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NOS HOMMES D'ESPRIT

Nous sommes très fiers en France de nos hommes d'esprit. Ils sont une des curiosités de la nation, une des gloires de Paris, comme le pâté aux alouettes est la gloire de Pithiviers. Notre théâtre a popularisé l'homme d'esprit français, grand faiseur de mots, qui garde des grâces de ténor dans toutes les fortunes et sous tous les chniats, à Bruxelles ou à Pékin, chez les Lapons ou chez les Cafres.

Mais, depuis une cinquantaine d'années, le développement considérable de la petite presse a surtout fait pousser toute une race d'hommes d'esprit. Du jour où il a fallu cuisiner les informations à une sauce aimable, amuser les lecteurs par le tour plaisant donné aux faits de la chronique quotidienne,ils'est créé forcément une situation nouvelle dans le journalisme, celle des hommes d'esprit fonctionnant à ce seul titre, vendant de l'esprit comme on vend de la science et du bon sens. Ah ! oui. un tel, il a de l'esprit ! Et c'est uniquement sa raison d'être.

Certes, ce sont des gens utiles dans les journaux, dont la note gaie est fort agréable au public et qui aident à répandre le goût de la lecture. J'en connais même quelques-uns qui ont manqué avoir du talent. Seulement, je voudrais bien qu'ils ne sortissent jamaisdeleurspécialité: puisqu'ils ont de l'esprit, qu'ils tâchent de faire de l'esprit, mais qu'ils ne se risquent pas dans la critique, dans les questions générales, difficiles à égayer; car ils y perdent pied dès la seconde phrase, et rien n'est plus irritant ni plus douloureiix que cette blague parisienne, mirlitonnant à faux sur des sujets où il n'y a pas le plus petit mot pour rire.

Par exemple, voici M, Auréiien Scholl. Il me fait l'honneur de s'occuper souvent de moi dans ses chroniques. Je me permettrai de le nommer aujourd'hui, et si je ne puis y mettre l'esprit qu'il me refuse évioemment, j'abuserai au moins de mon avantage d'homme lo\ir(i pour être poli.

Les meilleurs amis de M. Scholl prennent des airsaffligés, lorsqu'ils parlent du talent de poète, «le romancier et d'auteur dramatique qu'il aurait p)i avoir. Savez-vous qu'il a écrit des vers <ornme tout le monde, des romans et des pièces quinesontpas plus mauvais qued'autres? Seuleinent, il me paraît dangereux d'insinuer que le journalisme l'a tué, car il ne vaut réellement que comme journaliste, et je ne vois pas trop ce qu'il resterait do son bagage, si l'on en retranchait les nouvelles à la main qui ont fait sa réputation.

J'ai lu sesvers etsesjomans.j'aivu ses pièces; c'est bien médiocre. Il n'a tenu sa petite place, dans ces vingt dernières années, que par sa verve batailleuse. Il est généralement exquis en dix lignes, bon quelquefois en cinquante, toujours ordinaire en cent. S'il se lance dans un article de fond, il devient détestable. Tâchez de lire les chroniques sérieuses qu'il riscjue sur des questions politiques, philosophiques ou littéraires; c'est d'une lourdeur, d'une confusion où l'on sent toute la misère, tout le néant de notre fameux homme d'esprit, voulant se battre avec une idée. Pour être à l'aise, pour retrouver sa souplesse et faire plaisir aux lecteurs, il doit retourner à son turlututu, à ses anciens échos, qu'il a l'unique tort de trop souvent repêcher dans ses tiroirs. Dame ! on finit par se vider, à un pareil métier d'amuseur.

L'idée est la grande ennemie des hommes d'esprit. On ne plaisante pas avec l'idée; s'ils résistent, elle passe sur eux et les écrase; s'ils veulent la servir, ils restent tout petits, les mains maladroites, sans force. C'est bien pour cela qu'ils se trouvent condamnés aux paradoxes à perpétuité, à la blague qui exagère et qui déforme tout. Dès qu'ils cessent de blaguer, ils ne sont plus que des bourgeoisdévoyés.Jeparle.bien entendu, de nos petits journalistes, de nos hommes d'esprit qui n'ont que de l'esprit, dans le sens drôle du mot, et qui ne le poussent pas jusqu'au génie comme Voltaire.

