FEMMES HONNÊTES
On m'accuse d'avoir été dur aux femmes de notre bourgeoisie. C'est qu'on m'a sans doute mal compris. J'ai simplement essayé d'établir, par des documents exacts, que l'adultère, dans les classes moyennes, est surtout un produit du milieu et de l'éducation ; ce qui me paraît être unedéfenseplutôt qu'un réquisitoire.
* D'ailleurs, j'ai d'auti-es documents, La vie est souple et large. On a tort de croire que nous voulons y voir seulement les plaies, les hontes et les misères. Si la maladie nous préoccupe forcément davantage, nous connaissons aussi l'état de santé. Il est certain, parexemple, que nosfemmes de France sont les plus intelligentes et les plus vaillantes du monde. A Paris surtout, je les ai vues actives et sensées à l'égal de leurs maris, de vraies héroïnes, des combattantes dans la simple vie de tous les jours. Je parlerai aujourd'hui de nos femmes des classes moyennes, des épouses travailleuses, moins en homme galant qu'en observateur qui les a souvent regardées à l'œuvre.
Elle est fille de petits marchands. Elle a grandi dans un coin obscur, assistant du matin au soir à la dure bataille du pain quotidien. Aussi estelle chétive, maigi'e et pâle, avec un joli sourire triste de fillette mûrie, trop vite. Ses yeux gris et clairs disent seuls l'obstination à vivre qu'elle a prise dans le continuel spectacle de ses paren ts, acharnés pendant des heures pour des gains de dix sous.
D'ailleurs, à peine deux mille francs de dot. Elle épouse le fils d'une voisine, ouvrier horloger,un métierpropre. Lui, apporte près de quinze cents francs et un mobiher. Ils ont causé longuement, ils ont tout débattu avec une prudence de gens qui se méfient des aventures. Alors, ils osent tout risquer, certains l'un de l'autre, étroitement unis par leur fortune commune. Une boutique est louée, un trou de trois mètres carrés, dans une rue peu fréquentée, où les rez-de-chaussée sont à bas prix. Et le ménage s'installe.
Lui, s'assied dès le lendemain à son établi, une petite table posée devant la vitrine, le seul endroit de la boutique où il y ait assez de lumière pour son travail délicat. Là, tant qu'il fait jour, on peut le voir fouillant dans des mouvements, regardant des rouages à la loupe ; il se crée peu à peu une clientèle, il répare bientôt toutes. les montres et tous les vieux coucous du quartier.
Elle, d'abord, a essayé de donner un air cocjuet à la boutique. Tâche ingrate. Elle a beau frotter les carreaux à moitié descellés, laver les boiseries dont le temps a mangé la peinture; comme ils ne veulent pas se lancer dans des réparations roiitpuses, la boutique reste triste et f nfumée. A l'unique vitrine.sur deux planches, elle a étalé les mille à quinze cents francs de marchandises achetées sur sa dot : des bagues, des boucles d'oreilles, des broches, de minces bijoux de pauvres, que les petites filles curieuses
seules regardent en allant faire des commissions. La nuit, tremblant d'être volée, bien qu'ils couchent dans l'arrière-boutique, elle enferme toutes ses marchandises dans une ancienne boîte à pastilles de chocolat, grande comme la main, et cache la boîte sous le traversin, entre elle et son mari, avant de s'endormir. Leur fortune commençante est là.
Mais le travail arrive, elle n'a plus une minute à elle. Comme lui, toujours à sa table, ne peut quitter ses raccommodages, qui les font vivre, c'est elle qui est forcée de sortir. Alors, se révèle la vaillante, la femme dévouée et infatigable. Durant des journées entières, elle bat Paris, le plus souvent àpied,pour éviter les six sous d'un omnibus. Elle reporte l'ou^Tage, des montres dans «es poches, des pendules dans son panier; elle procède aux rentrées d'argent difficiles, retournant pendant des mois pour une pièce de cent sous chez les clients de mauvaise paie, ne se lassant point et finissant quand même par toucher; ou bien ce sont des courses pour des fournitures, des pièces d'horlogerie à aller chercher au diable, des marchandises achetées en commission, des bijoux de dix francs sur lesquels elle en gagne deux, et que les caprices de l'acheteur l'obligent à reporter des trois et quatre fois.
