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LE CADAVRE RÉCALCITRANT

Il paraît que tous les cœurs littéraires doivent bondir d'allégresse. Il vient de se rencontrer un homme qui s'est donné la haute mission de ressusciter le drame.

C'est du moins làcequ'affirment les reporters, les chroniqueurs et les critiques les plus autorisés, comme on dit dans les feuilles locales. M. Ijarochelle, — saluez, jeunes gens ! — n'aurait pris à bail le théâtre enguignonné de la Gaîté que pour renouveler le miracle du Christ au tombeau de Lazare. Il dirait au drame, au bon vieux drame chenu et cassé de 1 830 : «Lèvetoi et'marche ! »

Et rien ne lui coûterait, ni sa fortune, dont ila fait l'entier sacrifice, ni sa santé, qu'il est bien résolu à perdre. Le drame ne mourra pas, ou

M. Larochelle moiirra, sans même laisser de quoi se faire enterrer d'une façon décente.

M. Sarcey l'a écrit, de sa plume infaillible : c< Jeunes gens, faites des drames, un directeur a paru qui a pris le solennel engagement de tous les jouer. »

Depuis longtemps, je suis M. Larochelle avec intérêt. C'est un homme habile, un excellent administrateur doublé d'im directeur de flair. Il a commencé sa fortune dans son entreprise des théâtres de la banlieue, une exploitation qui, certes, n'avait rien de littéraire, mais qui dénotait chez lui un sens très intelligent, très pratique du négoce des spectacles, chez un peuple bon enfant et gâté comme le peuple de Paiis.

Diriger à la fois cinq ou six petites scènes de nos faubourgs, réduire ses dépenses au strict nécessaire, inventer et manœu^^•er un roulement ingénieux de sa troupe d'artistes, enfin varier les affiches, gorger le bon populaire de tout ce qu'il aime, ce n'était pas une petite besogne, et le succès a été un véritable triomphe. On raconte que M. Larochelle a gagné là ses premiers cinq cent mille francs.

Ce fut plus tard seulement, à son entrée au théâtre Cluny, que certaines circonstances le posèrent en gourmet de littérature. Placé à la lisière du quartier Latin, il rêva d'attirer la jeunesse des Ecoles, et il eut la bonne fortune de jouer les Inutiles, cette pièce charmante et médiocre, sur le succès de laquelle il a plus vécu que l'auteur lui-même; car M. Cadol est à peu près enterré, tandis que voilà aujourd'hui M. Larochelle en passe de ressusciter le drame, gloire immense ! S'il n'avait pas joué les Inutiles, le rêve ambitieux de l'Odéon n'aurait jamais troublé ses nuits, et M. Sarcey ne le regarderait pas aujourd'hui comme l'unique sauveur possible de vieilles formules qui lui sont chères. Il y a de ces minutes décisives dans la vie. D'ailleurs, l'aflaire du théâtre Cluny fut excellente pour M. Larochelle, qui se retira au bon moment, lorsque cette petite scène se démodait.

Après la guerre, on le retrouve associé avec M. Ritt, dirigeant tous deux le théâtre de la Porte-Saint-Martin, nouvellement reconstruit. Et ce fut à ce moment qu'on annonça une première fois, avec toute la pompe voulue, qu'il allait ressusciter le drame. La critique le bénissait, les jeunes frémissaient d'un noble désir. Pour bien affirmer son intention formelle, pour déploj'er son drapeau, il inaugura la nouvelle salle par une reprise de Marie Tudor; il poussa même les choses, si j'ai bonne mémoire, jusqu'à acquérir le droit exclusif de jouer les œuvres de Casimir Delà vigne. C'étaitdu dévouement; à la vérité, il n'abusa pas de ce droit. Le malheur fut que Marie Tudor et les auties drames, aussi bien ceux d'autrefois que ceux d'aujourd'hui, faisaient en moyenne de très maigres recettes. Certes, M. Larochelle restait sur la brèche, énergique, inébranlable ; mais son caissier soupirait; et, comme un beau matin M. d'Ennery passait avec le manuscrit du Tour du Monde en 80 jours sous le bras, on le pria de monter. Hélas ! la réssurrection du drame fut remise; le cadavre se montrait trop récalcitrant, ce serait pour une autre fois. M. Larochelle dut se résigner à empocher des bénéfices énormes. Puis, cette opération l'ayant sans doute dégoûté, il s'en alla encore au bon moment, flairant les « fours « du lendemain, laissant M. Paul Clèves se débattre au milieu d'une situation très compromise.