Mon Dieu ! oui, M. Scholl est un bourgeois dévoyé. Il peut avoir l'esprit du mot, il n'a certainement pas la. haute et libre allure de l'intelligence. Tontes les fois qu'il a abordé un sujet grave, je l'ai vu répéter des lieux communs, s'enfoncer en pleine banalité jusqu'a\ix épaules. Je ne connais pas. dans le domaine de la pensée, d'homme plus ordinaire, de cerveau plus épais, que ce cavalier élégant et spirituel de l'anerdote. On se tromperait souvent, si l'on voulait juger, sur la mine, de l'aristocratie littéraire : tel qui passe, avec des petites phrases légères et fringantes, n'est au fond qu'un pataud ; tel qui s'en va carrément, en brave homme aux chaussures solides, a la tête dans les étoiles.

Mais ce qui est d'une particularité plus amusante, c'est que M. Scholl, ce pourfendeur dont les jeunes journalistes se font peur entre eux. est certainement au fond un élégiaque. une âme tendre et sensible. Il aime les petites fleurs et les papillons. Le poète gobeur a persisté chez le sceptique féroce de la nouvelle à la main. Lui,

UNE CA5IPAGNE

qui a marché sur tant de vilenies, dans sa guerre d'épigrammes, est pris de brusques nausées, quand il parle de la littérature naturaliste, par exemple. Sa conscience et sa pudeur sont blessées, il a des indignations de bon épicier dont on veut pervertir la fdle. Pur regain de poésie, évidemment.

Le voilà donc homme d'esprit, sans rien pardessous. Quand il est spirituel, tout va bien, on n'est pas en droit de lui demander autre chose. Mais, quand il ne l'est pas, cela devient simplement funèbre.

Je suis mauvais juge sans doute, car on sait que je n'ai pas d'esprit, et d'autre part M. Scholl exerce le sien à tâcher de me rendre ridicule, ce qui m'empêche peut-être de le goûter comme il convient. Aussi, me défiant de mon appréciation, vais-je le prendre lui-même pour juge.

Par exemple, il a écrit dernièrement un article dans lequel il parodiait l'étudeque j"ai donnée ici sur Huysmans et Céard. Dès la première ligne, il trouve énormément spirituel de défigurer leurs noms et de les appeler Chouya et Boulou. Voyons, monsieur, rentrez un instant en vousmême, dites-moi si vous trouvez cela vraiment drôle? Ne vous gênez pas : si vous le trouvez drôle, dites-le, pour que nous sachions au moins une bonne fois quelles sont vos idées sur l'esprit. I

Dans mon article, j'avais dit que Céard était un tempérament équilibré. AI. Scholl arrange ainsi la phrase, pour la rendre extrêmement piquante : « Il y a chez lui un besoin d'équilibre, surtout le soir. » D'abord, on ne comprend pas ; puis, on se doute qu'il y a là une fine accusation d'i^Tognerie quotidienne. Monsieur, la main sur la conscience, est-ce drôle? Encore un coup, parlez librement, ayez le courage de votre goût littéraire. Si vous trouvez ça drôle, dites-le bien haut, dites-le de 'façon que personne ne l'ignore.

Plus bas, M. Scholl lâche ce délicat jeu de mots : « Je m'en tiens les côtes de Bretagne. » Très joli. Jenesaissi ça fait rire les bons lecteurs: moi. ça me fait pleurer. Cette ânerie du Tinta- /jwrreest-elledrôle, monsieur? Non, n'est-ce pas? Vous me l'abandonnez. Mais alors oii est-ce drôle, mon Dieu? Il faut pourtant que ce soit drôle.

Je trouve une phrase que je ne comprends pas : « On dit que nous manquons d'imagination, c'est possible, mais faute de personnages, nous mettons beaucoup d'humanité dans nos récits. » Cela est certainement très fin. carcela m'échappe. Ajoutez que c'est écrit en savoyard. Que peut bien vouloir dire « faute de personnages »? Enfin, ce n'est pas encore ça qui est drôle. Passons.

