PROTESTANTISME
Si l'esprit pédagogique, dont j'ai parlé dans mon étude sur les Normaliens, est un danger pour notre génie français, fait de logique et de clarté, il est un esprit plus nuisible et plus redoutable encore, l'esprit protestant, qui, à cette heure, s'efforce de tout envahir, notre littérature, notre presse, notre politique. Ce n'est plus simplement une coterie, c'est une religion. Là est l'ennemi.
Je n'attaquerai aucune foi. j'entends rester dans le pur domaine de la discussion scientifique. Ce sont, d'ailleurs, ici, des opinions personnelles qui n'engagent personne autour de moi. Que les lecteurs du Ft'garo veuillent donc bien m'accorder toute la liberté d'examen nécessaire.
Aux yeux des libres penseurs d'aujourd'hui la Réforme, lorsqu'elle s'est produite, a été un
pas en avant dans l'enquête de la'vérité. Elle retournait aux sources, elle réclamait la discussion, elle conviait tous les fidèles à faire le plus de clarté possible sur les textes, de manière à n'obéir qu'à la raison. C'était une façon de rationalisme chrétien, se proposant d'épurer les mœurs et de mettre de l'ordre dans l'intelligence. Les débuts furent superbes d'héroïsme et d'espoir : le monde, régénéré, allait en quelques enjambées entrer dans la vérité absolue et goûter la félicité parfaite. Et. au bout de trois siècles, voilà que le protestantisme est devenu une borne, un bloc tombé en travers de la route du progrès, plus lourd, plus entêté, plus dangereux que les religions dont il se flatte d'être le perfectionnement.
L'aventure était fatale. Elle se produit dans tous les ordres de phénomènes : quaml le mieux
UNE CAMPAGNE
s'exalte et se pose en solution définitive, il barre l'avenir et n'est plus que détestable. Aujourd'hui, un esprit scientifique s'entendra plus facilement avec un catholique qu'avec un protestant; il trouvera chez le premier plus d'humanité et plus de souplesse; tandis que le second gardera une raideur maussade, en homme qui est convaincu d'avoir la vérité dans sa poche.
Les protestants ont beau être partis de la liberté d'examen, ils n'en sont pas moins une secte religieuse, et non une école scientifique. Or, une école scientifique seule peut aller au bout de la vérité, car elle s'appuie uniquement sur les faits, et se déclare toujours prête à modifier ses solutions, si de nouveauxfaitsl'exigent. Une secte religieuse, au contraire, qui base toute sa croyance sur un document révélé, immuable, en est réduite à l'obstination, et doit plier la nature au gré de ce document. Par exemple, les protestants ont pu avoir la prétention de ramener le christianisme à l'esprit de la Bible : ils n'en restent pas moins enfermés dans la Bible, dans un document extra-scientifique, et aussi étroitement que les catholiques à coup sûr. Dès lors, les voilà murés, ils ne peuvent faire un pas en avant. Les libéraux, les révolutionnaires du seizième siècle, sont devenus les réactionnaires du dix-neuvième.
Et, j'insiste, des réactionnaires d'autant plus féroces, qu'ils prétendent toujours marcher à la tête des idées. La science les a dépassés ; mais ils ne veulent pas en convenir. Ils tâchent de l'accommoder avec leurs dogmes; puis, comme elle résiste, ils fmissent par la nier. Au fond, ils rexècrent,iissententenelIelatoute-piiissancequi les écrasera un jour. Comment voulez-vous que l'entente soit possible? Pour un protestant, une fatalité pèse sur la vie, l'homme est né mauvais, il n'y a rien à attendre de lui ; pour un savant, la vie est la grande force, l'humanité est le produit toujours superbe de la machine universelle. Toutes les religions viendront se briser contre les faits, surtout celles qui se raidiront contre eux, après avoir cru les dominer.
