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CÉARD ET HUYSMANS

Avez-vous étidié parfois comment les légendes se forment?'Il y a là une végétation particulière de la bêtise et de la paresse humaines. Dans notre monde surtout, dans le monde du livre, du théâtre et du journal, c'est miracle comme on habille tout homme nouveau qui se produit. Les reporters partent avec un fort bagagederenseignementserronés ; les chroniqueurs viennent à la suite, gâtant encore ces premiers mensonges pour en tirer le plus de drôlerie possible ; enfin, la masse galope dans l'ornière creusée, amplifiant toujours, donnant aux légendes les plus folles une solidité indestructible.

Justement, depuis quelques années, j'assiste à la lente éclosion d'une légende. C'est un bel exemple qui pousse sous mes yeux, dans des conditions très curieuses. Ils'est rencontré cinq jeunes écrivains, J.-K. Huysmans, Henry Céard, Guy de Maupassant, Léon Hennique et Paul Alexis, que la ^^e littéraire a rapprochés et qui se sont retrouvés un soir chez moi, comme chez un frère aîné. Et voilà que peu à peu, sans les connaître le moins du monde, sans lire |leurs premières pages.

uniquement pour égayer les abonnés, reporters et chroniqueurs ont fait d'eux je ne sais quels grotesques fantoches de disciples à plat ventre dans l'ordure. Un plaisantin à court de copie a donné la note : tout le monde a suivi, les gens graves au.ssi bien que les blagueurs.

Donc, selon la légend e, les cinq jeunes écrivains se ressemblent : cinq abstractions, cinq têtes taillées dans le mèin<^ Ijois. L'opinion est faite, il y a des phrases pour les juger, sans distinction d'œuvre ni de signature. Et le stupéfiant de l'affaire, c'est que' tous cinq diffèrent radicalement de tempérament, c'est qu'en dehors des questions générales, pas un des cinq n'a les mêmes sentiments ni les mêmes idées.

Un jour, il faudra que je raconte cstte aventure, ce cas si caractéristique de notre histoire littéraire. Mais, en attendant, puisqu'une occasion se présente, je parlerai de J.-K. Huysmans et d'Henry Céard, j'esquisserai d'un trait ces deux physionomies littéraires si différentes, ces deux prétendus élèves qui compteront parmi les maîtres originaux de demain. Huysmans a publié

récemment un roman : En ménage: Céard donne cette semaine son roman de début : Une belle journée. \'oyons-les donc à l'œuvre et jugeonsles, au lieu de les plaisanter et de les injuiier.

Huysmans a derrière lui plusieurs volumes : le Drageoir aux épices, Marthe, les Sœurs Valard- C'est un artiste tout formé, un tempérament qui a donné sa note personnelle, et dont un critique de quelque flair aurait pu déjà faire une étude documentée et exacte. Ah bien ! oui, si vous croyez que nos bons critiques d'aujourd'hui se soucient des documents ! Ils ne lisent pas toujours les livres dont ils parlent ; et, quand ils les lisent, ils ne prennent pas la peine de les comprendre.

On vous a dit, par exemple, que le romancier Huysmans était un écrivain de la dernèière grossièreté, piquant de sa plume les immondices de la langue, se plaisant dans tout ce que l'art a de plus crapuleux. On vous l'a montré coifl'é d'une casquette, vêtu d'une blouse sale, vidant les fosses de la littérature. Dans tout le roman des Sœurs Valard. on n'a va que les fameuses « pisses de chat » qui se trouvent à la troisième ou quatrième page ; pas un critique n'est allé plus loin, et tous se sont répétés. La légende s'est faite, Huysmans — excusez le mot — écrit comme un cochon.