Cette foi.'-, je crois y être. \ok\ la perle de l'article, l'essence de l'esprit, le mot de^^tiné à faire le tour des cafés du boulevard. Il s'agit de ma personne. •< Physiquement, il a trouvé la quadrature du cercle : c'est sa tête, un fromage de Hollande incrusté dans une pierre de taille. » Mon Dieu ! l'image ne me blesse pas outre mesure. Les gens d'esprit du journalisme m'ont comparé déjà à des choses si sales, que le fromage de Hollande me laisse sans répugnance: il me flatte même. Mais, en vérité, ce fromage estil drôle? ^'ous, monsieur,quiavez imaginé cette

comparaison spirituelle, digne de Chamfort auquel on vous compare, étudiez-la donc de près, maintenant que vous n'êtes plus dans le feu sacré de l'inspiration, et avouez-moi franchement, de confrère à confrère, ce que vous pensez de ce fromage inscruté dans cette pierre de taille. Il n'est pas drôle, avouez donc qu'il n'est pas drôle 1

Eh bien ! voilà la qualité de cet esprit. Il est à fleur de mots, il va du coq-à-l'âne à l'amphigouri. Sa drôlerie ne porte que sur une poignée de Parisiens oisifs, et elle vit au plus l'espace d'un matin. Parfois, on me répète en jiouffant de rire le mot d'un clironiqueur, dont Paris se tord jusqu'au soir; je reste glacé, je n'ai pas le srtis de ce rire-là. Mais si je répète le mot deux ou trois jours plus tard, on est tout aussi glacé que moi, on ne comprend plus. Cet esprit, c'est le tic nerveux qui agit sur la bêtise d'une foule, c'est le tefrain idiot qui s'empare de tous pour une semaine. Et le pis est que, lorsqu'un journaliste a été sacré homme d'esprit, il peut lâcher toutes les pauvretés imaginables : tant de gens s'ennuient d'eux-mêmes, qu'il s'en trouA"e toujours quelques-uns pour se pâmer. Ah ! grand Dieu ! non, ce n'est pas drôle ! C'est triste à pleurer.

Et j'élargis la question, car je n'entends nullement m'acharner contre M. Scholl, avec lequel j'ai eu des rapports fort courtois, pendant les quelques mois qu'il a été rédacteur en chef du Voltaire. Je parle de tous les amuseurs du journalisme : je dis qu'ils font souvent une mauvaise besogne, lorsqu'ils cherchent, par besoin de métier, à ridiculiser les choses les plus courageuses du monde.

Oui. c'est là mon plus grave reproche. Nos hommes d'esprit n'ont pas la bravoure philosophique et littéraire. Jamais vous n'en verrez un défendre un novateur, marcher en avant d'une idée. Et cela s'explique aisément : nos hommes d'esprit sont forcés, par leur rôle même d'amuseurs, de se mettre toujours derrière la foule, car ils doivent faire rire le plus grand nombre. Ce sont les forçats de la gaieté universelle. Dès lors, ils ont toutes sortes de ménagements à prendre, il faut qu'ils se fassent bêtes à plaisir. Comme la foule aime à rire des nouveautés, des héroïsmes de l'intelligence, ils la grattent à cet endroit, ils tapentsurlestempéramentsoriginauxquise produisent, pour la plus gi'ande hilarité du pubhc bourgeois. A Jérusalem, les hommes d'esprit du temps ont dû écrire des nouvelles à la main contre le Christ.

La colère me prend, quand je lis certains articles, écrits par ces amuseurs uniquement pour flatter la férocité de M. Prudhomme. Ils blaguent la jeunesse, ils blaguent la volonté, ils blaguent tous ceux qui cherchentettousceuxquiosent.Je l'ai dit. ils sont M. Prudhomme lui-même, sous leurs airs fanfarons, M. Prudhomme avec ses préjugés, son horizon étroit, son art et sa morale aux grands mots vides. Leurs phrases ont beau sonner des fanfares : elles cachent une soumission aux sottises courantes, elles répètent les lieux communs, elles traînentl'intelligence française dans la banale ornière de tout le monde.

