HUGO ET LITTRÉ
Deux faits ontmarquéces dernières semaines: la publication des QualreVenls de l'Esprit, de Victor Hugo, et la mort d'Emile Littré. Il semble qu'il y ait là une rencontre voulue, que nécessairement les circonstances devraient établir un jour uii parallèle décisif entre ces deux hommes, pour faire, dans nos esprits encore troublés, le procès suprême au romantisme. L'heure est venue.
Pour moi, depuis huit jours, ces deux hommes me hantent. L'un est ma jeunesse, l'autre, mon âge mûr. Ils se heurtent et s'excluent. Littré a pris toute la place dans ma raison, Hugo n'est plus à mon oreille qu'une lointaine miisique. Le positivisme a scellé la pierre sous laquelle le romantisme dort à jamais. Telle est la vérité qui devrait être profonéément gravée sur les murs de nos écoles. Et c'est, aujourd'hui, cette vérité que je veux développer dans une de mes études hâtives, où je ne puis malheureusement que jeter des idées, sans les approfondir ni les appuyer comme il le faudrait.
Je viens de lire les Quatre Vents de l'Esprit. Certes, comme facture, cela est supérieur aux ouvrages séniles du peète, le Pape, la Pitié suprême. Religions et Religion. V Ane. Beaucoup de pièces datent d'un quart de siècle; d'autres ont dû être écrites il y a dix ans : et l'on j- retrouve le rhétoricien de génie, l'adirairable jongleur de mots qui a révolutionné et conquis l'empire de la- prosodie, où il règne en César toutpuissant.
On dirait que cesQuatre Vents de VEsprit sont faits avec des fonds de tiroir. Il y a là des miettes, des rognures de la Légende des siècles, des Contemplations et des Châtiments; ce qui n'a pu être publié dan.'; ces livi'es a été gardé, et le poète nous le sert aujourd'hui sous un titre d'ensemble, pour ne rien perdre. J'exphque ainsi ce résumé, ces épaves dans les divers genres, qui, tout on étant de la bonne époque de so-n talent, ne peuvent rien ajouter à son nom ; car il a déjà donné dans chaque genre ses chefsd'œuvre. Ce ne sont, au point de vue de sa gloire, que des répétitions affaiblies et inutiles.
Et quel continuel abus des mêmes procédés 1 Dire que de prétendus critiques osent parler des renouvellements de Victor Hugo : Mais il n'a jamais eu qu'une manière, et cette manière, l'envolement lyrique, il l'a portée partout, dans le roman comme dans le drame, dans l'épopée comme dans l'idylle! .\ujourd'hui, après soixante ans d'usage, il n'a pas changé un seul de ses procédés, ses œuvres ne vivent même plus que par eux. Delà, sous l'orchestration des admirations voulues, l'étonnement et l'indifférencc où elles tombent, dans le vrai public. Cela ne nons touche plus. On entend le creux de la rhétorique, derrière le ronflement des mot.s.
Prenez, par exemple, les Quatre Vents de VEsprit. Il va quaranteans, certaines pièces auraient
bouleversé le public. Or, dans quinze jours, vous verrez le beau silence. L'évolution sociale et littéraire a continué, et nous sommes dans une autre période d'intelligence, voilà tout. L'œuvre entièredeVictor Hugo est bâtie surlesnrnaturel, sur la légende et le symbole. Il vole continuellement dans l'abstraction et la synthèse, audessus des faits, en plein ciel de l'hypothèse extravagante et déréglée. Son ambition, toujours caressée, a été d'être pris pour un prophète conversant avec Dieu et Satan. Et, au fond, nulle base positri'e, aucune méthode, pas même une philosophie nette. Rien que des mots vagues et démesurés, une idée du progrès purement sentimentale, ime humanitairerie se noyant dans un rêve d'amour universel.
Je ne parle pas de ses trois actes : les Trouvailles de Gallus, qui m'ont consterné. Mais lisez attentivement son petit poème : la Révolution. L'idée est un lieu commun dont on n'ose même plus se servir dans les tenilles républicaines à un sou. On hésité, avant de lâcher encore une fois ce cliché q le. si Louis XVI a été exécuté, c'est la faute des rois ses ancêtres. Eh bien ! Victor Hugo n'hésite pas, lui; il ramassse cette vieille loque, ce raisonnement puéril, vide et faux,lor.'5qu'on le pose avec la raideurd'un dogme. Ce semblant d'idée lui suffit, parce qu'il n'a pas besoin d'une idée, que son art est surtout dans la chimère et dans le décor. Et le voilà qui enfante un cauchemar stupéfiant ; il fait sonisaïe, il promène des statues sur notre pavé parisien, il prête des discours interminables aux mascarons du Pont-Neuf, il transforme l'ancienne place Louis XV en un carrefour de cinquième acte. Toute la formule romantique est là, on peut y étudier à l'aise les procédés de Victor Hugo. Les vers sont parfois superbes, et nous sourions, égayés par cette bête de l'Apocalypse, au ventre bourré de rhétorique, et dont la mécanique grince. A l'heure où nous exigeons des documents exacts, des observations et de l'analyse, c'est se moquer de nous que de nous jouer cette farce lugubre.