Aujourd'hui, sonnez fanfare ! voilà que le miracle à faire, comme dirait M. Sarcey, revient sur l'eau. On nous promet que le cadavre va être beaucoup plus commode à la Guîté. M. Larochelle, qui n'a pu avoir l'Odéon. s'est juré d'être plus utile à la littérature que M. de La Rounat. Noble ambition, monsieur : Vous pouvez y aller gaiement, à la ruine et la mort : nous compterons les coups.

Veut-on mon opinion toute franche? Eh

bien : je ne crois pas à l'héroïsme de il. Larochelle. Il est beaucoup trop malin pour èUe un héros. Il tien t trop à son pauvre argent, si adroitement gagné; il a une trop jolie maison à Meudon, qa'il serait lamentable de revendre. Savez-vous que, lorsqu'on veut un peu sérieusement ressusciter le drame, il faut avant tout être résolu à la faillite : C'était bon pour un Marc Fournier, pour un Hostein, ces rêveurs, ces mangeursdemillions.criblésdedettes, se jetant dans les aventures en capitaines qui n'ont que leur peau à perdre et qui en font le sacrifice pour la joie d'une idée. Mais M. Larochelle, cet administrateur, cet homme équilibré qui a toujours et quand même battu monnaie avec le public, ce nez exquis qui a le flair et la terreur de la chute, jamais, jamais : Ressusciter le vieux drame, la Tour de JXesle, compliquée de Lazare le pâtre et mâtinée de la Grâce de Dieu : pour tenter cela, voyez-vous, il faut être fou à lier ou ne pas s'en mêler '. Qu'on se rappelle le coup de pistolet du malheureux Jean Bertrand, au Théâtre des Nations.

Mon Dieu ! il me semble assez facile de prédire ce qui va se passer à la Gaîté. Nous allons avoir un recommencement de la tentative faite par M. Larochelle, il y a sept ou huit ans, à la Porte- Saint-Martin. Le départ est le même : il vient de donner Lucrèce Borgia, comme il avait donné Marie Tudor. Sans doute, il ne se risquera plus à reprendre Casimir Delavigne; mais ilpourra reprendre Ronsard, si le cœur lui en dit. Ensuite, il donnera quelques drames nouveaux, plus ou moins maladroitement coupés sur les anciens. Puis, comme tout cela ne fera pas le sou, il sera bien forcé de tenir compte, par humanité, de la sombre tristesse de son caissier; et, la mort dans l'âme, il montera une grande machine à spectacle, pour rattraper .ses pertes et faire ajouter une aile à sa maison de Meudon. Après quoi, il se retirera, laissant derrière lui, sous les décombres, quelque associé, qui ne s'en tirera pas à moins d'une jambe ou d'un bras cassé.

Certes, je ne mets pas une minute en doute les excellentes intentions de M. Larochelle. II est très décidé à ressusciter le drame, s'il y a là dedans de l'argent à gagner. Mais, en bonne conscience,on nepeutpaslui demander deressusciter le drame à ses frais. Soyez certain qu'il tentera le miracle avectoutel'intelligenceimaginable : il mettra les places à bon marché pour attirer le peuple; il réduira autant que pcssible ses frais de décors et de costumes, en ayant l'art de déguiser sa lésinerie; il aura dos idées, il administrera son théâtre avec une rigueur mathématique. Seulement, si le drame s'obstine à rester moit, un mouvement d'humeur de sa part sera bien excusable, devant ce comble de l'entêtement .<! Eh ! va te promener ! une momie du temps des Pharaons serait plus touchée de mes joins. Qu'on l'enterre à la fin, ce mort encombrant, et qu'on appelle Giévin pour me dessiner les costumes d'im ballet ! »

Donc, si nous ne pouvons exiger la ruine de M. Larochelle, si nous ne comptons pas sur son héroïsme, la question devient très simple. Il s'agit bonnement pour lui de trouver des auteurs, des acteurs et un iiublic. Petit problème, en vérité. Tout manque à l'heure actuelle, et le

UNE CAMPAGNE

pis est qu'on parle de ressusciter, et non do créer. C'estlà que j'enrage.