Eh bienl il arrive que justement Huysmans est un raffiné de la langue, un des stylistes les plus précieux, les plus délicats que nous ayons. Il a outré encore le rendu intense de ses aînés, il est allé plus avant dans la curiosité des tournures, dans la vie tourmentée des images, dans la traduction nerveuse des choses et des êtres. Voilà les bcyux coups de notre critique; à chaque pas, elle se casse le nez; quand elle déclare : « Cet homme ne sait pas écrire », dites-vous immédiatement : « Diable ! voilà un fm styliste ! »

Huysmans, d'origine hollandaise, apporte dans nos lettres françaises un tempérament de grand coloriste, qui rappelle les Rembrandt et lesRubens. C'est une des\isions les plus colorées que je connaisse. La vie entre en lui par les yeux; il traduit tout en images, il est le poète excessif delà sensation. Le traiter d'écrivain grossier est une bêtise colossale, car s'il descend dans la rue, il la voit toute flambante de vie, il en parle en artiste passionné, que la lumière grise. Rien de lourd, de commun ; au contraire, son défaut est le rare, l'exquis, l'exceptionnel. Il raffine trop, il tourmente et travaille trop ses phrases comme des bijoux.

Sans doute, il est dans la matière, ainsi que tous les peintres. Il voit la bête chez l'homme, en observateur qui ne va pas au delà du document. Il y a peu d'analyse dans ses livres, on n'y trouve guère que des tableaux. La psychologie pa.sse au second plan, ou parfois même manque tout à fait. Ce n'est qu'une puissante évocation du réel, tout ce qu'il a senti et tout ce qu'il a vu. aboutissant à de cruelles conclusions, à notre néant et à notre misère, sans que le romancier ait songé un instant à se poser en moraliste.

Mais allez donc faire comprendre aux pions de rr''c(]le Normale dont je parlais l'autre jour, qu'il y a idus de réelle philosoiihie et de style vécu cliez Huysmans que dans toutes leurs

doctes personnes réunies ! Ces patauds de la férule ont la peau littéraire trop dure.

Voici En Ménage, la dernière œuvre du jeune romancier. Ce n'est qu'une page de la vie, la plus banale et la plus poignante. LTne nuit, en rentrant, un mari trouve sa femme en flagrant délit d'adultère. Il ne tue ni le monsieur ni la dame, s'en va, reprend son existence de garçon, retombe dans les mêmes maîtresses. Puis, un soir que sa femme s'est présentée pour causer d'intérêts communs, tous deux restent étranglés d'émotion et se remettent ensemble. L'éternelle souffrance et l'éternelle bêtise de la vie recommencent.

.le ne connais pas de sujet plus profondément humain, dans sa simplicité. Nos joies et nos souffrances tiennent là. Tel est le train moyen de l'existence. Inventez des héros, promenez d'Artagnan par le monde, faites sangloter Claude Frollo de concupiscence devant la Esmeralda, lamentez-vous avec Lélia sur les sommets de la passion romantique : vous remuerez à coup sûr moins d'humanité. Notre roman ne séduit plus comme un rêve de l'imagination; il passionne et bouleverse, car il est fait de notre chair et de notre sang.

Prenez ce ménage, Berthe et André. La femme est une bourgeoise chlorotique, qui tombe aux bras d'un amant par sottise, sans un désir; du reste, lorsqu'elle veut se réfugier chez lui, l'amant s'épouvante et rompt tout net. Quant au mari, il tâche de se rattraper à l'existence par toutes sortes de calculs égoïstes, travaillé au fond de souffrances sourdes. Il reprend sa ^•ieille bonne Mélanie, s'efforce de sentir le bonheur de la liberté et de la solitude, puis est reconquis fatalement parla femme, qu'il avait cru chasser. Ce n'est plus la femme légitime; ce sont des femmes de hasard, jusqu'au jour où Jeanne, une maîtresse de jadis, le ramène au ménage, à tous les soucis de la vie à deux. Alors, à quoi bon quitter l'une, pour retrouver l'autre? Lorsque Jeanne part, c'est un écroulement. André n'a qu'à se remettre avec Berthe. 11 est aussi avaiicé que le matin où il a quitté la maison conjugale, furieux et hébété sous l'injure de l'adultère; seulement, il a derrière lui un peu plus de douleur et de boue. Logique féroce, conclusion terrible, dans sa bonhomie.