Dans ces durs débuts, on la rencontre filant vite le long des maisons, toujours chargée d'un paquet. Le mariage, qui développe les belles filles, n'a rien valu à son sang pauvre; elle a jauni, ses yeux se sont creusés, les voisines dise ntqu'elîe court comme un chat maigre. Elle-même en plaisante, d'ailleurs, sans coqi-etterie, brûlée du seul besoin d'aider son mari, afin d'arriver tous deux à quelque chose, comme ils disent. C'est une passion, où elle met toutes les forces nerveuses de son être.
Quand elle n'est pas en course, elle s'occupe à la boutique. Lui, dès les premiers jours, l'a chargée des nettoyages. Elle savonne les bijoux d'or, fait reluire les boîtiers des montres et les bronzes des pendules. Pris, peu à peu, elle s'occupe même d'horlogerie, finit par connaître le mécanifme d'un mouvement, fait ce miracle de savoir le métier par dévouement à son ménage. D'ailleurs, la vitrine s'est garnie, elle a acheté un coffret de bois pour déménager(hacii;e soir les bijoux de l'étalage; et ne pouvant plus le glisser sous le traversin, elle le cache sous le lit. Ils ont fait repeindre la toiitiqi'e qui flamboie; des chents sérieus sont venus. C'est la fortune enfin, une fortune de gagne-petit, qui leur permettra, au bout de trente ans, de se retirer avec un morceau de pain.
Oui. trente années de cette rude existence, toute une vie de femme donnée à ces fatigues et à ces soucis du menu commerce. Ajoutez que des enfants arrivent presque toujours, et qu'elle est condamnée alors à des prodiges, si elle vert à la fois mener les affaires au dehors et tenir propre son petit monde, sans piendre une bonne. Dès
lors, il n'y •' pas do place pour un vice, raihil- I tère est supprimé par les fait?. La femme devici.l une volonté et une force, au même titre que l'homme.
Cette autre a eu cinquante mille francs de (lot. Elle est fille de commerçants, qui lui ont lait donner de l'instruction, dans un pensionnat. Elle ne s'y est pas trop gâtée, grâce à l'équilibre de son tempérament. C'est une tête solide, qui entend la vie, et dans laquelle les appétits commerciaux des parents se sont affinés, en prenant une sorte de grâce sérieuse.
A vingt-deu.v ans, déjà femme, elle a épousé le fils d'un épicier en gros, qui fait chaque année un fort chiffre d'affaires sur le marché de Paris. Brusquement, au lendemain des noces, le porc meurt, et la voilà avec son mari à la tête d'une maison considérable, demandant une surveillance de toutes les heures. Elle l'aide d'abord à se débrouiller, dans la confusion des premiers jours. Puis, naturellement, autant par goût queparnécessité, elle continue à partager sa bcr.ogne ; chacun prend son rôle, la maison dès lors semble conduite par deux associés. Et quels associés ont des intérêts plus étroits, une entente plus intime, des liens plus forts et plus tendres?
Lui, est toujours dehors, allant aux gares, courant les entrepôts, forcé souvent de se rendre au Havre ou àilarseille. Mais il part sans crainte, il sait qu'il laisse derrière lui i.n autre lui-même qui surveille la vente et tient la caisse.
Elle, avec son beau visage grave, est toujours là, à l'ouverture des magasins. Dès six heures, elle descend, serrée dans son corset, vêtue d'une simple robe noire; ses bandeaux corrects semblent collés à ses tempes, son col blanc passe dans la poussière des sacs vidés et jetés, sans Jamais être sale. Elle a un c^-net de premier commis ; parfois elle glisse sa plume derrière son oreille et l'oublie là, pendant des heures. C'est elle qui reçoit les marchandises, comptant les caisses, les tonneaux, les paniers qu'on décharge des camions, veillantà l'emmagasinage, donnant des ordres de sa voix mesurée. Ses grands yeux clairs intimident les hommes de peine; elle voit tout, et ils filent plus doux avec elle qu'avec le patron, bien qu'elle ne se fâche jamais, l'air simple, les gest<?s souples. Du matin au soir, on la rencontre ainsi dans la mai.son, marchant sans bruit le long des étroites ruelles ménagées entre les ballots, sans accrocher une seule fois sa jupe noire.