Je comprends les raisons de sentiment qui inclinent les fronts autour du vieux poète. Mais, en vérité, ne pourrait-on y mettre quelque mesure et s'arranger de manière à ce que la vérité ne souffrît pas trop de cette vénération st légitime? Nous serions les premiers à conrber la tête et à nous taire, si l'on ne voulait pas nons imposer, comme une règle, la fornmle détraquée du romantisme. On nous injurie, ou nous refuse le droit de marcher en avant. Alors, nous nots révoltons et nous disons ce qui est.
Ce qui est. c'est vin mensonge universel, au sujet de Victor Hugo. Tous le jugent comme nous, .le connais des gaillards, — qu'ils se rassurent,, jfi ne Tes nommerai pas> — qui Dessent absolument ce que nous pensons et qiw écpi'Vemt tout le contraire, je veux dire une sorte de police ]Hiur le TiiaintiiMi du l>oii onlre. ,'^i on disait la
UNE CAMPAGNE
vérité sar lui, où ii-ait-on? à tous les abîmes du naturalisme triomphant. On le maintient donc, comme certains bourgeois voltairiens, tout en le blaguant au dessert, maintiennent le bon Dieu, afm que leurs femmes aient des mœurs et ne les trompent pas avec des artistes. Etre passé à l'état de religion nécessaire, quelle terrible fin pour le poète révolutionnaire de 1830 !
Votci maintenant Emile Littré. Il est né quelques mois avant Victor Hugo. Pendant que celuici escaladait les cimes du surnaturel, s'abandonnait aai vent du lyrisme, exagérait de plus en plus son effarement de prophète, l'autre cherchait avec passion une méthode, en arrivait à se donner pour règle d'intelligence de n'accepter que les faits absolument prouvés. Jamais un antagonisme ne s'est établi avec plus de netteté. Ces deux hommes ont marché côte à côte sans jamais se toucher, et nous mesurerons leur besogne, au point de vue intellectuel, en étudiant leur part d'influence sur la fin de ce siècle.
Littré avait rencontré Auguste Comte en 1845, je crois. Il ét»it admirablement préparé, ayant déjà parcouru toutes les connaissances humaines, des sciences mathématiques aux scienc?s physiques et naturelles, de la physiologie à la médecine, de l'histoire à la linguistique. Auguste Comte lui donna la méthode qu'il cherchait, et, dès lors, son inteUigence fut fixée. Il accepta la formule positiviste, cette formule •qui s'appuie sur une hiérarchie des sciences et sur une étude exacte de l'évolution humaine, divisée en trois phases, la phase théologique, la phase métaphysique et la phase positi^ie. Mais Littré, qiii n'était pas un créateur, apportait dans l'application un bon sens et une logique dont l'influence fut considérable : il arrêta la formule, en la dégageant des rêveries d'Auguste Comte, en la ramenant aune rigueur toute scientifique. Pour lui, l'inconnu doit être réservé; Dieu n'est pas nié, mais mis à paît; jamais il ne laisonne du « pourquoi » des choses. Sa peur de l'hypothèse est telle qu'il refuse toute théorie où elle entre pour la moindre patrt ; ainsi, il n'a jamais accepté le système évolutionnisfe de Dar\vin,parce que les faits connus n'en prouvent par l'absolue certitude. Littré est là tout entier, avec sa méthode.
D'ailleur.-, cette méthode peut être déjà jugée à ses ré-ijultats. Je ne saurais entrer ici dans les travaux considérables du savant et du philosophe : sa traduction et son commentaire d'Hippocrate, ses études si nombreuses sur la physiologie, la médecine, l'histoire, la linguistique, la philosophie, la politique. H me suffira de rappeler son Dictionnaire, ce monument colossal que seule )a nvéthode positive pouvait mettre debout. Cette méthode nous y a donné une histoire complète de notre langue et une philosophie raisonnée du langage. L'étude des faits en est la l>aRe solide. Littré remonte à l'origine des mots. et. par des exemples choisis dans nos écrivains, dresr.e le procès-verbal de leurs significationç. 11 y a là une application décisive de la formule, un exemple des grandes besognes que l'on fera demain, avec cet outil si net et si puissant des sciences modernes.