Ressusciter 1 est-ce qu'on ressuscite jamais rien dans une littérature? Qu'on me cite un exemple, qu'on me montre une formule morte remise à neuf et vivant une nouvelle vie? On crée, entendez-vous ! On donne à un public nouveau des pièces nouvelles, jouées par des artistes nouveaux. Ce sont les sociétés qui font leurs littératures, comme elles l'ont leurs gouvernements.

Le dramehistorique, romantique, lyrique, est mort. Eh bien I laissez-le mort, car aucune puissance au monde ne saurait le tirer de la terre où il sommeille. Ceux qui parlent de faire ce miracle ne peuvent être que des farceurs ou des niais. Ne dites donc pas que vous allez ressusciter le vieux drame, car cela n'a aucun sens; dites que vous allez aider à la naissance du jeune drame, de notre drame à nous, gens de 1881, et vous serez au moins logiques.

Voyez ce qui se passe. On a souri l'autre soir, à Lucrèce Borgia, malgré les circonstances qui solennisaient cette reprise. Lazare le pâtre est plus mal écrit, mais n'est certainement pas plus déraisonnable. Le théâtre de Victor Hugo nous semble à cette heure du Bouchardy à prétentions philosophiques, et il ne restera, — je parle des pièces en vers, — que par la merveilleuse orfèvrerie lyrique dont l'illustre poète l'a vêtu. Et il en est de même des drames de Dumas ; on n'ose reprendre Antony, la Tour de Nesle est usée, les drames d'aventures tels que la Reine Margot ne font plus recette. Encore ne son t-ce là que des reprises, des pièces d'ouverture, des bouche-trous, dont nos théâtres ne sauraient vivre. Il leur faut des œuvres nouvelles, sous peine de fermer leurs portes. Or, vous imaginezvous des œuvres taillées sur ce patron de lS.3(i? On a bien essayé, à la Porte-Saint-Martin ; mais je crois que les directeurs n'ont pas envie de recommencer l'expérience. M. d'Ennery luimême reste tout endolori de l'étrange culbute de Diana, ce drame vieux jeu acclamé par le public des premières, et dont n'a pas voulu le bon public gobeur qui paie sa place. C'est un effarement. S'il y a encore des auteurs, ils se risquent de moins en moins à écrire des drames, complètement déroutés, avouant qu'ils ignorent ce que le public leur demande.

Ainsi, pas d'auteurs, pas de public pour le vieux drame. J'ai ajouté pas d'acteurs. Allez voir Lucrèce Borgia, à la Gaîté. Certes, madame Favart est une artiste du plus grand talent : les romantiques dévots ne parlent pas moins d'elle avec une sourde colère; ils l'accusent de jouer la terrible Lucrèce en bourgeoise, et ils ont raison. De même pour Dumaine, de même pour tous les interprètes. Nos artistes n'ont plus le sens des grandes phrases échevelées; ils ne se tordent plus les bras, ils ne roulent plus les yeux ; de sorte que, si les drames de la première moitié du siècle ne devenaient pas impossibles par eux-mêmes ; il faudrait les abandonner faute de comédiens pour les rendre. C'est que chaque formule dramatique apporte et emporte ses

interprètes. Ressusciter le vieux drame I par qui et pour qui? il n'y a personne pour l'éciire, personne pour le jouer,personne pour l'entendre. J'admets toutes les exceptions qu'on voudra; demain, certes, im drame romantique peut encore réussir; mais le mouvement littéraire n'est évidemment plus là, ce sera une surprise qui coûtera même cher au théâtre, car il voudra recommencer l'heureuse expérience et tombera ensuite de chute en chute. Non, l'ancienne formule est épuisée, tout le démontre. Le public veutun nouveau drame.

Ici, nous cntron; dan^: l'inconru. On ne peut due piévoir et souhaiter. Donnez au dj-anu- de demain le nom qu'il vous plaira : naturali.ste, modenus, peu importe. Je crois que ce drîme ira à plus de vérité et à plus d'humanité, à une humanité toute fraternelle et contemporaine. Nous sommes las des guenilles de l'histoire, las des mensonges lyriques, las des seigneurs empanachés et des victimes sentimentales. Une simple histoire, un hommequisoufïrecequenous souffrons, qui a nos douleurs et nos joies, nous touche profondément, nous bouleverse; tandis que nous devenons froids et railleurs devant le poison des Borgia et les gaillardises de Marguerite de Bourgogne. Noys commençons à exig'er au théâtre notre vie à nous, dans nos chambres, sur nos places publiques. Et que de beaux décors, pour nos grandes scènes à spectacle : nos rues, nos promenades, nos halles, nos gares, nos fêtes privées et publiques, sans compter le luxe eu simplement les mobiliers caractéristiques de nos appartements ! Il y a là toute une création du milieu exact à faire, qui suffira à emplir les plus vastes cadres, si la pièce elle-même tient la largeur de la scène par une action puissante. Mettez une de nos foules à la Gaîté, et vous verrez si elle n'y prendra pas une vie autrement intense que toute la ferblanterie bossuée du moyen âge I

Au demeuiant, puisque M. Larochelle est décidé, dit-on, à ressusciter le drame, nous attendons le résultat de l'expérience avec la plus vive curiosité. Faites, monsieur : vous nous intéressez au delà de tout ce que nous pouvons dire. La littérature a les yeux sur vous.

Voulez-vous simplement me permettre de répéter ma prédiction, pour conclure? Si vous vous entêtez à jouer des Lucrèce Borgia, anciennes ou retapées, vous vous ruinerez plus ou moins vite. Seulement, vous êtes trop intelligent pour vous entêter, et avant un an vous monterez un Michel Strogoff cjuelconque. Je dépose cette prédiction chez un notaire, si l'on veut. Les faits doivent me donner raison.

11 y aurait autre chose à tenter. Mais quoi? Où sont les auteurs, où les pièces, où les artistes? Hélas I notre génération est bien lente à se lever et à faire son œuvre au théâtre. Nous sentons que le public se lasse de nos aînés, et nous n'avons pas encore eu la virilité de prendre leur place. C'est notre faute, en somme, si le drame est mort, car nous seuls pouvons le ressusciter sous une forme nouvelle. Allons, qui de nous va avoir du génie? L'heure presse.J

EDxMOND DE GOXCOURÏ

Mes souvenirs datent de loin déjà. C'était après Henriette Maréchal. Pour la première fois, j'allais déjeuner dails cette maison d'Auteuil, sur laquelle Edmond de Concourt vient de publier deux volumes, tout chauds d'une passion d'artiste et d'une dévotion de collectionneur.

Les deux frères, alors, l'emplissaient de leur gaieté au travail, de leur fièvre à la lutte littéraire. Plus tard, après le coup de foudre qui frappa Jules, j'ai revu la maison bien triste et bien vide. Edmond, resté seul, dans cet arrachement de tout son être, l'abandonnait. Il n'avait plus le courage de faire du petit hôtel la retraite d'art que tous deux avaient rêvée, lorsqu'ils s'étaient enfuis à ce bout verdoyant de Paris. La mort était venue, quand les meubles se trouvaient àpeine àleurplace.

Puis, les années passèrent, la maison lentement le rattacha à l'existence. Il avait la peur et le dégoût de tout travail Uttéraire. Longtemps, nous l'avons vu planter son jardin en sabots, monter sur des échelles pour accrocher des dessins. Le collectionneur avait reparu, il s'entourait des chefs-d'œuvre délicats du dix-huit tième siècle, des merveilles exquises de l'Extrême-Orient. Et ce fut ainsi qu'il se retrouva un jour à sa table de travail, dans ce milieu d'un raffinement d'art si plein d'excitation, qu'il s'y grisait et y retournait aux idées par les images.

La maison avait sauvé l'écrivain. Parlons donc de cette maison, toute vibrante d'humanité. On comprend sa tendresse pour elle, ces deux volumes qu'il lui consacre, sous ce titre : la Maison d'un artiste. Ses tendresses y tiennent à cette heure, et il a nettement inscrit sa pensée à la premier? page, dans cette préface d'une phrase : « En ce temps où les choses, dont le poète latin a fignalé la mélancohque \i.j latente, 'Ont associées si largement par la description littéraire moderne à l'Histoire de l'Humanité, pou -quoi n'écrirait-on pas les mémoire.s des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme? »

Comme l'explique très bien Edmond de Goncourt. nous tournons fous au bibelot, flans notre amour du coin du feu. Les travailleurs vivent les journées devant leur table, n'ayant pour se récréer les yeux que la vue des meubles voisins et les quatre murs. Alors, s'ils sont artistes, s'ils ont le besoin des choses belles de travail et de couleur, ils couvrent les meubles de bronzes, ils pendent aux murs des tableaux, des faïences, des soies brodées.

Dès le vestibule de la maison d'Autoril, on se sent chez un artiste qui s'est cloîtré dans sa passion de l'art et de la littérature. Ce n'est pas le vestibule nu et banal des logis bourgeois. Il est égayé et comme chauffé par des faïences, des bronzes, surtout par des fouJrousas, ces carrés de soie brodée qui servent au Japon à envelopper

les cadeaux. Il en est là de merveilleux, un surtout, représentant deux pigeons, d'une broderie si fine, que « la lumière joue sur le plumage' comme sur un plumage naturel ».

Puis, à droite, c'est la salle à manger. Elle est toute tendue d'une suite de panneaux de tapisserie, qi'i autrefois décorait un pavillon de musique, dans un jardin. Peu de meubles : une table et huit chaises, sculptées par Slazaroz, une servante en bois de rose dans un coin, et dans un autre un grand écran japonais. Sur la cheminée, entre deux flambeaux à trois branches portant les armes d'un cardinal, un petit marbre de Falconet.

C'est dans cette salle à manger que je revois JulesdeGoncouri me lisant, peu de tempr avant sa mort, des pages encore fraîches de Madame Gervaisais, ce livre d'une analyse si pénétrante, dont l'insuccès hâta son agonie. C'est ici également que, plus fard, un autre mort pleuré de nous tous, Gustave Flaubert, tonnait contre « la haine de la littérature i>, dans nos déjeuners du printemps. Il y avait là Daudet et Tourguéneff. Après-midi charmantes, qui .sont aujourd'hui parmi les meilleurs de mes souvenirs.

On passe dans un petit salon et dans un grand salon, ouvrant tous les deux sur le jardin. Edmond de Concourt, après de longuer méditations, les a tendus d'andrinople et a f t peindre les portes et les corniches en noir, le noir poncé et poli des panneaux de voiture; de sorte qu'il a obtenu cette harmonie neutre du noir et du rouge, qui fait valoir avec une intensité sévère l'or bruni des vieux cadres, le blanc jauni des anciens dessins. Peu dcYneubles encore, dans ces deux pièces. L'n meuble de Beauvais superbe dans le grand salon, alignant son vaste canapé et ses dix largec fauteuils; sur chaque dossier, se trouve le sujet d'une fable de La Fontaine, d'après Oudry. .Vu milieu de la pièce, une merveille, un bronze du Japon, une grande vascpie à cire perdue, d'un travail extraordinaire. Pui^ sur la cheminée, dans les angles, des terres cuites de Clodion. dont Edmond de Concourt parle avec une religion attendrie.

Ce fut dans le petit .salon qu'il pnssa les terribles journées des deux sièges, lorsque les obus des Prussiens, et plus tard ceux de l'armée de Versailles, tombaient sur Autenil et l'incendiaient. Pensez p l'angoissedu collectionneur, au milieu de ses bibelots, de ses livres et de ses dessins. Sa collection de dessini du dix-huitième siècle fait, comme il le dit. son orgueil et sa joie. Les belles pièces sont pendues dans les salons, dans l'escalier, dans les chambn^s: mais la plus grande partie gonfle de grands cartons, « près de quatre cents dessins montrant l'Ecole française du dix-huitième siècle sous toutes ses f;ices, et presque dans tous ses spécimens, des dessins qui sont en général les dessins les plus importants de chaque Maître, petit ou grand. )> 11 en a dressé un catalogue très complet, annoté de

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détails curieux et augraeiité d'anecdotes^ que l'on trouvera tout au long dans le premier volume de la Maison d'un artiste.