Ce n'est pas tout, elle tient les écritures. On l'aperçoit continuellement dans le cabinet vitré, où il faut, pour voir clair, allumer le gaz dès trois heures. Elle écrit des lettres, vérifie des factures, reste penchée sur des registres. Quand son mari revient, c'est elle qui le met au courant, car elle a fini par mieux connaître que lui les affaires intérieures de la maison. Souvent, ils s'enferment pour s'entendre en bons associés.
Mais l'heure des conversations sérieuses est surtout le soir, lorsque les magasins sont fermés et que tous deux so trouvent seuls. La lampe est allumée; l'enfant, quand il y en a un, joue sur le tapis; et ce sont alors, dans celte paix recueillie du ménage, do longues causeries sur les intérêts do la maison, causeries qui parfois ro-
pr.'iinent au lit, lorsque la lumière est éteinte. Ils tombent d'accord, ils ont décidé les achats du mois suivant, un baiser les endort aux bras l'un de l'autre. Ceux-là s'entendent et se resteront fidèles ; ils sont trop occupés, ils ont trop d'intérêts communs. Lui, la traite en égale, avec une nuance de respect pour son activité. Elle, cesse d'être une femme, lorsqu'elle est en bas; et, si un homme se montre galant, elle demeure surprise, oublieuse de la beauté pleine, de la santé superbe de ses trente ans.
Et ce n'est point ici une exception. Allez dans les quartiers de la vente en gros, vous la verrez partout, avec sa robe sombre, sa correction de bourgeoise bien tenue, sa peau blanche et ses grands yeux; vous la verrez à l'œuvre, dans les magasins et aux écritures, toujours alerte et soigneuse, portant simplement les plus lourdes responsabilités. Elle pousse spécialement sur notre pavé de Paris, elle est l'intelhgence française. Je ne crois pas qu'on la rencontre chez aucun autre peuple, avec cette verdeur au travail et cette souplesse à tout comprendre, à tout s'assimiler.
Je veux monter encore. Le cas devient plus rare, mais il existe.
LTne jeune fille de la haute bourgeoisie épouse un grand industriel, un maître de forges. Elle a reçu l'éducation et l'instruction de son milieu, dans un couvent à la mode. On a fait d'elle une poupée aimable, pleine d'agréments, très ignorante au fond. Son mari, qui l'aime pour sa délicate beauté, est résigné en l'épousant à lui voir manger le double de sa dot pour son train personnel de maîtresse de maison.
Mais une surprise les attend tous les deux. II arrive que la jeune femme est une intelligence saine qui a résisté à son milieu. Elle apporte cela peut-être d'une hérédité lointaine et compliq lée. Très gaie, très mondaine même, elle a un fonds résistant de sagesse et de raison, sur Icq ici le mari sent bientôt qu'il peut s'appuyer sans crainte. Après les adorations de la lune de miel, les deux amoureux deviennent deux amis ; et, dès lors, le bonheur du ménage est indestructible.
A mesure qu'il se confie à elle davant-age, elle, chaque jour, prend une place plus large. Il lui parle de ses affaires, elle s'y intéresse, elle finit par s'en occuper. Mais ce n'est plus l'association avouée devant tous,lafenime mettant publiquement la main à la besogne; c'est une collaboration cachée, une aide discrète, un appui et des conseils qui soutiennentrhomme,danslesheures difficiles. Si parfois, quand.il est à ses forges, le commis principal des bureaux de Paris se trouve pris d'une hésitation, il consulte bien m.Tdame, chez elle seulement, et sans qu'elle paraisse jamais devant les employés. Elle joue alors le rôle d'une véritable régente, conduisant tout de son petit salon, entretenant avec son mari une correspondance quotidienne qui lui permet de le remplacer. Elle est ainsi, pendant son absence, la main invisible qui dirige.