Encores'ils n'étaientque méchants, méchants d'une façon large et avec quelque littérature;

mais c'est qu'ils sont plus médiocres que mauvais. Ah ! qui donc collectionnera les clichés de nos hommes d'esprit, les plaisanteries toutes faites dont ils vivent depuis quarante ans 1 Cela devient surtout très sensible, dans la génération actuelle, qui a jeté son éclat avant la guerre. Voilà dix ans qu'ils vivent sur leur réputation, répétant les mêmes farces, riant de ce même rire nerveux, noté par OfTenbach dans ses opérettes. Gaieté fausse et irritante, qui a aujourd'hui des cheveux blancs. Rien n'est plus factice, rien ne sent davantage le procédé. Heureux les pauvres d'esprit, en vérité 1 La bêtise est moins bête au fond, plus sainte et plus désirable, que ces cabrioles réglées comme les pas d'un ballet.

J'en parle, du reste, sans rancune et sans peur, car ils n'ont pas de réelle puissance. Ils peuvent faire rire la galerie, ils ne la persuadent pas. Ce ne sont que des insulteurs qui accroissent le tumulte du triomphe. Quand ils s'attaquent à un homme vraiment fort, leurs mots fameux retombent à terre comme? des flèches émoussées. J'ai vu ce spectacle cent fois. Balzac, Victor Hugo, Delacroix, Flaubert, les Concourt, tous les puissants, sont debout, sans une égratignure.

après avoir servi de cible aux hommes d'esprit de leur âge. Allez, cherchez des drôleries, plaisantez notre effort, rééditez les clichés qui ont servi contre nos aînés : cela ne nous effleurert même pas. Et nous ne regretterons qu'une chose, c'est que vous soyez si rarement drôles, car nous aurions au moins quelque bénéfice à vous lire.

O génie français, esprit français, si net et si droit, fait de bon sens solide et de vive personnalité, tu sais bien quel faux esprit m'exaspère et me jette ainsi hors de moi ! C'est cet esprit de tremplin, cet esprit de culbute dans les idées et dans les mots, qui a faussé notie journalisme et notre théâtre, qui a gâté des hommes tels que M. Dumas fils, et fait de nos chroniqueurs les mieuxdoués des amuseurs de parade foraine. Toi seul es l'esprit, ô vieil esprit national, toi qui tires le rire de la raison, qui es simplement la fleur de l'intelligence et de la vérité :

Pardon pour les gens qui te salissent. Tu n'es pas en question, lorsque mes yeux tombent sur un journal et que cette exclamation découragée m'échappe : « Mon Dieu ! que c'est donc bête, un homme d'esprit ! »

EMILE DE GIRARDIX

Il est peut-être à la fois trop tard et trop tôt pour parler aujourd'hui d'Emile de Girardin : trop tard pour une oraison funèbre, trop tôt pourun jugementdéfmitif.

Je me risquerai pourtant, car mon intention est moins de m'occuper de l'homme et de son œuvre, que d'étudier à propos de lui les rapports de la politique et de la littérature. Il a été un exemple bien typique, dans cette question qui me passionne. Une fois de plus, je reviens donc sur ce sujet, puisque l'actualité m'apporte des arguments décisifs. ''» '■■■

Songez un instant à la carrière politique d'Emile de Girardin. Quelle somme énorme de travail, quelle continuité d'efforts, quelle vie pleine, donnée tout entière aux affaires publiques : Et. si l'on songe ensuite à l'inutilité pratique de tant de besogne, on demeure stupéfait; car Emile de Girardin n'est jamais parvenu â monter au pouvoir, et l'on peut même affirmer qu'il n'a jamais eu la moindre influence directe dans le gouvernement du pays.

Nos hommes politiques expliquent d'une phrase hi singulière anomalie de cet esprit si actif, qui a passé son existence à diriger les divers régimes, du haut de ses journaux, et dont tous les régimes se sont méfiés, au point de ne pas lui confier seulement une situation de garde champêtre. Ils (lisent : « Emile de Girardin n'était d'aui^iin pnrti. " Et cela explique tout, en effet : lorsqu'on n'est pas l'homme d'un parti en politique, on a beau aimer la vérité, la chercher et la

vouloir en tout, on doitse résigner à ne l'imposer jamais, écrasé à droite et à gauche sous les différentes sectes qui jurent être les seules à la détenir.

Au fond, Emile de Girardin a été le premier opportuniste. Il n'admettait que les faits; tout régime existant lui était bon, car, disait-il, il vaut mieux améliorer que changer sans cesse. C'était presque déjà la conception d'une politique scientifique, basée sur la race, le milieu et les circonstances historiques. De là, les apparentes variations qu'on lui a tant reprochées : il poursuivait les mêmes émancipations sociales à travers tous les gouvernements, utilisant la République comme il avait utilisé la Royauté et l'Empii'e. Certes, il risquait souvent des utopies, et souvent aussi les faits donnaient tort à ses tentatives. Slais il n'en demeurait pas moins très logique avec lui-même.

Tel a été son crime : il était seul, il ne s'appuyait sur aucune bande. Les monarchistes le regardaient comme un traître, les républicains ne pouvaient oublier ses campagnes contre eux. Dès lors, il ne lui était plus permis ni d'avoir raison, ni d'avoir tort. Avoir tort en tas, à plusieurs centaines de mille, parlez-moi de ça : On est un parti, on est idiot à son aise, on attend son tour pour reprendre à sa façon les bêtises du parti qu'on remplace. Mais apporter une personnalité indépendante, émettre des idées en dehors des formules, aller en solitaire vers le vrai, sans ménager les ambitions ni les sottises d'un état-major, c'est ne vouloir jamais être-

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Les quatre vents de l'Esprit.

UNE CAMPAGNE

quelque chose dans le plus éphémère des gouvernements, pas même ministre de l'instruction pubhque.

Eh oui I en politique, on n'arrive à rien, on ne gouverne pas sans un parti. Emile de Girardin s'est trompé radicalement, s'il a cm que l'intelligence suffisait. En face de ce mort d'hier, dont l'activité a continuellement échoué, mettez donc les vivants d'aujourd'hui, qui réussissent si aisément sans rien faire. Leur triomphe est de ne pas avoir d'idées, car dès lors on ne se défie pas d'eux. Puis, ce sont des gens à ne point sortir leurs opinions à tous propos : ils ont épousé un parti, ils en défendent les crimes et les platitudes, ils sont prêts à le suivre jusque dans le sajjg et dans la boue, tout en étant parfois assez intelligents pour savoir à quoi s'en tenir. Voilà des hommes de gouvernement ! voilà des gaillards qui ontl'art de mettre les peuples en coupes réglées !

Toute la misère de Iç politique est là. Si Emile de Girardin a souffert de son ambition déçue, c'est uniquement sa faute. Il a pris la politique de trop haut, dans la spéculation des idées: on est lapidé à faire ce métier, et l'on n'obtient pas mêmes des croix pour ses amis. Pour que la politique soit d'un bon rendement, il faut en tirer tout le pouvoir qu'on peut et avoir des créatures affamées à placer; il faut régner sur un petit peuple de fanatiques, d'innocents et de malins qui ont intérêt à la toute-puissance du patron : il faut subordonner la vérité absolue à l'intérêt du parti, être imbécile à l'occasion, abdiquer ouvertement sa personnalité, accepter les mots d'ordre de la di.=cipline. Dès lor^, on vit du parti et on le fait vivre, on devient l'associé d'une exploitation quelconque, on a sa chapelle et son culte, on est en passe d'être dieu.

Ne me parlez donc pas d'Emile de Girardin en politique ! C'était un enfant, malgré sa réputation d'habileté; c'était un philosophe, un littérateur '.

Mais il faut insister, car le cas est vraiment trop joli.