Huysmans a montré les faits, plus qu'il ne les a analysés. Il les a montrés avec sa puissance d'évocation, avec sa furie de style. Certaines jiages sont absolument d'un grand écrivain. D'autres, celles où les deux amis, André et Cyprien, évoquent leurs souvenirs de collège, ont tme passion et une colère qui moulent jusqu'à l'éloquence. Tout l'épisode de la petite Jeanne est d'une délicatesse exquise dans la sensualité. Et que de coins curieux, que d'observations notées d'un trait définitif, quel sens profond de notre Paris moderne, sans compter l'admirable scène de la fin, la réconciliation d'André et de Berthe, où sanglote la nécessité lâche du bonheur, la chair bête, éperdue et frissonnante de l'homme et de la femme !

Littérature morbide, dira-t-on. Oui. peut-être. Il y a là une recherche du cas pathologique, un goût pour les plaies humaines. Mais ce que personne uc veut voii, c'est que, si le romancier va

UNE CAMPAGNE

à la bête dans l'homme, l'artiste est un sensitif des plus délicats et un merveilleux ouvrier de la langue.

* Avec Henry Céard, nous entrons en pleine psychologie. C'est le produit d'une race différente, c'est un crâne d'une autre stiucture. Il peut avoir avec Huysmans une instruction commune, des lectures et des conversations qui les ont rapprochés; leurs tempéraments n'en restent pas moins très distincts, presque opposés.

Céard est un enfant de Paris, grandi dans le calme d'une famille bourgeoise, venue de province avant sa naissance. Pendant quelque temps, il a fait de la médecine. 11 a été touché par la science, il en a gardé un besoin de logique, tout en montrant un fond de scepticisme sur la certitude des vérités acquises. C'est un observateur et un expérimentateur qui considère la méthode scientifique comme la seule digne d'un esprit raisonnable, mais qui s'attend aux déconvenues et qui doute fort du bonheur final de l'humanité. Il y a là un trait général de sa génération : nos sciences commençantes font des sceptiques, mais des sceptiques braves, décidés à aller jusqu'au bout des faits.

L'artiste passe au second plan, le psychologue vient au premier. Céard a lu Flaubert et les Concourt; comme Huysmans, dans l'admiration de ses premières lectures, il leui a pris de leur rhétorique, de leurs procédés d'observation et de style. Mais ce n'est plus la vision ni le rendu excessifs, devenus si personnels chez Huysmans ; c'est au contraire un besoin d'équilibre, une marche plus lourde et plus soHde à la fois. Certes, les paysages abondent, les descriptions encombrent encore bien des pages; seulement, l'histoire des idées domine, les personnes dévident la continuelle analvse de leur cerveau. Céard est beaucoup plus dans la mécanique de l'âme que dans l'évocation des choses.

.\ussi est-il un critique de la plus fine pénétration. Il a donné à des journaux des études remarquables, qui n'ont manqué que d'un grand public pour avoir du retentissement. Il sait beaucoup et a la passion de démonter tout ce qui passe à portée de sa main. Même l'écueil est là pour lui, dans l'amour de la mécanique, dans l'idéologie; car il lui arrive de construire plus avec sa tête qu'avec ses sens, et ce sont toujours, dans un roman surtout, des constructions inquiétantes, plus voulues que réelles.

Dire qu'il s'est trouvé des gaillards pour le mettre dans le même sac avec Huvsman.s 1 Ah : les braves gens, comme ils nous amusent !

Une belle fournée est un début remarquable. Du premier coup Céard a donné la note la plus extrême, dans la simplicité que nous avons cherchée, nous tous ses aînés en littérature. On nous accuse do manquer d'imagination, ce qui est possible; en tout cas, nous ne cherchons pas limagination, nous choisissons des histoires toutes nues, des faits simples, apportant dans leur siniplicité même le plus d'humanité possible. Lh bien : je crois réellement qu'il sera dif-

ficile désormais de dépasser Céard, d'écrire tout un volume avec un fait plus simple. Les bons critiques vont certainement croire à une gageure.