Et quel branle donné à toute notre époque !
On nes'aperçoitpas encore du chemin parcouru, on ne voit pas que la méthode positive a gagné peui à peu tonte notre activité humaine. En politique, elle est de plus en plus appliquée, elle refera la France, si la bêtise et les appétits des hommes le hii permettent. En littérature, elfe est ce naturalisme dont je parle si souvent et ffu'on feint de ne pas entendre. A ee propos, je signale la définition du mot imagination, dans le Dictionnaire : « Faculté que nous avons de nous rappeler vivement et de voir en quelque sorte le:; objets qui ne sont plus sous nos yeux. » Ces b'cio lignes boulcA-ersent toutes les idées littéraires aceeptées; elles remplacent la fiction, la fantaisie comique ou lyrique, par les documents évoqués etclassés. Je n'ai jamais dit autre chose, je n'ai jamais réclara* que les faits pour base et que la vérité des êtres et des choses pour étude.
Enfin, la rencontre heurease est que cette admirable intelligence soit tombée dans un tempérament équilibré, sans vices. Littré a été un sage. 11 fallait voir la stupeur de Sainte-Beuve, ce voluptueux, devant ce chaste qui s'était cloîtré dans la science. Il disait : « Qiie voulez-vous? Littré n'a besoin de rien, il peut tout. » Cette haute honnêteté devient un argument précieux conti'e certaines attaques. Voilà le travail, voilà la morale, et dans un homme qui est notre maiti'e, à nous qu'on couvre de boue. Vous voyr>z donc bien fTue, pour être un honnête homme, la démence lyrique n'est pas indispensable !
Maintenant, placez côte à côte Victor Hugo et Emile Littré. Certes, dans le premier, je mets le poète à part; l'auteur des Feuilles (T automne et de la Légende des siècles est le plus grand de nos poètes lyriques; je l'ai écrit vingt fois, et je le répète une fois encore. Mais je parle du penseur, de l'initiateur; je réponds à ceux qui veulent ff.ire de Victor Hugo un génie universel, l'homme du siècle. Eh bien ! cette prétention devient risible, lorsqu'on le compare à Emile Littré.
Les voilà donc face à face : l'un avec ses colossales machines de rhétoricien afïolé. son abus des mots, ses idées troubles, son continuel cabotinage, sa défroque de prophète en zinc, son piétinement sur place au milieu de grands mots vides, son humanitairerie finale de bon vieillard gâteux ; l'antre avec ses grands travaux de logicien impeccable, la rectitude de sa méthode, l'unité et la clarté de son œuvre, la modestie et la simplicité du travailleur que la passion de la vérité attache à la terre, le progrès réel déterminé par chacun de ses ouvrages qui nous emportent à l'aveni!.
Je le demande sans paission, je le demande aux gens de banne foi : lequel des deux est le penseur original, lequel des deux est l'homme du siècle? Oui, qu'on me dise si notre siècle de .'^cience s'incarne dans le poète lyrique qui veutrecommencer Isaïe, ou dans le savant qui élargit et régie nos connaissances, à l'aide de la métho-de positive. Ce dernier n'est-il pas le cerveau encyclopédique et ne voit-on pas que toute sa besogne est précisément la négation de la besogne du premier? La science et la révélation, le positivif me et te romantisme ne peuvent vivre côte à côte; c'est
pourquoi Fun est en train d'achever l'autre. Cela a tué ceci.
Je faisais le vœu, dans mes derniers articles, d'un Calvindu positi\isme,c'est-à-dired'unmissionnaire, d'un propagateur des vérités scientifiques. Quel homme mieux que Littré aurait pu remplir ce rôle? Il possédait la vaste intelligence, l'instruction universelle : lui seul avait le droit de parler au nom des faits, de répandre l'Evangile nouveau des vérités démontrées. Que lui a-t-il donc manqué pour partir en mission et instruire les peuples? C'est triste à dire, il lui a manqué un peu du cabotinage qui fait les grands acteurs de nos drames humains. Il était trop scrupuleux, trop enfoncé dans le respect du vrai, pour risquer de conclure. Quand on parle aux hommes, il faut toujours faire la part du mensonge, et il y a un besoin de mise en scène, dans la foi la plus sincère. Avec sa haine de l'hvpothèse et de la synthèse, