LA RÉPUBLIQUE EN RUSSIE
Les secousses politiques des temps modernes ont fait naître, en France et partout, une espèce nombreuse de politiciens qui disposent des peuples, comme les joueurs d'échecs peuventdisposer des pièces de bois qu'ils ont sous la main. Ils sont dans la spéculation pure, ils défont des monarchies et font des républiques, ils ne comptent ni avec les êtres ni avec les choses, traitant l'hunlanité et le monde ainsi qu'un simple théorème de géométrie. Je vois là tout à la fois une conséquence de l'absolu classique et de l'extravagance romantique.
Et remarquez que l'opinion n'importe pas. Ces politiciens peuvent aussi bien être royalistes que républicains. Entre un homme politique qui veut rétablir la monarchie dans un pays où elle est morte de sa belle mort, comme une plante dans un -terrain épuisé, et un homme politique qui parle de fonder une république chez un peuple où elle ne saurait trouver aucun élément d'existence, je ne vois pas de différence sensible, car tous les deux sont également en dehors des conditions scientifiques, en dehors de l'observation et de l'expérimentation.
La seule politique raisonnable et digne du siècle est donc cette politique expérimentale ou naturaliste, qui a tant égayé les plaisantins de la presse, lorsque j'en ai parlé. C'est la formule philosophique de nos sciences appliquée au gouvernement des hommes. Elle traite un peuple comme un jardinier traite un arbre, étudiant les origines, les croissances successives, le sol et la température, favorisant l'épanouissement de toutes les fleurs. De même que la création continue du monde est une affaire de milieu physique et chimique, de force mécanique agissant sur les corps, de même il n'y a qu'une question de force et de milieu agissant sur les races, dans l'histoire des nations. Tous les progrès sont possibles, mais à la condition qu'ils s'opéreront dans les circonstances voulues, ainsi que des phénomènes naturels.
Voici, par exemple, les événements de Russie, ces événements terribles qui, depuis huit jours, troublent si fort les cervelles. Ce, qu'on dit de .sottises estinimaginable.aussibien adroite qu'à
gauche. Cela vient d'abord de ce que la Russie est un pays très ignoré, et que notre rage en France est de tout rapporter à nos mœui's et à nos idées ; mais cela vient aussi de la façon dogmatique dont les politiciens tranchent les questions, en dehors des faits. Parmi les opinions énormes qui circulent, je n'en retiendrai qu'une, celle que la proclamation d'une république devient possible en Russie, dans la guerre féroce que les nihilistes ont déclarée au pouvoir absolu des empereurs. On parle d'un 89 prochain. Un 89 à Saint-Pétersbourg, bon Dieu i mais pour imaginer une pareille chos.e, il faut ne pas être allé plus loin que la Villette et Montmartre, il faut faire de la politique comme on fait du théâtre historique chez nous, avec toutes les rengaines classiques et romantiques qui traînent sur les planches.
Me permettra-t-on d'étudier cette question un peu sévère en simple observateur? J'ai des documents très exacts, et la vérité m'est toujours facile à dire, car je ne me suis ni donné ni vendu à aucun parti. Ce sera un modeste essai de politique expérimentale, une apphcacion de la formule naturaliste au gouvernement des hommes. Je ne juge pas, j'expose des faits, rien de plus.
D'abord, un fait considérable se présente, le sol même de la Russie et îa population rurale qui l'habite.
Nous ne sommes plus en France, dans un pays très peuplé où les villages se touchent, où même aux anciennes époques d'ignorance et de misère, les habitants vivaient comme en famille, sous la douceur d'un climat tempéré. Làbas, des espaces larges et désolés séparent les hameaux, les paysans habitent des solitudes, sans avoir conscience de leur nombre, enfermés chez eux durant des mois par les rudesses de l'hiver. Ajoutez que leur ignorance est complète ; pas d'écoie, ils ne savent ni lire ni écrire, ils en restent à des procédés de culture si mauvais, qu'ils ne récoltent pas de quoi manger. On les dit très doux et très intelligents; mais ils ont derrière eux des siècles de servage qui leur ont en-
levé toute personnalité et toute initiative. S'ils ne savent rien, ils n'éprouvent pas le besoin de savoir quelque chose. Aujourd'hui que l'émancipation est accomplie depuis des années, ils sont eiicoie comme un troupeau qu'on aurait lâché et qui resterait dans la stupeur et l'embarras de sa liberté, cherchant partout un berger et des chiens.
Pour nous faire une idée nette du paysan russe il faut évoquer notre ancien paysan féodal du douzième siècle; et encore, dans notre race, trouve-t-on toujours un vieux levain de rébellion, tandis que le sentiment religieux, très développé, a toujours agenouillé le paysan russe devant l'empereur, roi et pape, comme devant un dieu. Même de nos jours, aucun doute ne l'a effleuré; le souffle du scepticisme moderne, si puissant qu'il soit, n'a point pénétré dans l'immensité des steppes, où les livres n'entrent pas. De là cette immobilité du paysan, dans ce qu'il croit etdans ce qu'il ignore.
Et, maintenant.songez que.sur quatre-vingts millions d'habitants environ, la Russie compte plus de soixante millions de paysans. Ce sont eux, en somme, qui font la nation. Il y a là, sous le monde russe que nous connaissons, sous les autoritaires, les libéraux et les révolutionnaires, une force énorme, inerte, qui dort comme une eau profonde. Imaginez qu'un homme se produise et ait le génie d'employer cette force : ce serait formidable. Eh bien 1 la solution du problème politique, en Russie, sera tôt ou tard dans l'emploi du peuple, qu'on laisse à l'écart.
Il faudrait étudier l'état actuel des paysans. L'émancipation, qui a été une conquête politique, loin d'améliorer leur état social, l'a au contraire empiré. On leur a accordé la liberté individuelle, on leur a même donné une petite part de la propriété territoriale. Mais eux, qui auparavant ne payaientrien,ontété écraséssous des impôts si lourds, que leur titre de citoyen leur coûte aujourd'hui terriblement cher. On a calculé qu'ils n'avaient que le onze pour cent de la propriété totale et qu'ils payaient le trente et un pour cent des impôts; c'est-à-dire cpi'ils paient trois fois plus qu'ils ne possèdent. Leursprocédés de culture défectueux, leur ignorance et leur inertie les réduisent à une misère noire, dans l'ahurissement douloureux de ce bonheur politique d'être libre, dont ils ne sentent pas du tout les joies. Ils préféreraient du pain.
Un détail caractéristique. Depuis l'émancipation, il a poussé des milliers d'usuriers dans les campagnes, comme dans un terrain brusquement favorable; encore un curieux exemple de l'influence des milieux. Dès qu'un paysan ne peut payer les impôts, ou n'a pas de quoi acheter des semences, et le cas est général, il s'adresse à ces usuriers qui lui prêtent au cent vingt-cinq et au cent cinquante pour cent. C'est la ruine de plus en plus complète, une aggravation annuelle de la pauvreté et des souffrances des campagnes, devant aboutir fatalement à une catastroplii'.
Si l'on i-liidii' l'autre partie de la nation russe, on trouve, en lare des soixante millions de paysans, environ vingt millions d'habitants qui se répartissent, en gios, de la façon suivante : un million de nobles, un million et demi de soldats,
huit cent mille prêtres, quatre millions d'employés, huit millions de marchands et de bourgeois. Je ne donne ces chiffres approximatifs que pour mieux faire comprendre l'état politique et social de la Russie.
Or, sans craindre de se tromper, on peut estimer que le tiers de ces classes supérieures se compose de libéraux, souhaitant des réformes politiques, tout en ne sachant pas trop en quoi ces réformes pourraient consister, car l'existence du régime parlementaire présente des difficultés particulières, dans ce pays où la massedes paysans formerait un corps électoral d'un maniement presque impossible. C'est donc six ou sept millions d'esprits cultivés, acquis aux idées européennes, rêvant la liberté et la justice par des moyens plus ou moins énergiques. Mais, dans ce nombre, les révolutionnaires, les nihilistes comme on les nomme, ne sont guère que cinq eu six cent mille; et même il faut réduire à une vingtaine de mille au plus les enragés, ceux qui sont résolus atout, qui tueront et brûleront pour le triomphe de leur passion.
Les nihilistes se recrutent un peu dans toutes les classes. 11 y a quelques nobles parmi eux, car i! se produit une lente désorganisation de !a noblesse, comme dans tous les pays dont rtt;,t politique et social se transforme. L'armée ne fournit encore que de rares révoltés, et dans les grades subalternes. Ce sont les fils des prêtres, les petits gentilshommes, les étudiants, les employés, qui se trouvent les plus nombreux et qui se montrent les plus ardents. On sait aussi que les femmes jouent un grand rôle dans le parti. Elles sont très intelligentes, très instruites, généralement supérieures aux homrnes, et d'une énergie extraordinaire, comme dépouillées de leur sexe, vierges le plus souvent, dédaigneuses de l'amour. L'athéisme est au fond. Les nihilistes font profession de ne croire à rien. Mais j'imagine que, dans ce doute fervent, il y a une bonne part de mysticisme. Nous sommes là aux frontières de l'Asie, l'Inde est derrière, et je vois je ne sais quelles extases bouddln(]ucs,sousrilluminisme de ces héroïnes nihilistes, qui semblent agir dans une crise d'hystérie révolutionnaire.
On discute beaucoup sur le but que poursuivent les nihilistes. Ce but est pourtant bien simple, dans sa grandeur sauvage. Ils n'en sont plus aux rêveries littéraires et philosophiques d'Hertzen. Ils marchent derrière Bakounine, l'exterminateur. Selon eux, la Russie est mauvaise, il faudrait des siècles pour amener par l'instruction ce qu'ils regardent comme la vérité. De ((uelle façon agir sur la niasse inerte des paysans? Comment en faire des hommes libres' Les nihilistes, qui sont pressés, ont reeulédevant cette besogne et pensent qu'il est plus commode et plus rapide de déterminer un cataclysme général, dans lequel la Russie se renouvellera tout entière. C'est le bain de sang, c'est la fonte dans le creuset, son'; la flamme des incendies, au milieu des écroulements et des désastres. l'n m uvel eqeilibre est pour eux au bou t de l'anarchie. Peut-être Attila, lorsqu'il brûlait et massacrait, voulait -il mettre de l'ordre dans le nionde.
D'ailleurs, je le dis encore, les nihilistes sent trop intelligents pour essayer d'agir sui- les campagnt\s. Ils savent très bien que les paysans restent absolument insensibles au.\ idées poli-
UNE CAMPAGNE
tiques; et c'est justement parce qu'ils sentent là un terrain qui leur échappe, parce qu'ilf doivent renoncer à provoquer une révolution populaire, qu'ils se sont jetés dans la violence, dans la destruction de tout. La passion religieuse seule pourrait mettre debout les paysans; mais ils sont d'une piété prol'cnde et, s'ils se soulevaient, ce serait contre les nihilistes, qui font profession d'athéisme. Ceux-ci ont même tenté de spéculer sur la mise hors la loi des « raskolniks )i, nom sous lequel on désigne en Russie les dissidents religieux, toute une classe qui compte près de douze millions de membres. Les « raskolniks », traités en lépreux par le gouvernement, ont pourtant repoussé avec horreur la pensée d'une alliance avec les nihilistes, parce que ceuxci n'ont pas de Dieu.
Telle est donc la situation. En dessous, une masse énorme et inerte, les paysans, la nation elle-même, qui n'a aucune idée des évolutions politiques et qui ne serait sensible qu'à des mesures sociales diminuant la misère dont elle agonise. En dessus, le groupe des classes supérieures, très divisé, gagné de jour en jour par les idées libérales, mais terrifié par l'impatience meurtrière des quelques milliers de nihilistes, qui, niant le progrès, veulent d'un coup l'absolu. Et, entre les deux, le pouvoir, ce pouvoir despotique des czars qui lutte désespérément, en craquant de tous côtés.
Un empereur vient d'être supprimé violemment. Un autre empereur est monté sur le trône. C'est une nouvelle expérience qui commence.
Alexandre II était peu aimé. On attendait Alexandre III, dont les vertus domestiques, l'intelligence solide, l'esprit foncièrement russe, faisaient enfin espérer l'homme de génie souhaité; car, seul, un grand homme politique peut sauver la Russie des catastrophes qui la menacent.
Admettezqu'Alexandre III se rende un compte bien net de la situation. On l'a déjà nommé « l'Empereur des paysans ». Sans doute il mettra le salut de l'empire flus dans des mesures sociales que dans des mesures politiques. Chez nous, Proudhon, avec sa terrible logique, avait déjà rêvé ce socialisme césarien. Le czar qui rangera autour de lui les soixante millions de ses paysans, en changeant l'assiette des impôts, en les délivrant des usuriers, aura là une formidable armée pour le défendre. Il pourra même conquérir les « raskolniks », mais ceux-ci par une mesure politique, s'il consent à faire d'eux des citoyens. Dès lors, le peuple le bénit et l'adore; il devient sacré pour ce peuple, qui mange enfin du pain.
Que feraient les nihilistes? Là-bas, le'peuple des villes n'existe pas; ou, du moins, on ne connaît pas les grandes agglomérations ouvrières de Paris et de Lyon, ces foyers d'insurrection permanents. Puis, les villes sont rares, peu peuplées, très espacées; et, d'autre part, Saint-Pétersbourg n'est point, comme Paris, une tête, un cerveau qui commande au pays entier. Une de nos révolutions est donc impossible; on n'en trouverait pas les éléments. Devant la popularité du czar dans les campagnes, devant ces soixante millions de sujets.fidèles qui lui de-
vraient l'existence, les nihilistes continueraient ils leur besogne sanglante? Ils sont assez résolus,assez passionnés pour aller jusqu'au bout. Alors, ce serait efTroyable, on pourrait craindre une immense jacquerie, les paysans furieux de voir leurs czars assassinés les uns après les autres, ne parvenant pas à comprendre et se ruant sur les villes, pour y tout massacrer. De pareils faits se sont produits déjà, dans les premières années du dix-septième siècle, à une époque de l'histoire de Russie qu'on appelle « les temps troubles »; et, dernièrement, des symptômes graves ont fait craindre des désordres de ce genre.
Sans doute ce serait là cette anarchie que souhaitent les nihilistes. Ils ressemblent aux enfants qui jettent des pierres dans un guêpier, sans trop savoir ce qui va se passer, certains pourtant que l'événement ne peut être que très fâcheux. Comme je l'ai dit, ils n'ont pas de programme et ne peuvent en avoir un, puisqu'ils représentent seulement la destruction, fcUS vouloir se demander encore de quelle façon on reconstruira, confiants peut-être dans les forces de l'humanité et s'en remettant à la nature pour refaire la nation russe.
Quant aux libéraux, ils ont bien un programme, mais on les accuse avec raison de trop obéir à l'esprit européen. Eux-mêmes sentent au fond qu'aucune constitution de l'Europe ne peut prendre racine dans ce terrain si particulier de la Russie, dans ce corps électoral si ignorant etsi passif. Alors, ils emploicntune comparaison, ils disent que le nouvel Etat russe se constituera comme la langue russe s'est faite, il y a deux siècles. Toutes sortes de mots sont venus du dehors, la langue ancienne a été envahie; puis, ces éléments se sont mêlés, ont fondu dans le même creuset, et enfin des hommes de génie, comme Pouchkine, ont paru, qui ont dégagé une langue originale, toute jeune, gardant pourtant la saveur russe. De même, selon eux, dès que de grands hommes politiques paraîtront, la Russie moderne naîtra, avec son originalité propre, de tous les éléments politiques et sociaux empruntés aux nations de l'Europe.
Mon avis est que la vérité est là. On ne plie pas violemment les hommes, du jour au lendemain, à un état politique arrêté d'avance. Le fer et le feu n'y feront rien. On pourra encore tuer des empereurs, les paysans pourront se soulever, sans que l'heure de la liberté et de la justice soit hâtée en Russie. Le progrès n'est que le produit du sol et de la nation, dans des circonstances déterminées.
Et comprend-on au moins combien l'idée d'une république en Russie est ridicule? Dans leurs manifestes, jamais les nihilistes ne lancent ce mot de république, parce qu'il n'a aucun sens là-bas. Il n'y a pas chez eux un peuple latin, nourri de nos codes, de nos vieilles lois libérales, pour l'accepter et le mûrir. Nous sommes en Orient, dans le fatalisme religieux. Des années et des années seraient nécessaires pour réaliser là ce rêve des Etats-Unis d'Europe, qui est une des conceptions les plus drôles de notre humanitairerie républicaine.