Jamais il n'entreprendrait rien sans la consulter, car il a une foi entière dans son jugement. Comme elle aime le plaisir, malgré ses préoccupations nouvelles, souvent il ne la trouve pas, lorsqu'il débarque à Paris, le soir. Elle dîne en
UNE CAMPAGNE
ville, elle s'attarde dans un bal. Vers minuit, elle rentre enfin, rieuse, amusée, avec son air fou de jolie femme. Mais, dès les premiers mots, son gai visage devient très sérieux; elle écoute, comprend,et tout de suite, avec la netteté d'un esprit bien portant, elle dit le mot décisif. S'il hésite à accepter son avis, elle le persuade par toutes sortes de bonnes raisons. Jamais, d'ailleurs, il ne s'est repenti de l'avoir écoutée.
En somme, et tout simplement, c'est une femme d'intelligence, qui aime son mari. I! n'en faut pas davantage, dans un ménage, pour qu'on soit heureux, en haut comme en bas. La vie doit être mise en commun, aussi bien les intérêts que les sentiments; car l'argent gagné à deux fait seul les fortunes solides. Seulement, ici, ce qui est délicieux, c'est le bon sens de la Parisienne, caché avec une sorte de pudeurdans le brouhaha du monde, et réservé pour le mari seul, dans les tendresses de l'intimité. On lui croirait une cervelle d'oiseau, elle rit et bavarde, elle donne uniquement aux autres le bruit de son luxe; puis, à son loyer, la voilà très raisonnable, ouvrant à la fois sa raison et son cœur, livrant tout
à l'homme qu'elle aime. Elles sont encore nom- • breuses, à Paris, les femme qui, après avoir dansé une nuit entière, décident le matin de la fortune de leur ménage.
Beaucoup de besogne et peu de bruit. Elle adcre ses enfants comme son mari, sans étalage. C'est, dans toutes les occasions de l'existence, une volonté qui mène les faits avec des mains de velours. Et rien d'une héroïne de roman, pas même l'allure un peu garçonnière de la femme de commerçant dont j'ai parlé. Elle reste une vraie femme, elle fait du bonheur autour d'elle, parce qu'il suffit pour en faire d'être bien portante et intelligente.
Voilà donc mes documents. Comme je l'ai dit, l'adultère ici n'a plus de prise, car il n'est jamais que le résultat d'un détraquement amené par diverses causes, dont les principales sont la bêtise et l'oisiveté.
Dans tous les ménages honnêtes que j'ai connus, la femme vivait étroitement la vie du mari. La moralité du mariage est uniquement là.
LE DIVORCE Eï LA LITTÉRATURE
Le divorce vient d'être repoussé à la Chambre par trente et quelques voix seulement ; c'est dire que M. Alfred Nrquet gagnera sa cause devant la Chambre de demain, lorsque la question aura mûri davantoge. On peut donc considérer comme prochaine l'épcque où l'homme et la femme mal assortis, tombés aux gifles ou à l'adultère, n'aurontqu'àprendre leur chapeau et à s'en aller, chacun de son côté.
J'avoue que cette question du divorce, dont on nous rebat furieusement les oreilles depuis de longs mois, ne m'a jamais passionné. La logique peut le réclamer, et il y aura là sans doute un progrès dans le juste équilibre de nos lois. Qu'on rétablisse donc le divorce, je crois que ce sera une mesure sage. Seulement, si la raison y gagne, je doute fort que le bonheurde l'espèce en soit augmenté le moins du monde.
Quand on est marié, le mieux, à mon sens, est de s'arranger dans son coin, pour être le mieux marié possible. Cela dépend absolument de l'homme et de la femme. Il faut qu'ils sachent se tolérer, la cohabitation continue de deux êtres étant le plus souvent désagréable. La vie est triste, la bêtise et la scélératesse sont partout. Dès lors, on doit s'en tenir à son lot, tâcher de l'améliorer par le plus de raison possible, se dire surtout qu'à droite et à gauche, les souffrances sont les mêmes, et qu'il n'y aurait par conséquent aucun avantage réel à tenter ailleurs la félicité parfaite. Imaginez un malade qui se tourne et se retourne dans son lit, sans arrivera trouver une position vraiment agréable. Eh bien ! ce malade, c'est la pauvre humanité dans le mariage.