L'es'calier est transformé en galerie. Les murs, comme ceux des pièces, en sont couverts de Joukousas, de kakémonos, de dessins, de grands plats de porcelaine. Sur le palier du premier étage, se trouve un petit meuble en forme de coffre, où est rangée une admirable collection d'albums japonais. Et je recommande les cinquante pages du livre qu'Edmond de Goncourt a consacrées à ces albums : une merveille de descriptioii chaude et intense, une transcription dans notre langue des souplesses, des caprices adorables, des notations délicates et comme tremblées, de tout cet art du Japon qui reste intraduisible par nos peintres, et qu'ici la plume d'un écrivain a rendu dans son originalité vivante.

Dans le cabinet de travail, qui donne siir le jardin, il n'y a eu place que pour des livres. La pièce paraît petite, resserrée par les rayons dont les n.iirs sont garnis. D'ailleurs, les livres modernes sont dans des armoire.s, au second étage ; on ne troavelà que desouvrages du dix-huitième siècle : des livres, des manuscrits, des autographes, des affiches, des placards. Edmond de Goncourt a dressé un catalogue des pièces les plus curieuses, d'un très vif intérêt anecdotique. Làaussi.dans un meuble qui occupe tout un panneau, sont les énoniies cartons crevant de dessins et d'estampes. Je ne parle point des bronzes, des porcelaines, des marbres. Enfin, devant la fenêtre, est la table de travail, une ancienne table à modèle, solide et simple au milieu de ces richesses artistiques. Qu'on me permette de citer ces deux phrases, qui ont retenti dans mon cœur de travailleur : « Pauvre table qui a vu le désespoir de tant de phrases rebelles, et aussi la joie du mot Fin, écrit au bas de la dernière page de beaucoup de volumes. Vieux morceau de bois associé à mon existence, et pour laquelle j'ai des regards amis, quand j'ai été quelque temps absent, et sans écrire, lui demandant presque qu'elle me soit favorable et qu'elle me fasse trouver une fois encore l'inspiration de l'écrivain. »

Le cabinet de toilette sépare le cabinet de travail de la chambre à coucher. C'est une très petite pièce, rendue toute blanche par les dessins et les porcelaines qui y sont accrochés. La chambre est plus éteinte, complètement tendue de tapisseries, aux murs et au plafond, avec un lit immense qui occupe toute la pièce. Pour mobilier, simplement k deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d'une forme rare, une commode tombeau don t le sombre bois sanguin disparaît sous les dorures des ferrures... » C'est comme un grand coffret ancien, que cett? chambre, un de ces coffrets où l'air d'un autre siècle est enfermé, dans un sommeil doux et profond. Edmond de Goncourt termine le chapitre par cette phrase mélancolique: «A l'heure où l'ondevient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis, où elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu d'élégances, à accueillir la morten déhcat. >.

Si l'on traverse le palier, on entre enfin dans le

cabinet de l'Extrême-Orient, une lùèce qui donne sur la rue. C'est là que le collectionneur a entassé ses richesses, ses piécieuxbibelots. japonais, chinois, indiens, persans. On se croirait dans un petit musée, devant les vitrines, les étagères, les lâlcliers. Certes, je ne m'aventurerai que dans un dénombrement rapide : les netskés, ces boutons, ces petites sculptures d'ivoire ou de bois, d'un travail si précieux et si vivant; les porcelaines de la Chine, potiches, vases, cornets, flacons, bouteilles, plats, coupes, boîtes, bcls, gobelets, écrans, pots de toutes les familles, la blanche, la jaune, la bleue, la verte; ensuite les bols de Satzuma, d'une pâte si fine, une des dévotions du collectionneur; puis, les sabres, « ces délicieux petits sabres, qu'on pourrait appeler les bijoux du suicide », et les gardes de sabre, des prodiges de ciselure; puis, les laques et toutes sortes de petits objets précieux en or, en argent.en ivoire, en écaille, en cristalde roche, des tabatières, des pipes, des encriers, des bonbonnières, des boîtes à médecine; enfin, dans une vitrine, les bronzes, des pièces rares qu'Edmond de Goncourt a choisies, comme presque tous ses bibelots d'ailleurs, au déballage des caisses qui arriventde l'Extrême-Orient.

Il faut tenir compte au collectionneur d'un aveu qui m'a frappé. 11 établit nettement que les plus anciens bibelots japonais datent de cent ans à peine. L'art, au Japon, n'a pas d'antiquité; il n'était, au siècle" dernier, qu'une servile imitation de l'art chinois. Mais le collectionneur n'en adore pas moins les jennes chefsd'œuvre de ce peuple artiste, « où le paysan, avec deux ou trois pierres, se crée dans son champ une casca telle, y plante un abricotier à tleur:; doubles, et jouit, des heures entières, de la floraison de son arbuste au-dessus de la musique de l'eau, ainsi qu'un peintre et un poète ».

C'est dans une chambre du second étage que Jules de Goncourt est mort, « la mansarde de l'étudiant où il aimait à travailler, la chambre choisie par lui pour mourir ».

Ici, je ferme la Maison d'un artiste et je demande adonner une lettre assez longue qu'Edmond de Goncourt m'écrivit de Bar-sur-Seine, en juillet 1870, quelques semaines après la mort de son frère. Elle n'a paru nulle part, je l'ai toujours gardée, attendant l'occasion de la faire connaître, car elle a le haut intérêt d'une des pages les plus poignantes de notre histoire httéraire.

« Si je n'avai^pas été souffrant, en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt, je vous aurais répété combien j'étais touché et reconnaissant de toutes les marques de sympathie courageuse que vous nous avez données, je vous aurais dit combien vos deux lettres m'avaient été douces dans ma douleur; je vous aurais dem'andé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime.

a J'ai sous les yeux voire lettre et, devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse aller à causer avec vous, à répandre dans votre cœurami toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les suppositions que j'ai forgées, avec les^cruelles dé-

couvertes et les amures retrouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m'expliquer cette mort bien plus faite pour moi que pour lui ; je suis un mélancolique, un rêvasseur, tandis que, lui, était fait de gaieté, de vivacité d'esprit, de logique, d'iroiiie.

« A mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l'élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demijournées avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatiguantetu?ant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l'expression def choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je mêle rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé sur un divan, silencieux et fumant.

« Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours, sans sortir, sans voir un vivant. C'était pour moi la seule manièrede faire quelque chose qui vaille, car nous pensions que ce n'est pas tant l'écriture mise sur du papier qui fait un bon roman, que l'incuba tion,laformation silencieuse en vous des pereonnages, la réalité apportée à la fiction et que vous n'obtenez que par les accès d'une sorte de fièvre hallucinatoire, qui ne s'attrape que d?ns une claustration absolue. Je crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman, mais je crains bien qu'il ne soit pas hygiénique.

« Songez enfin que toute notre œuvre, et c'est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la maladie neiveuse, que ces peintures de la maladie nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensitivité supra-aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis « nous », car quand nous avons fait Charles Demailly, j'étais plus malade que lui. Hélas ! il a pris la corde depuis. Charles Demailly ! c'est bien singulier, écrire son histoire quinze ans d'avance 1 Cette histoire, cependant, n'a pas été, Dieu merci, tout à fait aussi horrible.

« Il n'y a eu jamais, chez lui, de conception déraisonnable ; il y avait surtout la perte de l'attentionetcomraeunenfoncementde sa personne encore vivante dans un lointain mystérieux. Il étaitavec moi et je ne le sentais pas avec moi. Il n'y a pas longtemps que je lui disais : « Jules, où es-tu, mon ami? «il me répondait, après quelques instants de silence : « Dans les espaces... vides. » Et, pourtant, dans nos promenades, le matin mêmede la crise qui l'a tué, il trouvait une expression pittoresque pour caractériser un passant, une expression peinte pour noter un effetdeciel.

« Cela me soulage et semble adoucir mon chagrin de vous parlerde lui, et je continue.

« Je cherche encore et je trouve une autre cause. Jloi, j'étais collectionneur, j'étais souvent distrait de mon métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d'art, était surtout col-

lectionneur par déférence pour ce que j'aimais, par une touchante immolation à mes goûts. Il n'aimaitnilacampagne, nile monde ;ilavait une certaine paresse de corps pour les exercices violents, les armes, la chasse, le mouvement physique. Sa pensée donc n'était pas un seul moment enlevée à la littérature par im plaisir, une occupation, une passion, que sais-je? l'amour pour une femme ou pour des enfants; et quand la littérature devient ainsi la maîtresse exclusive d'un cerveau, c'est triste à dire, la médecine voit, dans cette préoccupation unique et fixe, un commencement de monomanie.