Pour nous, qui ne croyons qu'à l'observation et à l'expérimentation, le cas actuel de la Russie
est superbe. On y ]H'ut surprendre une grande nation, placée entre le vieux monde et le nouveau, dans la crise même de sa transformation sociale et politique. C'est à ce pointde vue qu'elle est intéressante. En résumé, l'évolution sera pour elle plus ou moins longue et désastreuse, selon que ses hommes d'Etat appliqueront avec plus ou moins de discernement la nouvelle po-
litique expérimentale. Si je ne craignais de passer pour un homme d'esprit, je répéterais ici la formule : « La Russie sera naturaliste ou elle ne sera pas »; ce qui voudrait dire, pour les gens sérieux, que la Russie devra obéir aux données scientifiques du siècle, ou qu'elle soufirira terriblement de son dédain des faits et de la méthode.
LA POLITIQUE EXPÉRLMENTALE
Plusieurs fois, et dans mon dernier article entre autres, j'ai prononcé les mots de politique expérimentale. Or, il m'a semblé que ces mots n'avaient pas un grand écho dans le public. Les farceurs les trouvent drôles et éclatent de rire. Les gens sérieux gardent un silence plein de gravité. Au fond, pour les uns comme pour les autres, cela ne représente rien de net. Jusqu'à ce jour, dans la politique, on a procédé par la passion, et non par l'expérience.
Il faudrait risquer une définition, ce qui est toujours délicat. Enfin, je me dévoue, quitte à retirer ma définition, si quelqu'un en trouve une meilleure. La pohtique expérimentale est donc celle qui, s'appuyant sur les faits, tenant compte de la race, du milieu et descirconstances, assure à une nation le développement normal du progrès. En d'autres termes, elle observe et elle expérimente ; elle ne part pas de principes posés comme des dogmes, mais de lois prouvées par l'expérience; elle aide simplement l'évolution naturelle des sociétés, sans vouloir les plier violemment à un idéal quelconque ; elle a pour but la plus grande somme de vie possible, obtenue par la culture méthodique des rapports sociaux, au point de vue de la richesse, de la force, de la liberté, de tout ce qui constitue l'existence et l'expansion d'un peuple.
En résumé, on y trouve la science et la philosophie évolutionistes qui caractérisent le siècle. C'est toujours un retour à la nature, le retour aux sources mêmes, à la connaissance de l'homme et du milieu dans lequel il baigne. Il faut reprendre la comparaison d'un jardinier, qui a une grande plante, au milieu d'une pelouse. S'il veut en favoriser la croissance, il devra étudier le terrain, fumer ou arroser, se méfier du froid ou du chaud, connaître à fond la nature de la plante et lui donner tous les éléments dont elle a besoin pour grandir; tandis qu'il l'étiolera fatalement, s'il lui impose une culture de théoricien, arrêtéed'avance. dogmatique, en dehors des fait.s.
Avec l'homme de Bossuet, la machine purement métaphysique fonctionnant dans l'ab- .solu, on a la monarchie ou la république de droit surnaturel, des gouvernemen ts despotiques don l le principe est placé en dehors dos gouvernants et des gouvernés. Avec l'homme de Darwin, cette machine physiologique qui n'est plusqu'un rouage du monde, on a desgmivernements'rela-
tifs, qui sont les produits mêmes des nations évoluant par la force de la vie vers la plus grande somme de bonheur possible.
Il faut donc poser nettement que la politique scientifique n'est pas plus répubhcaine que monarchique. Elle est humaine, elle combat pour la vie. Si même un savant considère la Rêiniblique comme l'état idéal du bonheur parfait, il ne commettra pas l'erreur de vouloir plier violemment à la République une vieille teire monarchique, car cela serait antiscienfifique et ne pourrait que provoquer des catastrophes. 11 se contentera de faciliter le lointain établissement du régime républicain. Personnellement, je crois qu'une évolution lente emporte tous les peuples vers la République ; mais cela au milieu de circonstances si diverses, sur des races et dans des pays si contraires, qu'on ne saurait même en rêve prévoir l'époque où un équilibre général s'établira.
Ainsi donc, ces mots de politique expérimentale sont peu compris et ne provoquent guère que de l'étonnenient. Si nos gouvernants font de la politique expérimentale, c'estcomme M. Jourdain faisait de la prose, .sahs le savoir. Un seul de nos maîtres, il est \Tai le plus puissant, M. Gambetta, lance de temps à autre, dans ses discours, une courte phrase, en évitant d'ailleurs de s'engager à fond. Il y a quelques mois, il parlait d'Auguste Comte; l'autre semaine encore, au Trocadéro, il a justement employé l'expression de « politique scientifique >', qui m'a d'autant plus frappé que, dans un autre passage, il semble donner la République comme un gouvernement absolu, presque de droit divin.
^■oilà le grand malheur des hommes politiques. Ils ne sauraient avoir ni la netteté m la logique du savant, pane qu'ils sontcontiiuiellenuMit sur des tréteaux, devant la foule, qu'ils doivent ( enquérir ;'i tout prix. En admettant même que M. Gambetta .soit pénétré de resjtril scientifique moderne et qu'il sache réellement ce qu'il veut dire, lorsqu'il joue ainsi de la science devant des marchands de vin ou des marchands de toile, n'est-il pas évident qu'il ne pourra jamais aller jusqu'au bout de la science, car il y trouverait des négations et des équivalents qui le feraient huer par son public? Il faut absolument qu'il mente, qu'il flatte, qu'il joue un rôle,
UNE CAMPAGNE
qu'il tienne compte de toutes les sottises et de toutes les passions.
Mais j'ai déjà dit combien je doutais qu'il y eût, dans M. Gambetta, un véritable ouvrier do notre esprit scientifique et littéraire actuel. Certes, il est fort intelligent, d'une intelligence souple et pratique. On le dit aussi frotté à toutes les connaissances, ayant la compréhension rapide, la mémoire large. N'importe, depuis qu'il est le maître, un maître occulte mais puissant, quoi qu'il dise, je ne sens pas en lui le grand souffle du siècle, la foi scientifique, la flamme de l'observation et de l'expérimentation, qui doivent refaire le monde en l'étudiant et en le connaissant enfin.
M. Gambetta est un classique, un dogmatique, soyez-en convaincu. I! a le tempérament latin, l'amour de l'absolu, un idéal de construction symétrique et pompeuse. On ne trouve jamais, dans sa conduite, l'élan de l'investigateur, que la vérité entre\aie passionne. Au contraire, il y a sans cesse là un balancement, un art pratiqué avec tant de ressources, qu'il semble exclure le besoin du vrai, ce besoin impérieux qui décide des grandes choses. Sans doute il parle du peuple ; il en est. il est bien forcé d'en vouloir le triomphe, pour triompher avec lui. Mais je ne sais pourquoi, je vois toujours M. Gambetta, non pas avec la redingote râpée du savant qui conclut au gouvernement du peuple, mais avec le costume éclatant de Masaniello, chantant la démocratie devant le trou du souffleur, en ténor fastueux, grisé par le lustre.
Maintenant, M. Gambetta est peut-être un Lorenzaccio, un homme du génie le plus grave jouant le rôle d'un bouffon ivre de popularité. J'ai parfois fait ce rêve, lorsque je l'ai vu si complaisant avec les foules, abonder dans le sens de la bêtise publique, tout ménager pour tout conduire. Admettez qu'il se rende compte de cette France bonne enfant, si divisée et si croyante, où la République ne se fonde qu'en se faisant toute petite, afin de se glisser entre les partis et peu à peu de les jeter dehors. Dans de telles circonstances, se tailler un personnage ; étourdir les foules par des phrases vides et sonores ; promettre une république athénienne, avec le vague profil d'une pompe monarchique; témoigner en tout des goûts classiques, sous des apparences révolutionnaires, de façon à gagner les partis les plus opposés; et, ces choses, les faire volontairement, uniquement par méthode, en les méprisant et dans le seul but de ne rien brusquer,de faciliter le régime républicain en France : ce serait en vérité un raffinement de politique expérimentale bien ingénieux et bien extraordinaire. Mais, je l'avoue, je ne crois pas encore M. Gambetta de cette force.
Voulez-vous un exemple de la persistance des influences héréditaires dans les mœurs politiques et sociales d'une nation? Nous en avons un tout àfaitdécisif sous les yeux. Dans le vieux sol monarchique de la France, les rois repoussent d'eux-mêmes, depuis cent ans qu'on les en arrache. On a eu beau en guillotiner un, en chasser deux ou trois autres : les racines n'en restent pas moins dans la terre, comme celles d'un vieil arbre qu'on aurait abattu, et qui,àchac[ue saison nouvelle, jetterait des tiges puissantes, parmi les
herbes fauchées. Toutes les théories, tous les systèmes se brisent contre ce phénomène de notre ancien tempérament national. Malgré nos idées démocratiques, malgré nos révolutions et nos républiques, nous faisons des rois, parce que notre race, pendant des siècles, a porté des rois comme les pommiers portent des pommes.
Rappelez-vous simplement notre histoire. Au lendemain de la lutte de 89. après avoir abattu la monarchie dans le sang, nous avons fait Napoléon, le roi le plus absolu et le plus lourd qui ait pesé sur la France. En 1830, nous venions de chasser Charles X, lorsque nous avons fait Louis- Phihppe. En 1852, las de quatre années de République, nous avons fait Napoléon III. Ainsi donc, sur le vieil arbre français, malgré les greffes nouvelles, les rois ont sans cesse reparu comme des fruits entêtés du sol et du climat. Nous restons stupéfaits nous-mêmes devant cette production, et nous nous remettons à bouleverser notie terre, semart toujours des républiques et récoltant cpiand même des monarchies.
Aujourd'hui, veilà que nous faisons M. Gambetta. Nous attendions un citoyen, et c'est un nouveau roi qui pi usse. Certes, nous n'avons pas voulu cela. Je suis même persuadé que M. Gambetta n'a jamais ambitionné la couronne ; il faut le croire, lorsqu'il montre de la modestie et qu'il rejette avec indignation l'idée d'une dictature. Jlais il n'en est pas moins vrai que, malgré lui, malgré nous, il prend une place de plus enîplus considérable et qu'il peut être appelé un beau matin à jouer brusquement un rôle de sauveur. Qu'y a-t-il donc là? Un simple phénomène scientifique, je le répète, une habitude lointaine de notre sol, un effet de l'hérédité dans notre race.
Voyez les faits. M. Gambetta, qui occupe une place secondaire dans l'Etat, ne peut paraître sans qu'on l'acclame comme le prince aimé dont la nation attend le bonheur. Il fait des discours de plus en plus médiocres, — car il se relâche dans sa fortune. — et l'on se pâme, et .ses moindres paroles, des banalités quelconques, prennent immédiatement une importance considérable. Des journaux se sont vendus à lui, des journaux se sont fondés pour le détruire, ceux-ci plus utiles encore au tapage de son nom que les liremiers; de sorte que, chacjue matin, son nom retentit dans toutes les trompettes de la renommée, musique assourdissante qui a fait de lui l'homme unique du moment.
Le voici donc posé en idole populaire. Que fait-il? que pense-t-il? que mange-t-il? C'estune religion. La France est à ses pieds. Il est plus que le roi futur, il est le dieu de l'heure présente. Résultat extraordinaire, tout à fait imprévu dans une démocratie. Comment ! nous avons balayé la royauté pour en arriver à ce fétichisme 1 Nous proclamons la liberté pour la remettre entre les mains de cet homme, nous exigeons l'égalitépourlahausserau-dessusdenous l Ah : les pauvres républicains. avec nos \'iolences,. avec notre espoir de plier d'un coup la nature à notre caprice ! Ce n'est pas en dix ans, ce n'est pas même en cent ans. qu'on refait le sol d'unepatrie et le tempérament d'une race. Nos énergumènes eux-riièmes. avec leur constructiott toute faite d'une république idéale, sont des métaphysiciens, des catholiques! retournés,^ àlge-
nouxdevantdesdognies. Xoiisrestonsun peuple de sujets fidèles qui, le jour où il a tué son roi, en fabrique un autre, par instinct et sans le vouloir, du premier gaillard dont la poigne solide ou les grandes phraseslui remuent les entrailles. Mais imaginez un peu la stupéfaction de M. Gambetta, s'il est réellement un savant de bonne foi. Le voilà observateur et expérimentatedr, pratiquant la politique scientifique, conduisant la nation du fond de son laboratoire. Il veut la République, il travaille pour la faciliter en France. Et, un beau matin, il trouve une couronne au fond de ses cornues. Il s'était endormi en pleine république expérimentale, il se réveille dictateur. Quelle fin d'expérience !
A la vérité, je crois, pour ma part, qu'il en *st de la politique expérimentale comme de la jnédecineexpérimentale ;etencore cette dernière a-t-elledes bases nettement scientifiques. Quand ils en viennent à la pratique, les politiciens, comme les médecins, sont forcés de faire la plus large part à l'empirisme, tellement les conditions des peuples et des malades varient, selon les tempéraments et les milieux.
