‹ Œuvres critiquesChapitre 32 sur 83 · NOTRE ÉCOLE NORMALE · texte numérisé non relu

NOTRE ÉCOLE NORMALE

C'est avec un attendrissement mouillé de larmes que M. Sarcey écrit parfois ces mots : « notre Ecole Normale. » Cela veut dire : TEcole dont nous sommes, nous qui savons tout et qui tranchons de tout; notre Ecole à nous et pas à d'autres, l'Ecole où l'on fabrique des écrivains parfaits, des penseurs impeccables, despolitiques aussi profonds que malins; l'Ecole en un mot, l'unique, celle dont il faut être pour réussir. |« Et, à la vérité, les anciens élèves de l'Ecole Normale constituent aujourd'hui un Etat dans notre Etat littéraire. lisse tiennent, ils sont une franc-maçonnerie. Comme nous avons eu des journaux où tous les juifs de la littérature étaient certains de se voir accueillir, nous avons également des journaux qui se recrutent spécialement parmi les Normaliens, jeunes et vieux. La République française les voit d'un œil amical ; les Débats et le Temps les prien t de monter ; le Dix-neuvième Siècle et la Revue des Deux Mondes descendent sur le trottoir et se jettent dans leurs bras.

Mais où la chose devient touchante, c'est lorsqu'un Eliacin de la rue d'Ulm se produit. Les patriarches, M. Sarcey. M. About et les autres, sont pâles d'émotion et de tendresse. Ils prennent le petit par la main, le montrent au peuple* lui promettent publiquement leur succession. Ils ont un style à eux. qui ne doit heureusement pas sortir de la famille. Et, pendant six mois, un an, le phénomène, tiré de son bocal, tambouriné, poussé, tient l'emploi de futur grand homme, dans la hiérarchie normalienne. S'il est bien sage, il n'y a même aucune raison pour qu'il ne devienne pas sur le tard un patriarche à son tour. ,

Parlons donc de « notre Ecole Normale », puisqu'elle occupe une place dans les lettres françaises. Cet hiver, les patriarches ont lancé deux têtes blondes, M. Reinach et M. Ganderax, avec toute la dévotion qu'ils apportent aux cérémonies de leur culte. L'heure est bonne pour juger, au point de vue des idées et du style, les produits de cette Ecole qui devrait être en somme l'Ecole des Art.s et Métiers de la littérature.

L'invasion des lettres par les Normaliens date de la fameuse fournée des Taine.des About, des Sarcey, des Weiss, des Prévost-Paradol. Ce sont les succès de ces victorieux d'hier qui ont tourné la tête des Reinach et des Ganderax d'aujourd'hui. Et, pourtant, il me semble que les cadets de^Taienthésiter,s'ils étudiaient sévèrement le cas de leurs aînés. Sous le talent, très réel chez quelques-uns de ceux-ci, sous le bruit que leurs noms ont pu faire et font encore, une vérité se dégage, qui se formule ainsi ; « Quand on a été élevé pour être un pion, il vaut mieux se résigner à être un vrai pion, que d'être en tout et partout tm pion déguisé. »

Quiconque a trempé dans l'air de l'Ecole en

est imprégné pour la vie. Le cerveau en garde une odeur fade et moisie de professorat; et ce sont, quand même et toujours, des attitudes rêches.des besoins de férules, de sourdes envies impuissantes de vieux garçons qui ont raté la femme. Lorsque ces gaillards-là sont spirituels et hardis, qu'ils trouvent des idées neuves, ce qui leur arrive parfois, ils les coupent en si petits morceaux ou les déforment si bien par le tour pédagogique de leur esprit, qu'ils les rendent inacceptables. Ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être originaux, parce qu'ils ont poussé dans une fumure particulière. Si vous semez des professeurs, vous ne récolterez jamais des créateurs.