Oui, je suis absolument convaincu que la question du bonheur en ménage ne saurait être résolue que par la tolérance des époux. Améliorez les lois, faites-les très justes, très logiques : elles restent de pures abstractions, elles ne sont jamais qu'un mécanisme plus ou moins ingénieux; et, comme elles ne peuvent réglementer les passions humaines, elles laissent, sous le fonctionnement apparent de la machine sociale, tout le flot effroyable de nos douleurs, nos larmes, nos catastrophes, nos désespoirs. Si vous travaillez pour l'amour de la logique, votez, le divorce ; si vous travaillez pour le bonheur du genre humain, dites aux hommes et aux femmes de s'en tenir à leur première rencontre, car plus ils se remueront, et plus ils souffriront. Il n'est pas d'enfer conjugal, à moins d'avoir affaire à des fous, qui ne devienne supportable, quand de part et d'autre on a un peu de bon sens et beaucoup de pitié.
Les avocats du divorce ont gagné leur cause en racontant une foule d'histoires, prouvant combien on est malheureux dans le mariage indissoluble. Laissez rétablir le divorce, et avant dix ans, on pourra citer des faits aussi lamentables, dus à l'application des lois nouvelles. C'est, encore un coup, que l'on confond l'idée de justice avec le fait du bonheur. Je veux bien que les législateurs prennent feu, à la pensée de perfectionner le Code. îilais je plains sincèrement les hommes trompés et les femmes giflées qui se passionnent, en s'imaginant qu'ils éviteront les trahisons et les gifles, s'ils changent d'alcôve. L'âne a beau changer de moulin, il y a toujours un bâton derrière la porte.
' Donc, je ne m'intéresse nullement à la pratique (lu divorce, persuadé que chacun doit attendre le Loiilieur de sa raison, et non des lois existantes. Une seule question me touche, dans le divorce, la question littéraire.
Depuis des années, depuis que des maris en larmes nous exposent leurs cas, depuis que des femmes affolées nous montrent leurs bras meurtris, depuis que des conférenciers et des députés touchent les cœurs sensibles en étalant les dossiers de tous les adultères de France, je pense, au coin de mon feu, en romancier égoïste, que ces gens partis en guerre vont singulièrement bouleverser le champ denos observations. Sa vezvous bien que. le jour où le divorce sera rétabli, il y aura un véritable cataclysme dans notre littérature? Personne ne semble avoir songé à cela. Aucun do mes confrères ne s'en est ému. C'est pourtan t diablement grave !
A'oyez la situation, dans dix ans, La loi nouvelle fonctionne, une trahiron ou simplement une querelle un peu vive rompt le mariage devant les tribunaux. On se quitte comme on s'est pris, et personne ne s'en étonne; même ce serait une .-itupeur, si un autre dénouement se produisait. Alors, que deviennent les romans et surtout les drames écrits jusqu'à ce jour? Ils. n'ont plus aucun sens, ils tombent dans le ridicule, car ils sont tous plus ou moins bâtis sur l'adultère, et ils ont tous des dénouements inacceptables, coups de couteau, coups de fusil, violences inutiles et odieuses. Du moment qu'on pourra lâcher sa femme, je compte qu'il ne sera plus permis de la tuer. Sous le régime du divorce, un époux qui assassinerait son épouse, même prise en flagrant délit, devra passer aux a.ssises et être guillotiné. Il faut qu'un député in troduise cet article dans la loi.
Voilà donc notre répertoire détruit. Jamais, par exemple, on n'osera reprendre la Femme de Claude. Lorsque Claude tirera sa femme comme un pigeon, la salle entière s'indignera de cette brutalité abominable. Presque toutes les pièces de AL Dumas fils seront ainsi gravement atteintes, car elles sont généralement basées sur la lutte dans le mariage indissoluble. II en est de môme pour certaines œuvres de M. Emile Augier et de M. Sardou, sans compter le nombre considérable de pièces qui traitent de la même matière. Depuis une trentaine d'années, en effet, on n'a guère mis au théâtre que le problème social de l'homme et de la femme, envisagé sous les faces diverses : question de l'adultère, question de la pat-ernité, question des enfants, questions multiples de la famille allant du salon à l'alcôve. Or, ces pièces reposaient toutes sur l'idée de la famille indestructible. Si l'on introduit le divorce, elles se détraquent et ne sont plus que des documents poudreux, dont on sourit.