A tour de rôle, Emile de Girardin, qui n'était d'aucun parti, a été choyé et gâté par tous les partis. Quand il se i end ait utile grâce .î scn grand talent, on le baisait tendrement sur les deux joues. Sous Louis-Philippe, dans plusieurs occasions, il a été de la sorte l'enfant chéri. En 1870, lorsqu'il soutenait le ministère Ollivier, l'Empire souriait et lui promettait le Sénat. Enfin, lors de sa furieuse campagne contre le 16 Mai, notre République, brusquement séduite, trouvait des chatteries de jeune femme pour ce vieillard ; et il a même dû à ce retour des républicains d'être enterré décemment.

La bonne comédie ! Un parti le choyait tant qu'il se battait pour lui. Puis, si les faits, si les besoins de ce qu'il croyait être la vérité, le poussaient à défendre les intérêts d'un autre parti, c'étaient des huées dans la première bande, tandis que cet autre parti, qui l'injuriait la veille, le comblait à son tour de compliments. Dès lors, on comprend l'étonnante quantité de boue que lui a value son obstination d'indépen- .dance, car il a eu successivement toutes les sectes politiques contre li'i; et trois ou quatre

le saUssaient à la fois, lorsqu'une seule s'occupait à lui essuyer hypocritement, sur le visage, ses crachats de la veille.

Mais, dites-moi, que pensez-vous, en ces occasions, de la moralité des partis? Emile de Girardin est, par son talent de polémiste, une force considérable ; ils le savent, ils en usent quand ils peuvent, quittes à la nier et à la qualifier abominablement, dès que leurs voisins en profitent à leur tour. Il y a mieux : toutes les fois qu'un parti, aidé par Emile de Girardin, arrive au pouvoir, il se hâte de le payer d'ingratitude, en le laissant à l'écart; il s'est bien servi de lui; mais, au lendemain de la victoire, il le traite en soldat suspect et compromettant. Pensez donc ! un homme qui est seul, qui a des idées à lui, qui se bat en enragé ! Et, chez les hommes politiques à principes, perce un mépris pour ce vaillant qui fait le coup de feu dans lous les camps, dès que la passion l'emporte. ;.; u-

Farceurs ! ce n'était guère propre, ce que vous faisiez là. On n'accepte pas de ces coups d'épaule, quand on est résolu à ne pas les payer. Encore undeces calculspeu morauxdes hommes de gouvernement : ils emploient tous les outils, quittes à jeter ensuite ceux qui leur paraissent indignes; ce qui, à leur manque complet de scrupules, ajoute une forte dose d'ingratitude. La politique est le cloaque où croupissent toutes les vilenies et toutes les lâchetés humaines.

Et remarquez qu'Emile de Girardin, s'il n'avait pas de jiarti derrière lui, avait un public considérable. Quand il prenait un journal, brusquement la vente montait de cinquante à soixante mille exemplaires. Les hommes politiques ne pouvaient donc le traiter en rêveur solitaire, car beaucoup des plus importants d'entre eux, qui ont la bouche pleine de leur mandat, sont loin de s'appuyer sur une pareille foule. N'importe, il n'était qu'un journaliste : on le trouvait bon pour agir sur.le pays, dans les crises graves ; mais, quant à le regarder comme pouvant représenter le pays, c'était une autre affaire. On ne représente pas le pays, lorsqu'on exprime la moyenne du bon sens de la nation, ce quepensent les braves gens qui restent chez eux. Pour le représenter, il faut être d'une bande, d'une minorité enrôlée sous un drapeau, et ne plus parler ' qu'au nom de cette poignée d'hommes.

Je veux en arriver à ceci. 5'^ '

Quand on est bâti comme Emile de Girardin, quand on a une personnalité, quand on entend marcher seul, à sa guise, on ne fait pa.'; rie la politique, on fait de la littérature. Dès lors, plus de honteux compromis, plus de mensonges imposés, plus de troupeau marchant sous le fouet de la discipline. L'écrivain est d'autant plus grand qu'il s'est dégagé davantage.

Mais c'est ici le malheur d'Emile de Girardin : il a fait de la politique avec un tempérament d'écrivain, et je crois qu'on ne saurait le juger d'une )ihrase plus nette ni plus précise. Tout son cas découle de cette dualité de nature. Il ne laissera absolumentrien, parce qu'en politique il a travaillé en philosophe, en utopiste, en sim)ile virtuose de la polémique, et parce que dans les lettres il n'a vu uniquement que le côté social, dédaigneux de l'art et du mouvement des idées.

