RÉPONSE AUX PROTESTANTS
Les lettres d'injures pleuvent chez mol, à la snite de mon article sur le protestantisme. Cela ne m'étonne pas, je m'attendais même à ce dé- Inge. car les protestants, malgré leur fameuse liberté d'examen, endurent très rijal la discussion et en arrivent tout de suite aux gentillesses bibliques. Pour im rien, vous êtes traité de chien, de cadavre et de vomissement.
Certes, quinze années de bataille littéraire m'ont bronzé. Mes confrères m'en ont fait voir d'autres. Aussi ne serais-je pas ému, s'il ne s'agissait que de mon humble personnalité; mais le cas est plus grave, ces poignées d'ordures pieu.ses sont jetées surtout à la face de Paris et de la France entière. Paris est la grande Babylone qu'il faudra un jour assainir par la flamme: la France est nne prostituée que les soldats de Dieu devront pousser dans nne basse -fosse, les pieds et les rnains chargés de chaînes. Ce sont là des images sans doute, et dont le tjTisme fait sourire; seulement, quel étrange état a'esprit, dans notre siècle de science, et comme ces âmes sont troublées au fond, pour qu'un pauvre article de journal, en y tombant, y soulève tant de boue sanglante :
Je retiens donc snr le protestantisme. Pour nous la question est capitale, au point de vue social, politique et littéraire; et je n'ai qu'un regret, celui de ne pouvoir la traiter avec les développement's qu'elle demande. Enfin, je l'aurai toujours signalée aux esprits savants, qui sont en situation de l'étudier avec plus d'autorité et de certitude que moi. ,...1:^!^.
Naturellement, je laisse de côté les injures. Je préfère répondre à une correspondance de Genève publiée dans les Débats, et à un article donné au Temps par M. Edmond Scherer.
Le correspondant de Genève est surtout très étonnant. Il affecte la légèreté, il veut montrer sans doute que la littérature protestante a des grâces et des souplesses d'écureuil, quand elle veut bien descendre au badinage. Il badine donc, il affecte de rire beaucoup de cette idée que le protestantisme est aujourd'hui un bloc tombé en travers de la route du progrès. On
croirait qu'il y a là une farce de mon invention personnelle.
Mon Dieu '. je n'ai pas plus inventé ça cpie je n'ai inventé le naturalisme. C'est une vérité acquise depuis longtemps pour tout esprit scientifique, pour tout philosophe positiviste. Auguste Comte a formulé cette vérité bien avant moi, et je trouve justement de lui ces lignes très nettes, dans l'excellent ouvrage que M. Jules Rig vient de publier : ( Le protestantisme, en développant incomplètement l'esprit d'examen, procure une demi-satisfaction à la raison, dont il retarde ensuite l'entière émancipation, surtout chez le vulgaire; de même, sous l'aspect pohtique, il apporte des modifications insuffisantes et temporaires. Aussi les nations protestantes, après avoir devancé dans leur progrès social les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, demeurées en arrière. »
Je n'ai pas dit aotre chose ; qu'on se reporte à mon article. Et le piquant de l'aventure, c'est que des feuilles républicaines et libres penseuses sont tombées sur moi par habitude. saHS se douter le moins du monde qu'elles tombaientsur Auguste Comte. Je conseille au correspondant de Genève de relire les pages que ce philosophe a écrites sur la sociologie. Il y trouvera l'étude scientifique du protestantisme, que je ne puis faire ici ; il y' verra la P.éforme immobilisée fataleament, après avoir été un progrès, et immobilisée à ce point, que l'évolution poHtique et sociale de 89 n'a été possible que dans une nation catholique. Politiquement, le protestantisme est une borne. On le verra bien, chez nous, si notre République cède à l'esprit protestant, ce dont j'ai peur, au lieu d'aller à l'esprit scientifique. Le jour où j'ai écrit que la Répubhque serait naturaliste ou qu'elle ne serait pas, j'ai simplement posé cette alternative, qui se trouve d'ailleurs au fond d* la sociologie d'Atguste Comte.