L'exemple de M. Taine lui-même ne dément pas le fait. Certes, M. Taine est de tous ses anciens condisciples le tempérament le plus personnel, un penseur qui a formulé une doctrine, un philosophe qui écrit souvent avec la passion nerveuse d'un altiste. Mais voyez comme la robe du professeur l'a mangé et réduit. 11 a cru la jeter au fossé, dans le libre élan de ses premières œuvres ; et elle lui est restée collée aux épaules, elle a peu à peu étouffé ses audaces, elle a fait un académicien timoré, un trembleurde la philosophie, un équilibriste de la critique, de cet esprit investigateur que nous avons salué au début ainsi qu'un des chefs de l'évolution moderne. Aujourd'hui, retiré dans l'histoire comme un rat inquiet, il voit 89 à travers notre Commune de 71, en homme de cabinet que l'émeute de la rue a terrifié. 11 finira comme un pion.

Et M. Sarcey, ce professeur qui, depuis vingt ans, je crois, baigne dans les chaudes voluptés de nos théâtres? On poi'rrait croire que celui-là s'est dégourdi, parmi tant de petites femmes, sous l'ardeur des lustres, au milieu de cet air parisien qui aurait dû le griser. Eh bien : pas du tout : il appelle les dames « mon enfant i ; il professe, plein de bon sens dans sa cuisine courante de critique dramatique, d'une pesanteur incroyable et d'un horizon brusquement borné, lorsqu'il s'attaque à des idées générales ou à des q\iestions d'art. Sa vraie gloire est d'être un pion.

Et M. About, dont l'Ecole a mangé l'esprit, comme elle a mangé l'audace de M. Taine; ce pauvre M. About qui, blessé d'avoir lu quelque part que le romancier était mort en lui, a eu la malencontreuse idée de vouloir nous prouver le contraire, en écrivant son Roman d'un brave homme? Et :\I. Weiss, ce politique fin comme un cheveu, dont les opinions sont si difficiles à démêler, ce dilettante de tous les régimes, ce littérateur aussi indécis que remarquable, qui est resté en tout un professeur de Faculté? Et ce malheureux Prévost-Paradol, gorgé de sucreries par les doctrinaires, assis tout enfant sur les genoux de la vieille Académie, dont le talent bien ténu a inquiété l'Empire et qui est mort de l'Empire? Des pions, tous des pions, rien que des pions 1

Je ne nomme que les Normaliens en vue. Il faudrait un volume pour les citer tous. Ils peuplent les lettres, lejournalisme, les Chambres, qu'ils éniiettent, avec un hruit discret de souris. C'est une armée en marche. Et ils s'entassent par couche, les jeunes sur les vieux, chaque année lâchant ses recrues. Sur M. Sarcey, il y a M. Bigot, et sur M. Bigot, il y a M. Gaucher. Vous connaissez sans doute M. Bigot, un esprit distingué et gris, toutes les qualités et pas un accent. Mais vous ne connaissez certainement pas M. Gaucher, et c'est dommage, car celui-là est le nullité littéraire étalant son pédantisme le plus désagréable, la' bile du professorat s'éjaculant en phrases livides, dans des articles maussades d'impuissant. Des pions, tous des pions, rien que des pions 1

Et les jeunes n"ont pas peur I Cette fatalité de la férule, cet avortement de l'originalité chez leurs aînés, au lieu de les faire réfléchir, semble les exciter au contraire. Ils se jettent dans la presse, dans les lettres, dans la politique, l'estampille à l'épaule, conquérant le monde par la force de la médiocrité jointe à la force des idées toutes faites.

D'ailleurs, la fameuse franc-maçonnerie de l'Ecole leur évite les longs combats du début, qui les décourageraient. Ils ont eu des prix au concours général, ils sont célèbres comme des enfants prodiges, avant d'être nés à la vie parisienne. A peine ont-ils écrit un bout d'article, qu'on parle déjà de leur style. N'ont-ils pas tout appris, ne sortent-ils pas de « notre Ecole Normale »? M. Sarcey. par exemple, les traite tout de suite d'écrivains, avec une affection paternelle, lui qui a de si beaux dédains pour les jeunes poètes. Tuez-vous pendant dix ans à fouiller la langue dans des œuvres personnelles, apportez une nature nerveuse et exquise d'artiste, M. Sarcey ne s'en apercevra pas ; mais ayez seulement épelé l'alphabet à l'Ecole, écrivez dans le style neutre de l'endroit, et du coup M. Sarcey comprend et retire son chapeau.

