maison, met sous clef Paul et Virginie, et ne laisse pas traîner un seul journal. Ils veulent que la jeune personne soit inire, et cela présente, à leurs yeux, une somme d'ignorance et de niaiserie incalculable.
Lorsqucf l'en faut grandit, elle a des maîtresses qui lui apiprennent des choses expurgées, prodigieusement plates. On déforme pour elle la langue et la nature. C'est une éducation et une instruction bonnes pour une poupée de carton, qui doit passer sa vie au fond d'une boîte, dans le tiroir d'une commode; et l'on se demande avec terreur ce que la pauvre enfant va devenir, le jour où on la poussera dans la rue, au bras d'un homme, elle qui ne sait même pas que le soleil existe. Ah! que ne lui ouvre-t-on l'existence toute large, en lui en ménageant une à une les misères trop rudes,pour en faire une vraie femme 1
Le pis est que, au milieu de ces sévérités, on lui permet les romances. Elle chante au piano des choses où il y a des petits oiseaux et des gondoliers. Sa bêtise s'attendrit, ses ignorances nagent dans le bleu des amours idéales. Elle ne .sait rien du monde, et ce qu'on l'autorise à en rêver est d'une sentimenliiijté fausse, à gâter la cervelle la plus solide. Parfois, quand elle touche à ses vingt ans, son père pousse la tolérance jusqu'à fermer les yeux, s'il la trouve un soir en train de lire Ivanhoé. Dès loi"s, son éducation de jeune fille innocenteest complète. Les m ères la donnent en exemple. Elle croit qu'on trouve les enfants sous les choux, et elle attend un mari qui viendra demander sa main, une plume au chapeau, sur un grand cheval noir, plus rapide que le vent.
Le mari vient. C'est un employé à dix-huit cent:' francs, ou un jeune gaillard de province qui va s'établir horloger ou papetier. Le mariage est pour elle un viol, dont elle sort écœurée et stupéfaite. Pourtant, elle accepte tout, parce qu'elle est obéissante. Mais, à chaque pas nouveau, l'existence la surprend et la blesse. Ce serait une éducation à refaire, que par paresse elle ne tente même pas,; il restera toujours des trous, elle ne sera jamais dans la vie.
La voilà donc sans défense, avec le vide ennuyé de sa cervelle. Pendant des journées, son mari la laisse seule. Alors, elle reprend ses romances, elle relit Ivanhoé. S'il y a, de l'autre côté du palier, un homme qui ait des moustaches, il n'a qu'à entrer et qu'à ouvrir les bras : elle tombera sur sa poitrine en pleurant. Ce sont les jeunes filles trop pures, qui, plus tard, font les femmes coupables trop faciles. On les a élevées dans une telle imbécillité, qu'elles n'ont pas même l'esprit d'être honnêtes.
Tel est l'adultère par bêtise, le cas le plus fréquent à coup sûr, l'adultère sentimental, où la chair n'est encore pour rien, et qui n'est jamais que la faute de la sottise du milieu et de l'étrange conception de l'honnêteté chez les parents.
Ainsi, dans le peuple, l'air malsain et les promiscuités jettent la jeune fille aux bras du premier homme qui passe : c'est la prostitution immédiate, avant le mariage. Dans la bourgeoisie, la jeune fille est gardée pure jusqu'au mariage; sei.'lement, après le mariage, l'efTet du milieu gâté et de l'éducation mauvaise se produit et la jette aux bras d'un amant : ce n'est plus la prostitution, c'est l'adultère, il n'y a qi:e le mot de changé.
Car, il faut bien insister, l'adultère est la plaie de la bourgeoisie, comme la prostitution est celle du peuple. Si l'on pouvait établir une statistique, on verrait qu'il y a certainement autant de femmes coupables que de filles perdues. Les appétits sensuels n'y sont presque pour rien, pas plus que dans la débauche libre, d'ailleurs. Mais qu'elles tombent par bêtise, par besoin de luxe, ou par détraquement nerveux, elles n'en sont pas moins un ferment de corruption dans la société.
Les vices se retrouvent dans toutes tes classes, étant le fond même de l'homme. Ils s'y produisent simplement avec des manifestations particulières, ducs au sol où ils jioussent. Comme je l'ai dit lundi dernier, ce serait encore ici toute la condition sociale d'une'classe à i-efairc.
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