Mais il faut TOI r la a e 5in voiture du correspon dantde Genève. Il joup de la Bible comme d'une muscade, sans parvenir, il est vrai, à l'escamoter : » La BiWé, dit-il. n'est plus qu'un docunipnt. pleinement accepté parles uns, librement
discute pnr les ai'tres. «.Te le veux bien, surtout si Ton ajoute que, pour une virgule déplacée, les sectes difïérentes se damnent avec des raffinements de tortures. Seulement, la Bible reste quand même, pas une secte ne la supprime; et, dès lors, les sectes sont très réellement enfermées dans la Bible, dans un document révélé, extrascientique. Ce sont, si l'on veut, des prisonnières qui ont la liberté de jouer à pigeon vole dansleur préau, petit jeu qui se termine toujours fort mal, par de gros mots et des gifles.
La vérité est que le pullulement des sectes est la plaie douloureuse des protestants. Ils tâchent de tourner cela au libéralisme, ils affectent d'être fiers et ravis dece résultat delalibertéd'examen ; mais, si on les touche à cette pl&ie, ils crient tout de suite de soulîrance. C'est, comme je l'ai dit, qu'ils sentent très bien leur état transitoire, entre le catholicisme immuable et les vérités scientifiques qui s'élargissent. L'Eglise catholique est logique; elle s'est murée dans ses dogmes, elles'oppose à toute évolution humaine; sa puissance et sa grandeur sont là. Les Eglises ])rotestantes, au contraire, sont emportées par un continuel illogisme, ayant posé en principe 1;h hberté d'examen, et là refusant ensuite, en dehors de la Bible. La science arrive, examine ce document divin, déclare qu'elle ne peut en tenir compte. Dès lors, voici trois groupes en présence : les catholiques qui n'admettent en aucun cas l'examen, les savants qui l'exigent partout et toujours, et entre eux les protestants qui ie veulent bien, mais dans de certaines conilitions et ju<qu'à un certain point. Evidemment, ces centre-gauche doivent disparaître.
Il est dur, je lésais, après avoir été le progrès, d'être la réaction. De là, la colère des protestants qui se coupent aujourd'hui à cette arme de la liberté d'examen, dont le tranchant, tout neuf au seizième siècle, faisait leur force. Ils voudraient la mettre au fourreau; mais elle est sortie, et il faut bien qu'elle fasse sa besogne. Terrible besogne qui s'étend toujours, qui rase la plaine, qui ne laisse rien debout des antiques documents. Sivousn'êtespas catholiques, faitesvous libres penseurs, car être protestants ne signifie plus rien, à cette heure d'enquête positive et expérimentale. '
Où le correspondant de Genève devient tout à lait gai, c'est lorsqu'il me lance à la tête des noms de grands écrivains et de grands savants, nés dans des nations protestantes. « Comment 1 monsieur, vous osez dire que le protestantisme a une influence désastreuse sur l'évolution humaine, eh bien ! et Shakspeare. et Swift, et Sterne, et Sheridan, et Goethe, et Hegel, et Humboldt?»
•le connais ce procédé de discussion, qui consiste à prêter des affirmations imbéciles à son adversaire. J\Ia thèse a été justement que le l)rotestantisme, au début, a offertun magnifique él.ai<*iuissementdela pensée humaine. Il était un cri de liberté, dont l'écho a retenti profondément dans les littérateurs. Pendant deux siècles, il reste vivace, il produit des chefs-d'œuvre, comme il en naît, chaque fois qu'une révolution retoiirnelochampderhuinanité. De là.en Angleterre, en Allemagne, une poussée de génies. Je
n'ai donc parlé que de l'appauvrissement actuel des nations protestantes, au point de vue littéraire. C'est depuis notre 89 qu'on les voit aller en dégénérant, car une péiiode nouvelle s'est ouverte, l'esprit souffle ailleurs, avec les méthodes d'observation et d'expérimentation.
Mais ce n'est pas tout, j'ai entendu naturellement parler des protestants qui pratiquent, qui croient et s'inclinent, et non des protestants sortis de leur Eglise, affranchis de toute foi. Ces derniers ne sont plus que des libres penseurs, n'appartenant à aucune religion. Ainsi, le correspondant de Genève nomme Gœthe et Hegel, entre autres : Gœthe, un indifférent, un païen dont toute l'œuvre est une violente réaction contre le protestantisme; Hegel, un philosophe tombé dans le panthéisme et qui en est venu à nier l'immortalitéderâme. Evidemment, ce ne sont pas là des esprits protestants; ce sont des révoltés, dont le rôle devrait être étudié à part.