Je soupçonne donc II. Gambetta d'introduire une certaine fantaisie dans ses expériences. En tous cas, il n'avoue que les résultats qui peuvent lui être utiles dans sa carrière d'homme politique. A ce point de vue, le discours qu'il vient de prononcer au banquet de l'Union syndicale du commerce et de l'industrie, est bien caractéristique. Il faudrait l'étudier avec soin pour y montrer les parties vraiment scientifiques et les parties de pure flagornerie démocratique. On verrait clairement, comme je l'ai dit, qu'un homme politique de la nature de M. Gambetta, ambitieux etrhétoricien, ne peut pas être un savant d'esprit honnête et désintéressé.
Ainsi, il fait bien l'historique du droit d'association, il avoue bien que ce droit n'a pu prendre racine dans notre sol monarchique, même après la Révolution, et que de longues années ont été nécessaires pour l'y faire germer, constatant de la sorte la nécessité des lentes évolutions de la nature. Mais, plus loin, il ajoute cette phrase, extraordinaire de style, digne de M. Prudhomme : « Quelle est la couronne de la démocratie? Messieurs, c'est la liberté. » Et il repart, pour prédire qu'après les prochaines élections toutes nos querelles, tous nos malheurs seront finis : « Vous verrez alors se dissiper au grand jour des a.ssises nationales toutes ces rumeurs, vous verrez disparaître comme par enchantement tous ces artisans, je ne dirai pas de désordre, mais de discorde, etc., etc. » La tirade se termine par un souhait de longue existence à M. Grévy. Eh bien ! voilà la flagornerie, ce ne sont là que des phrases pour berner la foule, rien n'est moins scientifique, car rien n'est
moins vrai. M. Gambetta sait parfaitement que la lutte continuera après les élections et deviendra même plus vive. Seulement, comme chef de parti, il est obligé de conterde ces bourdes aux électeurs.
Ce discours du Grand-Hôtel est d'une forme lâchée, très médiocre. L'orateurabeau y adresser sa révérence accoutumée à la science, en disant qu'il entend faire de la « politique expérimentale » : on ne sent, ni dans le style, ni dans la construction même du discours, un esprit supérieur, amoureux de la précision et de la logique. Le fond reste mou, un peu fuyant; c'est de la rhétorique d'une qualité grossière, habillant des généralités quelconques. En somme, la science me paraît venir là, non pas comme la base du discours, mais comme un lieu commun qui est à la mode et qui doit bien faire aux yeux des électeurs graves. On devine que, rentré chez lui, M. Gambetta lâche carrément la science pour se remettre à sa terrible cuisine politique, cette cuisine encore obscure où s'accommodent nos destinées.
Au demeurant, je suis loin d'être l'adversaire de M. Gambetta. 11 est d'une étude fort intéressante. J'éprouve un malaise devant lui, parce qu'il n'a encore montré ni la netteté ni la puissance que j'aime; ses retraites savantes, le flot de mauvaises phrases sous lequel il a noyé ses actes jusqu'ici, ont affaibli mon admiration première. Du reste, il faut attendre. 11 se pose de plus en plus en observateur et en expérimentateur, il annonce dans tous ses discours qu'il va faire de la politique scientifique. Nous verrons bien.
La situation est simple, chez nous. D'un côté, les intransigeants qui veulent tout brusquer, en dehors des faits. De l'autre côté, M. Gambetta, qui, plus sagement à coup sûr, sinon avec un respect plus grand des réalités, entend procéder d'une façon lente. Et, entre les deux, la France, qui restera république ou repcu.ssera la monarchie, selon les phénomènes qui vont se produire. Je suis théoriquement pour la république. Mais, en vérité, je n'ose me prononcer sur le résultat définitif de l'expérience, lorsque je vois, d'une part, le dogmatisme violent et illogique des révolutionnaires, et, d'autre part, la réapparition fatale de l'dolâtrie monarchique autour de la personne de M. Gambetta. Si les révolutionnaires triomphent, nous allons à une dictature par l'anarchie ; si M. Gambetta l'emporte, nous courons le risque d'une dictature par le rétablissement de l'ordre lui-même, par le don volontaire de la nation retournant comme une femme mûre à la rage de ses jeunes amours. Est-ce à dire qu'il nous faut cent nouvelles années de politique expérimentale pour être un peuple régénéré, foncièrement républicain? Peut-être. Le probl''-me est alors renvoyé à nos petits-fils : dans cent ans, ils devront recommencer l'expérience. ,, ;
UNE CAMPAGNE