Madame Duhamain, la femme d'un architecte, femme honnête, d'une intelligence moyenne, donne un jour, dans une crise d'ennui et de désir, un rendez-vous à un voisin, M. Trudon, un monsieur qui fait du commerce. Donc, un dimanche que son mari est absent, elle va à ce rendez-vous, sur le pont de Bercy, accepte un déjeuner au restaurant des Marronniers, résiste à M. Trudon, qui peu à peu la répugne et l'exaspère. La pluie, un orage brusque, les retient toute la journée dans le cabinet particulier, pleins de malaise, s'ennuyant à mourir. Puis, dans le fiacre qui les ramène, ils retrouvent leurs désirs, très attendris au moment de se quitter. Madame Duhamain rentre, se glisse sous le drap auprès de son mari qu'elle a trouvé couché, et rêve dans l'obscurité, en entendant marcher à l'étage supérieur Trudon, qui, furieux de sa résistance, est rentré avec une femme ramassée au coin d'une rue.

Quoi, c'est tout? Oui, absolument tout. Mais alors l'auteur s'est moqué du public? Il ne s'en est pas plus moqué qu'il n'a voulu le satisfaire. Je crois qu'il s'est demandé bonnement si, de l'aventure la plus banale, il ne serait pas possible de tirer de l'intérêt, de dégager une émotion profondément humaine. Et "il a réussi à mettre dans cette aventure si plate de madame Duhamain. tout le roman de la bourgeoise qui, un jour de bêtise, veut tâter de la passion et qui retombe au train-train de son ménage, heureuse de cet adultère manqué.

Etudiez cette œuvre, suivez-en l'analyse délicate et profonde. C'estun traité de psychologie, exposé dans les menus faits de l'existence. La crise part des premières entrevues de Trudon et de madame Duhamain ; tout est noté avec un soin extrême, le bal où ils se rencontrent, le rendez-vous donné, l'attente sur le pont de Bercy, puis ce long emprisonnement forcé dans le cabinet du restaurant, où, loin de goûter les joies rêvées, ils arrivent à une soulTrance insupportable ; ce qui est très moral par parenthèse, et d'une leçon très forte pour les bourgeoises que les romans de MM. Feuillet et Cherbuliez conduisent à deux doigts de l'adultère. Mais le morceau qui m'a le plus frappé, l'analyse de premier ordre est celle qui montremadamè Duhamain et Trudon alan guis dans le fiacre, las de la faute qu'ils n'ont pas commise, la poitrine serrée à la pensée qu'ils vont se séparer, après cette abominable après-midi qui a désormais la douceur d"un souvenir. Toutes nos larmes sont là, toutes nos larmes pour nos pauvres bonheurs, emportés à chaque minute, dans l'horreur frissonnante du plus jamais.

Et quelle fin d'une banalité effroyable : madame Duhamain de retour dans le lit conjugal, près de son mari qui ronfle, et écoutant !,ur sa tête le beau Trudon finir la journéeavecune maîtresse de rencontre 1 C'est ici, sans phrases, par la simple exposition des faits, un des réquisitoires les plus éloquents qu'on aitlancés contre . l'imbécillité de certains adultères bourgeois. " Céard a débuté par une œuvre qui marquera, je le dis sans crainte de me tremper; car cette

œuvre est d'une philosophie nette et d'un accent personnel. Elle arrive comme une note extrême, ce qui la met à part, très en vue.

" Maintenant, je m'attends bien à ce que la légende fonctionne. Céard et Huvsmans vont avec

Hennique, Alexis et Maupassant. -J'étudierai ceux-ci un autre jour, sans espérer faire d'un coup revenir la foule sur les jugements tout faits qu'elle a pris dans les journaux.

D'ailleurs, l'avenir est à mes jeunes amis. Qu'ils travaillent, on les connaîtra.

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