Je croyais pourtant m'êtrQ exprimé clairement. J'ai dit qu'à notre époque, après avoir déterminé toute une évolution humaine avec un éclat incomparable, les protestants se sont fatalement emprisonnés dans une formule religieuse, et que, dès lors, ils piétinent sur place, s'appauvrissent de jour en jour, deviennent des réactionnaires d'autant plus dangereux et implacables, qu'ils ont la prétention d'avoir délivré à jamais le monde. J'ai ajouté que, par là même, leur influence sur la littérature est détestable, qu'ils la réduisent au train-train étroit de leur culte, aux besoins de leur propagande, en lui défendant l'étude exacte et complète de l'homme. Certes, il y a des exceptions; mais il faut prendre les littératures contemporaines dans leur ensemble. Par exemple, étudiez le théâtre et le roman en Amérique, en Angleterre, en Allemagne : la moyenne en est très basse, tout cela est gris, fade, sans progrès possible; et la raison en est, je le répète, que l'étude sincère des passions n'y est pas permise. Les sciences marchent, lorsque les lettres sont immobihsées : l'Angleterre a un Darwin, et elle ne peut avoir un Balzac. Selon moi, la faute en est surtout au protestantisme.
Il est vrai que le correspondant de Genève affirme que les protestants sont les pionniers de la science. Mon rêve d'un Calvin du positivisme le fait sauter de surprise, et il nous apprend qu'en Suisse des gens do bonne volonté enseignent quotidiennement les sciences au peuple. Allons donc ! monsieur, nous les connaissons, vos sciences ! On les fabrique dans les officines pieuses d'où sortent ces millions de brochures ineptes dont vous inondez le monde. Depuis quinze jours, il en pleut chez moi, mêlées aux lettres d'injures. \'ous ne démontrez pas un théorème de géométrie, sans l'appuyer d'un verset sacré ; vous ne permettez pas à deux gaz de se combiner, sans leur adresser d'abord des exhortations morales. Vos sciences sont des sciences ramenées aux dogmes, réduites au texte de la Bible. Quand une vérité dépasse, vous la sabrez. Et, d'ailleurs, ce ne sont ]ias des savants que vous voulez faire, ce .sont des fidèles. La propagande est par-dessous. Laissez-nous donc tranquilles, avec toute cette cuisine hypocrite, avec cet air do vouloir affranchir l'intelligence
UNE CAMPAGNE
humaine, pour la cadenasser ensuite dans la froideur humide de vos temples (I) !
M. Edmond Scherer s'en est tenu à la question littéraiie. On me dit qu'il a rompu avec les sectes, qu'il appartient aujourd'hui tout entier à la libre pensée. Du reste, la question littéraire est au fond la seule qui m'intéresse.
Je ne voudrais pas introduire ma personnalité dans le débat; mais, en vérité, je doute fort que M. Scherer ait jamais lu mes livres. Certes, je ne lui demande pas de les lire, puisque cela lui serait désagréable. Seulement, si M. Scherer ne m'a pas lu et ne peut me lire, il devrait au moins comprendre combien il lui devient difficile de parler de moi avec quelque justice, ^■eut-il me croire sur parole? Eh bien ! je lui jure qu'il me prête les intentions et même les actes littéraires les plus faux. Un homme de sa gravité et de sa conscience ne devrait pas s'en tenir aux farces des plaisantins de la presse. Ce n'est pas me juger que de le faiie avec trois pages de V Assommoir ou de Nana.
Je néglige dans son « odeur des commodité.^ », que Louis XIV aimait. J'ai pu mettre parfois mon pied dans un égout, car, hélas ! les égouts ne son t pas rares ; mais, pour ceux qui ontbien voulu me lire, je l'ai mis plus souvent, trop souvent peut-être, dans l'herbe et dans les fleurs. Tenons-nous-en plutôt à cette phrase : « M. Zola, lui, a supprimé de la littérature le fond et la forme, la pensée et le talent.» Diable ! je ne lui ai pas laissé grand'chose, dans ce cas. Ce n'est pas la sévérité du jugement qui m'inquiète, c'est le sort de cette pauvre littérature française que voilà toute nue par ma faute.
Il est vrai que, plus loin, M. Scherer déclare : «La littérature est en train de disparaître, ou, si l'on aime mieux, de se transformer. » Ah ! monsieur, que voilà donc un « ou, si l'on aime mieux, de se transformer ». qui me console et qui me paraît naïf de votre part ! Comment pouvezvous douter de notre choix? Soj-ez-en convaincu, monsieur, nous aimons mieux cela, tout le monde doit le mieux aimer, à moins d'être de mauvais citoyens ! Donc, il ne s'agit plus que d'une transformation de la littérature, c'est-àdire de son train ordinaire, car elle n'est jamais restée immobile, elle a toujours suivi, dans leur évolution, l'état social et la pensée humaine. Les peuples marchent, pourquoi voulez-vous que les littératures ne marchent pas?
Sans doute, je comprends la consternation des lettrés de votre tempérament, qui se sont fait une retraite littéraire dans les siècles morts, et que la littérature du siècle vivant va troubler au milieu de leur quiétude. C'est très désagréable : on sommeille, on chuchote avec des ombres, on vit dans une compagnie d'autant plus distinguée et vertueuse qu'elle est sous terre; et voilà des gaillards qui crient, qui ont le mauvais ton d'être en vie. qui abusent de ce qu'ils
(1) Je ne parle évidemment pas des illustres professeurs, nés dans le protestantisme, comme Littré était né dans le catholicisme. Je parle des savants qui pratiquent, et non des savants devenus libres penseurs.
sont jeunes pour marcher à l'avenir ! Mais qu'y puis-je faire, monsieur, et franchement, croyezvous que ce soit ma faute? Je me ta te, je ne" me sens pas coupable ; car si je marche, c'est qu'on me pousse; oui, il y a derrière moi des milhers de siècles qui me jettent en avant. Je ne suis personne, je ne suis qu'un fétu de paille. Vous me faites rire, quand vous parlez de ma souveraineté. La httérature se transforme, vous avez dit le mot; et elle m'emporte, voilà tout. Seulement, je m'abandonne à elle, tandis que vous, monsieur, vous avez l'obstination étroite de résister. Dans un siècle, on cherchera vos membres.
N'est-ce point une chose stupéfiante que les réactionnaires de la littérature naissent toujours parmi les libéraux de la politique? Voilà un républicain, un homme qui travaille au triomphe de la démocratie, et il ne veut pas que notre démocratie ait son expression dans les lettres, il ne comprend pas que la société nouvelle doit fatalement déterminer une évolution littéraire I II en est resté à Louis XIV, il a une borne dans le crâne.
Nous qui marchons, nous ne savons peut-être pas toujours la besogne que nous accomplissons; mais nous allons où va le siècle, c'est ce qui fait notre force et notre sérénité.
Je ne sais plus dans quelle feuille obscure un rédacteur inconnu m'a accusé de vouloir rallumer les guerres de religion. Il faut une cervelle singulièrement fumeuse et détraquée pour avoir découvert cette belle chose dans mon premier article. Si quelqu'un rêvait une pareille guerre, en tous cas, ce ne serait pas nous. J'en trouve la pensée et mêmelamenacedanspresque toutes les lettres d'injures que j'ai reçues. Oui, c'est le protestantisme qui gronde à nos frontières ; c'est lui qui exigel'empiredu monde, c'e;.t lui qui parle de supprimer la France comme un ulcère, pour la santé de la vieille Europe. Il a deux ennemis chez nous : le catholicisme et la révolution ; de là son acharnement. Les victoires de la Prusse ont été des victoires protestantes.
Eh bien 1 notre patriotisme est tout tracé. La France, qui a toujours résisté au protestantisme, serait perdue le jour où elle se laisserait conquérir. Notre République se débat contre les catholiques : elle devrait se défier plus encore des protestants, qui essayent de l'envahir, pour faire d'elle une arme de propagande. II viendra un jour où elle les trouvera sur son chemin, comme un terrible obstacle, et il faudra alors les abattre violemment.
Qu'ils fassent des enfants, qu'ils se déclarent les seuls honnêtes, qu'ils rêvent de peupler et de réglementer le monde. Peu importe i Même lorsqu'ils semblent avoir les faits pour eux, ils ne comptent pas, devant le travail de l'évolution humaine. Le jour où ils seront un obstacle à la force du monde, ils disparaîtront comme une poussière. Du moment qu'ils se sont immobilisés, ils se sont condamnés. Le monde passera sur eux.
Et c'est de la France que l'évolution nouvelle, l'évolution scientifique, est partie. Chez chez nous qu'elle fait ses plus grands progrès. Encore un coup, où est notre Calvin?