« Il est évident que, pour un être ainsi constitué, ainsi fait, ainsi amoureux des lettres, vivant uniquement sur et pour le livre qui allait paraître, un échec, une déception apportaient une blessure qu'il mettait un certain orgueil à dissimuler aux autres comme à moi-même, et il n'est pas douteux que les fortunes malheureuses d'Henriette Maréchal et de Madame Gervaisais n'aggravèrent un état déjà maladif.

(( Ce fut surtout la chute à' Henriette Maréchal qui lui fut sensible, au moment où, plein de courage et d'énergie, il présenta une nouvelle pièce écrite au milieu de crises de foie intolérables, et qu'il se sentit le théâtre fermé. En effet, il croyait avoir une vocation pour le théâtre, il croyait posséder des qualités de dialogue que j'avoue ne point avoir, et que je trouve franchement chez lui supérieures à celles de ses contemporains ; et ce refus venait au moment où il comptait prendre une revanche avec Blanche de la Rochedragon (la Patrie en danger), où il rêvait de faire de grandes comédies satiriques modernes. Je me rappelle que c'était un de ses plus doux rêves, de se mettre aussitôt son rétabhssement à une grande satire théâtrale de ce temps sous le titre : la Blague, en même temps que nous travaillerions à un roman quldevait être le complément de Germinie Lacerteux.

« Dans les causes meurtrières qui ne procèdent ni de l'intelligence ni du moral, je ne sais rien. 11 n'afait quelques excès de femmes que tout jeune; il ne buvait jamais un verre de liqueur. Je ne trouve dans sa vie que des «^xcès de tabac, il est vrai du plus violent et du plus fort, avec lequel nous nous stupéfions pendant les entr'actes de travail. Mais le tabac et les causes physiques ont-elles l'influence que leur prêtent certains médecins?

« J'ai toujours dans la mémoire cette terrible proposition formulée devant moi par Beiii- Barde, le médecin qui l'a soigné et qui a étudié tantde maladies nerveuses : « Dix ans d'excèsde femmes, dix ans d'excès de boisson, dix ans d'excès de n'importe quoi, quelquefois démolissent moins un homme qu'une heure, une s^ule heure d'émotion morale. »

« Une proposition à méditer pour nous tous, gens de lettres, pour vous qui travaillez dans notre genre et qui êtes nerveux. Il faut vous distraire parfois de votre métier, combattre l'excès de la pensée par la fatigue physique, vous occuperdclabéte qui est en vous et lui faireprendre de la vie matérielle fout ce que vous pouvez lui donner, travailler à vous faire un épiderme de bronze. Ce sont, dans notre dur métier, les conditions pour vivre, pour durer, pour réaliser tout ce que vous êtes en droit d'obtenir de la na-

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Tel qui passe avec des petites phrases légères, n'est au fond qu'un pataud.

UNE CAMPAGNE

ture de votre talent, bonheur et récompense refusés à mon frère. »

Lettre superbe, et dont les artistes seuls comprendront la profonde émotion, la logique désespérée.

Je Tai donnée tout entière, car la maison d'Auteuil serait vide, si je n'y avais pas montré cette ombre chère et tant pleurée du frère mort. Elleestdans toutes les pièces, elle emplit la salle à manger et les salons, elle s'assied encore à la table de travail du cabinet, elle rôde dans l'escalier et devan t les vitrines des collections. C'est

elle qui attendrit et qui chiiulle d'un souvenir ce logis de vieux garçon, qui serait froid sans elle, car on n'y sent pas la tiédeur d'une femme.

Maintenant, la porte est entr'ouverte, la Maison d' un artisie est en vente chez les libraires, le public peut y entrer. Mais je crois bien que les délicats seuls seront là chez eux. Ils y trouveront une distinction de race, la religion de l'ari et du travail, le styliste le plus original de ce temps, un romancier qui nous a ouvert la route à coups de chefs-d'œuvre, et dont la victoire est aujourd'hui complète.

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