Voyez, d'ailleurs, où en sont les protestants. Je trouve des détails très curieux dans un roman : Palmyre Veulard, que publie M. Edouard Rod, un jeune écrivain de grand avenir. M. Rod est Suisse et parle des sectes religieuses de son pays en homme admirablement renseigné. On n'imagine pas un gâchis pareil. Cela finit par être drôle. Il y a d'abord deux grandes Eglises bien distinctes : l'Eglise nationale, dépendant de l'Etat, démocratique, d'une orthodoxie discutable ; etrEgliselibre,soutenueparles familles riche.'', conservatrice, d'une orthodoxie plus rigide. Puis, entre les deux, s'est produit un pullulement de sectes extraordinaires. Les Eglises continuellement, se forment et se divisent à l'infini. Pour la plus légère façon nouvelle d'expliquer un verset de la Bible, on se met à quatre ou cinq, et on fonde sa petiteEglise.Parexemple, dans la secte des Darbistes, une scission effroyable a éclaté sur la question de savoir si le Christ « compatit » ou « sympathise » à nos malheurs; et voilà deux Églises, voilà deux groupes de braves gens qui tombent en fureur et qui se damnent réciproquement, à grands coups de textes sacrés !
Les protestants disent aux libres penseurs :
« De cjuoi vous plaignez-vous? Nous sommes l'Eglise ouverte. Si les sectes se multiplient chez nous, c'est que nous posons en piincipe la liberté d'examen. » Je le veux bien. Seulement, l'Eglise ouverte n'est plus l'Eglise, sans être encore la Science. Et de là viennent la misère et l'impuissance du protestantisme. L'esprit d'examen est un outil terrible qui se révolte dans leurs mains et finiia par les tuer; il va au delà des documents révélés, il anéantit foute religion. Malheur à la foi qui s'avise de l'employer ! Aussi l'émiettement des sectes protestantes" estil un symptôme caractéristique. Le catholicisme .immuable a sa raison d'être. Le protestantisme, comme toutes les formules intermédiaires, restera ,écrasé entre les dogmes et les lois qu'il a voulu concilier.
Je me hâte de rentrer dans ma spécialité d'écrivain et de morahste. .\u demeurant, comme toute métaphysique m'épouvante, le protestantisme ne m'intéresse que par son influence sur les mœurs littéraires, sociales et politiques. S'il paraît s'émietter, si nous sourions du pullulement de SCS Eglises qui poussent en une nuit, comme les champignons, il ne faut pourtant pas le dédaigner, car il reste une puissance redoutable. On nous en menace comme de la religion de demain, quand les races du Ncrd auront dévoré les races du Midi. Il est d'autant plus à craindre qu'il semble répondre au rationalisme de notre âge, satisfaisant à la l'ois le vieil instinct religieux etlesnouveauxbesoins d'analyse. Et quelle détre-sse, quelle société de cuistres et d'hypocondres, s'il triomphait 1 II faut vivre quelques mois dans un pays protestant, en Suisse, par exemple, pour voir quel niveau la Réforme paste sur la tête d'un peuple. La moyenne est honnête et a horreui- du mensonge, c'est vrai: mais cette moralité a été achetée au prix de l'individualité et de la virilité de l'homme. La fatalité du mal pèse sur tous ces pauvres gens, les accable et les assombrit. Pour eux. la vie n'ast plus qu'une lutte obscure et désespérée contre le péché, au lieu d'être l'expression de toutes les forces, la floraison même de la création. On meurt dans cet air de continuelle pénitence, dans ce prétendu libre examen qui aboutit fatalement à la négation de la liberté humaine.
En littérature, les résultats sont plus désastreux encore. Je voudrais qu'un esprit jeune et hardi étudiât l'influence du protestantisme sur les lettres, dans les pays où il a triomphé. Ainsi, voyez l'Angletterre actuelle et comparez-la à l'Angleterre de Shaktpeare, de Ben Jonson, de tous ces génies d'une audace et d'une violence si larges. A côté du théâtre qu'ils ont créé, de ce théâtre où la bête humaine est lâchée tout entière, mettez donc le train-train bourgeois et évangélique des romans d'aujourd'hui. Le protestantisme a fait son œuvre : il a passé son niveau, il a créé une littérature utilitaire, dans laquelle l'analyse exacte et complète de l'homme est défendue comme une inconvenance. Aussi le théâtre, qui vit de passion, est-il mort à Londres ; on y discute encore avec terreur si l'on doit y autoriser la Dame aux camélias. Quant au roman, il est tombé au conte moral, à la lecture permise en famille. Sans doute l'ancien
génie saxon, si âpre et si ci^u, se débat parfois. Ils ont en Tackcray, ils ont eu Dickens. Et encore prenez Dickens, d'une émotion si pénétrante, d'une vie si intense : ses personnages ne son!: qae des poupées sentimentales, à côté des personnages de notre Balzac; pas un ne dresse un type vivant, complexe, a^ant la hauteur du mal et du bien. Dickens est un Balzac dont la race a trempé dans des siècles de protestantisme.