Et remarque/, que je ne parle pas seulement des œuvres écrites pour plaider la cause du divorce. Il est évident que, le divorce établi, ces œuvres disparaissent, de mêmequelesplus belles plaidoiries pâlissent, quand le procès est gagné. Je citerai Maôame Cai>erlel, qui estaine œuvre très remarquable de M. Emile Augier : elle iierdra beaucoup de son intérêt, elle ne sera i)lus qu'une curiosité, le jour où l'on divorcera aiissi aisémenten France qu'en Suisse,
Je parle des mille pièces cù nos auteurs montrent les personnages acculés dans l'impasse du mariage, tel qu'il existe aujourd'hui, et ne pouvant en sortir que par des moyens violents. Les spectateurs futurs devront faire un effort pour comprendre. A quoi bon toutes ces complications, diront-ils, puisqu'il est si facile de se quittei ?llyaura deuxrépertoires :1e répertoire avant le divorce, et le répertoire après le divorce; et le premier ne sera plus guère qu'un musée dramatique, où l'on ira voir des mœurs anciennes, comme on va voir des bijoux historiques au Louvre.
JMais la révolution que le divorce apportera dans les mœurs, et par suite dans la littérature, ne vieillira pas seulement les œu^Tes écrites, elle modifiera encore les œuvres à écrire.
On pourra même reprendre les sujets traités, pour les employer à nouveau, avec les péripéties neuves que la pratique du divorce fournira. Remarquez que ce sera un renouvellement complet de ce terrain du mariage et de l'adultère, sur lequel nos auteurs dramatiques les plus connus piétinent depuis longtemps. Nous ne pouvons même aujourd'hui en prévoir la richesse, car nous ne nous doutons pas des cas intéressants que l'usage du divorce déterminera dans la vie sociale. Pour moi, je m'attends à des situations absolument neuves, comme on dit au théâtre. Toutes les questions resteront debout, seulem^t elles se présenteront d'une façon nouvelle : la question de la femme, la question du mari, la question des enfants. Terrain vierge, vaste champ, à moissonner pour les observateurs et les analystes.
Le divorce nous a même déjà donné une de ces pièces de l'avenir. Je veux parler de Divorçons ! l'œuvre de M. Sardou qui a un si joli succès et qui prouve combien cet écrivain, de tant d'esprit, a eu tort de vouloir se hausser à la grande comédie littéraire et philosophique, avec Daniel Rorhat. Eh bien 1 tous nos auteurs referont Diiorçonn ! mais sérieusement, sans avoir besoin d'employer d'ingénieuses ficelles. Poussez la farce aimable du Palais-Royal au drame, ou bien voyez-la à la Comédie- Française, très étudiée et très écrite, et vous aurez certainement les pièces qu'on jouera à nos fils dans un demi-siècle, lorsque le divorce aura modifié profondément le mariage et la famille. Je m'amuse simplement à prévoir ici une évolution logique, qui se produira à coup sûr.
Voyez quelle influence décisive le mouvement social de 89 a euesurle mouvement littéraire de notre siècle. Notre roman et notre théâtre sont sortis du Code nouveau qui a fait une société nouvelle. Les écrivains les plus idéalistes subissent leur temps et leur milieu. C'est pourquoi la bourgeoisie d'abord, et plus tard le peui)le, ont conquis leur droit de cité, dans le livre et sur les planches, d'où ils ont même chassé peu à peu les grands de ce monde. Ce mouvement continue, chaque loi votée par les Chambres doit modifier plus ou moins les mœurs et aura dans l'avenir des conséquences littéraires. Or, la loi sur le divorce est certainement une de celles dont l'action sera énorme, car elle touche à cette matière des rapports de l'homme et de
UNE CAMPAGNE
la femme, qui fait vivre les romanciers et les dramaturges.