Prenez sa grande création, celle à laquelle

son nom restera altachJ, cette presse politique à quarante francs, qui aujourd'hui règne sur l'opinion. Affiche-t-elle un assez beau mépris delà littérature? Noanit-elle le public d'une nourriture assez indigeste? toujours de la politique, de la première page aux annonces ! Un homme qui a enfanté une pareille fille, si vide et si bruyante, encombrant l'esprit français d'une matière si grossière, n'aimait certainement pas les lettres, et soyez certain qu'il en portera la peine par un oubli rapide.

Le plus singulier est que, pour lancer la Presse, autrefois, Emile de Girardin crut devoir utiliser la littérature. La spéculation était basée sur l'engouement du public, alors dans tout son feu, pour les romans-feuilletons. D'autre part, il a compté les écrivains célèbres de l'époque parmi ses collaborateurs. Mais les choses avaient bien changé quelques années plus tard. Sans doute, le succès étant venu, il s'imagina que la littérature, employée par lui à titre d'amorce, n'avait plus aucune raison d'être. Il ne conserva dans son amitié aucun des grands écrivains de 1830, et il ne chercha point à s'attacher les nouveaux écrivains qui grandissaient. Du moment que ses journaux marchaient sans littérature, il en paraissait enchanté : c'était un bon débarras, on allait donc pouvoir politiquailler jusqu'au ramollissement complet des lecteurs.

Et c'est alors que poussèrent les journaux d'Emile de Girardin que ma génération a connus. J'avoue rester béant devant eux, comme un âne devant un tournebroche. Je ne les comprends pas, je ne parviens pas à m'imaginer comment des cerveaux français peuvent quotidiennement faire leur nourriture, et pour beaucoup leur nourriture unique, de ces feuilles où ils ne trouvent d'un bout à l'autre que de la politique, accompagnée parfois d'un peu de basse littérature ; et encore quelle politique ! un piétinement sur place, des douzaines d'articles filandreux à la file sur des questions infimes, du remplissage con-

tinuel pour combler les vides de la semaine, un effroyable, déluge de phrases n'apportant rien, tombant dans le vide à chaque numéro. Le pis estque, les journaux d'Emile de Girardin étant réputés pour être très bien faits, tous les nouveaux politiciens les imitent. De là, notre presse politique actuelle, que je déclare illisible, quand on a le cœur à gauche et qu'on ne nourrit pas l'ambition de devenir sous-préfet.

J'osai dire mon sentiment à Emile de Girardin lui-même, un soir que je m'étais rencontré avec lui, dans une maison amie. Je ne l'avais pas revu depuis 1865, époque où il désira me connaître, après avoir lu un chaud plaidoyer signé de mon nom, en faveur de sa pièce : les Deux Sœurs. Il parut très surpris. Est-ce que réellement la littérature intéressait encore quelqu'un ? Ses abonnés ne lui en demandaient pas ; alors, àquoi bon leur en donner? et, comme j'ajoutais que la passion des lettres est au moins aussi puissante que la passion de la politique, qu'on pouvait remuer les foules avec le seul mouvement littéraire, il eut un sourire de doute. Il était alors, je crois, dans le scrutin de liste, et il n'y avait au monde que le scrutin de liste. Le théâtre seul l'intéressait; encore le considéraitil comme une tribune et rêvait-il d'j' porter simplement ses batailles de polémiste.

Je le répète pourconclure, la littérature se vengera de ce dédain sur sa mémoire. Le vent qui, chaque soir, emportait ses articles, emportera toute son œuvre.

Et quel dommage ! car il y avait, dans cet homme, une personnalité superbe, une indépendance rare, un grand courage intellectuel, le plus beau des courages. C'est bien en cela qu'il était trop haut pour réussir dans les œuvres basses delà politique ; mais il y esttrop descendu et il y restera étouffé, comme dans un tas de boue, sans jamais avoir eu les bénéfices de sa déchéance.

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