Il en est de même en Allemagne, où les lettres agonisent sous le joug des sectes religieuses et dans les brouillards de la métaphysique. Ils n'ont plus un auteur dramatique, plus un romancier d'une véritable valeur. La police rehgieuse est là qui écrase l'originahté. Leur morale tourne à l'hypocrisie; ils exigent, dans les livres et au théâtre, le silence sur les chancres qui les dévorent.
Mais c'est en Suisse où l'exemple devient le plus frappant pour nous, car il s'est créé là toute une littérature écrite en notre langue et ayant une odeur propre. On ne saurait s'y tromper : en ouvrant un livre, on sent immédiatement s'il a poussé dans l'air épais de Genève ou de Lausanne ; et le plus singulier est qu'il suffit parfois d'avoir respiré cet air, sans être soi-même protestant. La littérature suisse est à la fois enfantine et pesante, grise et d'un idéalisme fleuri. Au fond, elle cède toujours à la rage du prêche, et elle apporte, même lorsqu'elle veut consoler, la désespérance>de la damnation finale.
Toppfer est un des maîtres de cette littérature, .le ne connais pas de livre plus lourd dans l'aimable que les Nom'elles genevoises. Aujourd'hui, les romans de M. Victor Cherhuliez sont aussi d'excellents échantillons de la littérature suisse, bien qu'additionnés d'une dose de George Sand. Le protestantisme qui, dans les batailles de sa naissance, a dicté les vers énergiques d'Agrippa d'-\ubigné,ne produit plus, aux jours maussades de sa vieillesse, que des œuvres incolores et romanesques, dont la prétendue morale détraque les jeunes filles bien élevées.
Voilà l'ennemi, entendez-vous ! pour le génie de notre race si primesautier, si libre, allant de lui-même à la vie et à la vérité.
. Tenez ! à mon sens, tout le protestantisme, toute la lourdeur allemande et l'épaisseur suisse s'incarnent dans un homme, M. Edmond Scherer. Il suffirait d'étudier celui-là pour nettementdéterminer le danger qui nous menace, si nous nous lai.ssons jamais conquérir.
M. Scherer est né à Paris, d'une famiîle originaire de la Suisse. 11 a étudié la théologie à Strasbourg et a occupé pendant quelque temps une chaire d'exégèse à l'Ecole évangélique de Genève. Plus tard, ses idées se modifièrent, il prit la direction du mouvement libéral, lors de la crise qui se déclara parmi nos protestants français. Jusque-là, rien de mieux; chacun est le maître de sa foi. Mais M. Scherer devint journaliste, fit des campagnes dans Je Temps, et dès lors il travailla à notre conversion littéraire, politique et sociale, avec cette pesanteur et cette mau.'-saderie qui sont la marque même du protestantisme.
Comme il nous arrivait avec tout un solde de philosophes allemands, et qu'il déballait sa mar-
chandise dans des articles intei'minables, d'un poids énorme, les lecteur.s lui tirèrent respectueusement leur chapeau. En France, nous avons une admiration profonde pour l'ennui. Dès qu'on nous assomme et que nous ne comprenons plus, nous préférons nous en sortir en déclarant que le monsieur est très fort. Il eut donc tout de suite une réputation parmi les gens graves. Certes, personne n'a envie de l'en déposséder; car il faudrait le lire, besogne dont bien peu se sentent capables. Pourtant, j'ai lu son dernier travail sur Diderot, et je déclare que c'est une pitié et une grande tristesse, que de voir notre Diderot, ce passionné, ce vibrant, cette flamme toujours flambante de notre génie, tomger en tre ces mains carrées de protestant. L'étude est absolument médiocre.