Voilà donc sous quel point de vue intéressé le divorce nous passionne, nous autres écrivains. C'est de la bonne besogne qu'on nous prépare. Quand une nouvelle maladie paraît, le cœur des médecins peut saigner; mais ils n'en retroussent pas moins gaillardement leurs manches, avec une joyeuse curiosité d'intelligence. A cette heure, nous avons cet appétit de l'observation, cette joie de la découverte, en facedu divorce qui va souffler. Attention ! aiguisons nos plus fins scapels, préparons nos plumes et notre papier. Que se passera-t-il dans les pantinsdont nous fouillons étemellementlapoiti'ine? Ce sera bien toujours le même drame, la misère humaine, la maladie et la mort au bout; mais le mal ira-t-il à gauche ou à droite, et dans un hoquet, dansun tressaillement, nesurprendronsnous pas un coin du mystère de la vie, cette con tinuelle espérance qui seule nous donne la force du travail?
Je conclurai, en étabhssant que le rôle véritable du grand écrivain n'est pas de plaider des causes sociales ; son rôle est d'étudier l'humanité et de ia peindre.
Tout à l'heure, je disais combien pâliront les œu^Tcs de ceux qui ont argumenté pour ou contre le divorce, lorsque le divorce sera dans nos mœurs. Il en est de même, chaque fois qu'on reste dans le relatif des problèmes d'une époque. Voyez ce que la postérité relient de Rov: seau : elle lira toujours les Confessions, où tout l'homme s'est donné; elle bâille déjà sur l'i'fwîVe, où elle ne sent plus que le moraliste à systèmes. Eh bien ! j'ai grand'peur que les œuvres les plus applaudies de nos écrivains célèbres d'aujourd'h\ii, disparaissent de la sorte, avec le moment historique qui les a fait naître. C'est justement parce qu'elles passionnent la foule à cette heure, grâce à leur actualité, que plus tard elles seront à peine comprises, lorsqu'elles se trouve-
ront en face d'un public dont les idées et les besoins auront changé.
A la place de M. Dumas fils, par exemple, je tremblerais pour mes pièces à thèse, pour celles qui ont le plus remué les contemporains. Les thètfes vieillissent vite. Chaque siècle a les siennes, qui font sourire le siècle suivant. Dès qu'on sort de l'observation pour entrer dans le plaidoyer, on renonce à élever un monument de marbre et d'airain. Rien n'est étroit, en somme, comme cette éternelle question du mariage, envisagée au point de vue social. Faut-il tuer la femme? Faut-il tuer l'amant? Faut-il tuer le mari? On a retourné la question de cent manières, on a sauté sur place dans cette « toquade » de notre temps, que le dix-huitième siècle a ignorée et qui feia hausser les épaules du vingtième.
Ce cfu'il faut dire, c'est que les sociétés passent et que l'homme reste. Toute la littérature qui n'est que sociale, humanitaire, progressive, devient illisible et ridicule au bout d'un demisiècle : tandis que les œuvres écrites sur l'homme sont éternelles, comme l'humanité elle-même. Est-ce que Homère, Shakspeare, Molière, Balzac, ont eu l'étrange idée de vouloir modifier le mariage de leur temps? Est-ce qu'ils ont bâti des œuvres de l'imagination la plus voulue et la plus apprêtée, pour prouver qu'on devait tuer ou ne pas tuer les femmes coupables? Non, certes I Ils se sont contentés de mettre debout l'homme éternel, en l'étudiant dans la société de leur époque. On trouve chez eux le mariage tel qu'il était à un certain moment; ils ne donnent que des documents humains, ils ne les déflgurer.t pas par un plaidoyer,«t c'est plus tard aux législateurs qu'il appartient d'intervenir, si les lois ne sont ni justes ni logiques.
Nous ne sommes que des greffiers. Tuez-vous ou divorcez, nous dresserons le procès-verbal. Et les plus grands d'entre nous ne seront pas ceux qui vous auront voulus meilleurs, mais ceux qui vous auront peints dans votre vérité.