Ne vient-on pas de faire un écrivain du jeune M. Ganderax? Certes, ce débutant est très sympathique, pour employer le mot banal; mais il faut bierf dire que ses débuts sont fort ordinaires et doivent même causer de l'inquiétude sur son originalité future. Il a jiubliédans le Gaulois des chroniques médiocres, |iréteutii>uses et ternes, sous le iiseudouyrne de Mortsauf. je crois; il a fait au Parlement de la ciitique dramatique quelconque; enfin, il vient de donner au Gynniase une pièce : Miss Fanfare, dont l'insuccès ne prouve rien, mais dont la formule vieillie, empruntée à M. Dumas fils, indique clairement un manque radical d'originalité propre. Et, n'importe I voilà M. Ganderax lancé par les anciens de l'Ecole; on amortit sa chute, on le relève homme de style. Ah 1 monsieur, comme il écrit bien ! que de finesse ! que d'esprit ! On va jusqu'à citer Voltaire. M. Gaïuierax, allons donc ! C'est un jeune pion émancipé, qui, à cinquante ans, sera uu pion aigi'i et insupportable.

I/l)istoire du jeune M. Reinach est la même. Encore un écrivain, celui-là, comme on en fabrique à la douzaine, là-bas. derrière le Panthéon. Il met \'oltaire dans sa poche, quand il va dans le monde, et le sort devant les dames. Voltaire.

madame, ah ! Voltaire ! C'est une phrase mécanique qu'on lui a apprise. Et il fait évidemment profession de mépriser les écrivains d'aujourd'hui, car on lui a enseigné le mépris de notre philosophie et de notre art. Tandis que M. Ganderax se mettait derrière M. Dumas, lui se mettait derrière JI. Gambetta. On sait le scandale de sa querelle avec M. Rochefort. Il fut célèbre huit jours. C'était une faute. Le voilà simplement redevenu un écrivain pour M. Sarcey. Certes, la littérature devrait de la reconnaissante à M. Gambetta. s'il faisait un souspréfet du jeune M. Reinach. Ce serait un pion de moins, et un pion qui se montrera féroce dans vingt ans, pour ceux de nos pauvres enfants qui commettront le crime d'écrire des oeu%Tes vivantes.

Tôt ou tard, il faudra causer une bonne fois du style, avec ces pions de l'Ecole Normale. Je sais que le sujet a été discuté cet hiver, dans un dîner où se trouvait M. Sarcey, en compagnie d'autres Normaliens- Si je le nomme, ce dont je lui demande pardon, c'est pour ne pas .sembler me battre contre des moulins à vent.

Donc, voilà des gaillards qui ont entre eux des sourires d'intelligence. Ils clignent l'œil, pincent la bouche, comme pour dire : « Le style, mais nous avons appris ça ! C'est un monsieur de notre connaissance ! » Et ils s'installent carrément dans ce qu'on leur a seriné. Le style, c'est ceci, c'est cela. Ils tranchent comme des bottiers, dans une société où l'on viendrait à parler de bottes. Au fond, ils paraissent même en avoir le droit, car ils devraient être très forts, puisqu'on s'imagine leur avoir enseigné, dans nos classiques, le moyen immanquable de l'être. Pendant deux ans, on leur a montré à faire des bottes, ils ont la prétention de savoir les faire à la perfection, comme pas un bottier du dehors, pas un bottier marron ne saurait les établir.

Ils partent de là, et ils nient carrément le style chez Flaubert et les Concourt. M. Sarcey n'a compris Victor Hugo qu'il y a quatre ou cinq ans; if est vrai que, depuis, il y met une telle fureur d'enthousiasme, sans don te pour rattraper le temps perdu, qu'il accepte tout, aussi peu critique dans l'admiration que dans la négation. Aujourd'hui, dans l'œuvre de Flaubert, il. Sarcey en est à admettre seulement Madame Bofary;\e reste lui échappe. Quant aux Goncourt, ils auraient écrit en chinois, que 51. Sarcey les entendrait certainement davantage. Pour lui, ça n'existe pas, il le déclare carrément. Comprenez que çan'existei)as ])our toute«notre Ecole Normale ».