Ce n'est pas tout : on a fait de M. Scherer un homme politique. Et, ici, je voudrais pouvoir m'étendre, car c'est notre République surtout qui est menacée d'une invasion de protestants. M. Scherer n'est pas le seul; il y en a d'autres, au Sénat et à la Chambre; on dit même qu'on choisit volontiers dès ministres parmi eux. C'est que notre République dogmatique est ellemême d'essence protestante; non pas la République des capacités, la République scientifique, progressive et vivante, que nous sommes quelques-uns à rêver: mais cette République des médiocrités, cette République de doctrine et de néant que l'on nous impose. Ils sont là tout un banc de protestants, parlant de leur honnêteté, abusant de leur moralité, prenant des airs absolus d'hommes qui seuls dispensent du bien etdu vrai. Et si on les laissait faire, la France deviendrait une grande Suisse, qui, avant dixans, serait morte d'hypocrisie et d'ennui.
En littérature, le ravage serait plus terrible encore. On ne lit pas assez les articles littéraires de M. Scherer. Je comprends qu'on se contente de les saluer au passage, en les acceptant sur l'étiquette: mais que de perles de style, qued'affirmations étranges on perd à ce respect exagéré ! Ainsi. M. Scherer en est encore à nier Balzac; j'ai lu une étude de lui où il déclarait qu'un honnête homme n'avait pas Balzac dans sa bibliothèque. Quant à son style, il est extraordinaire d'épaisseur et de vide: c'est à croire que l'écrivain traduit de l'allemand. Et cela ne va pas sans une ignorance absolue de notre monde moderne, de notre art, de nos volontés et de nos efforts II nous juge comme La Harpe nous jugerait. Quand on le compare à Sainte- Beuve, dont le .«ens critique était si souple et si pénétrant, on est pris d'un rire involontaire, tant il apparaît lourd, carré, têtu et fermé. Ici, le protestantifnie se complique de pédantisme. Il y a, au fond, un professeur de théologieqni se prononce d'après des dogmes. Cet homme c\\ii n'a pas de style personnel, qui ignore radicalement l'art d'écrire, a toutes -sortes de principes pour nier le style, chez les écrivains qui en on t apporté un. dans leur chair et dans leur sang.
Eh bien ! non, il faut se révolter à la fin ! Ces protestants ne sont ni la vérité ni la liberté. Je préfère les catholiques, q\ii au moins sont des artistes. Toute notre race répugne à cet enn'gimentement ries volontés, à cetaplatisseiuiut des individualités, sous un piétexte souvent hypocrite de morale. Nous voulons être libres et fiers.
UNE CAMPAGNE
être même capables de ce qu'on appelle le mal, s'il doit en sortir une affirmation éclatante de la vie. Qu'ils s'en aillent, s'ils ont faim de métaphysique et soil' de discipline ! Noos sommes en France et non en Allemagne !
Je ne leur envie qu'une chose.lenrrage de propagande. Certes, je ne rêve pas de faire, comme eux, donner des sous aux enfants pour acheter et élever des petits nègres, ou bien pour envoyer aux Esquimaux des gilets de flanelle et des Bibles. Mais en voyait te puissance du prêche,
la force de l'étude des textes en commun, je songe souvent h U belle besogne qu'on ferait, si des missionnaires denos sciences parlaient à leur tour pour conquérir les intelligences.
Oui, c'est un rêve dont je me berce. Nous aussi, nous commençons ;> avoir nos Ev iniriles, nos testes de vérité. Eh Iji^-n ! pourquoi ne pas nous les communiquer les uns aux autres, pourquoi ne pas les expliquer à ceux qui les ignorent et semer ainsi lA bonne parole, jusque dans les hameaux les plus reculés? Allons, où est notre Calvin? Qu'il se lève et qu'il marche I]