Et je vous épargne les arguments, tels que ceux-ci : les règles, la langue immuable, la confusion des genres, etc. Remarquez qu'il ne s'agit pas d'aimer, mais de comprendre. J'accorde que, par goût, on veuille s'en tenir à la langue de N'oltaire. claire et sèche: et même je crois que nous ferions bien de boire à cette source française, dans notre griserie de mot» actuelle. Mais qu'on ne se cabre pas devant l'évolution qui s'est produite dans notre littérature, qu'on art l'intelligence assez large pour ac-cepter. au moins à titre de fait acquis, la langue nerveuse et vivai'te de nos artistes contemporains, ce style où sont entrés les sons, les clartés, les

UNE CAMPAGNE

odeurs, toute une notation nouvelle de la vie. Ne pas sentir cela, ne pas vibrer à cette langue, même quand on la redoute, c'est avoir l'épidernie d'une épaisseur de cuir.

Je me rappelle une autre théorie d'un Normalien. Dans un salon, il établissait deix genres de littérature : la littérature naturelle et la littérature voulue. Par, exemple, il disait : « Flaubert a voulu faire Madame Bovary, et à force de volonté il l'a faite. J'en ferais autant, si je le voulais. L'exquis, c'est le naturel, c'est de ne pas vouloir faire un chef-d'œuvre et d'en faire un, comme l'abbé Prévost a fait Manon Lescaut. » Appliquez donc cette jolie théorie aux chefs-d'œuvre de toutes les littératures, et vous verrez ce qu'il en restera. Il n'y a là qu'un de ces paradoxes chers aux esprits d'une naïveté compliquée. D'ailleurs, ce Normalien a bien tort de ne pas vouloir faire une Madame Bovary; cela seraitplusutileà sa gloire que toute la littérature inutile cpj'il fait sans vouloir la faire, ce qui est au fond sa seule excuse .

En somme, < notre Ecole Normale » peut être une excellente pépinière de professeurs. On y apprend beaucoup, et je crois qu'il serait bon d'y passer, comme préparation au métier d'écrivain, s'il n'y régnait un mauvais air pour la personnalité. Mais que les professeurs en iiipture de ban qui se jettent dans la littérature se persuadent bien qu'ils ne savent rien, du moment où ils posent les pieds sur le pavé des rues. Ce n'est pas avec des règles apprises, des auteurs classiques étudiés, une syntaxe et une rhétorique enfoncées à coups de férule dans le crâne qu'on se fait un style original. On apporte son

style comme on apporte son tempérament; il faut sentir puissamment pour rendre avec intensité, l'ne langue se transforme sans cesse et elle n'est jamais que l'expression vivante de la société du moment, fixée dans les œuvres des écrivains qui ou t le plus fortement senti et rendu cette société.

Je conclus. M. Sarcey et les autres, qui ont appris fe style, me semblent radicalement l'ignorer, tellement ils en parlent d'une façon étrange. Ils l'embaument, ils le placent dans des recettes. Quand ils vont se mettre à écrire, ils passent leur style, comme on passe un habit. Et quelle pauvreté, quelles incorrections, quelle fâcheuse langue, dure et morte, sentant le renfermé des Académies de province :

Se doutent-ils que Gustave Flaubert s'est suici'dé à refaire ses phrases? Se doutent-ils que Jules de Concourt est mort, lui aussi, de ce travail acharné? qu'Edmond de Goncourt, qu'Alphonse Daudet, que nous tous, passons des journées sur une page? que nous nous tuons, à vouloir la perfection, la flamme, la vie du style? Et ils ne nous sentent pas, et ils nous nient, et ils se poussent du coude, en gens entendus qui connaissent les bons crus du style et qui en ont dans leur cave. C'est ce qui m'enrage. Mais vous ne savez pas écrire, mais vous ne savez pas ce que vous faites, mais vous n'aurez Jamais le courage d'en mourir I Tous des pions, rien que des pions !

Enfermez-vous donc, écrivez une œuvre, tâchez d'y mettre votre sang, rendez-vous très malades, et nous causerons du stvle ensuite '.

Page 1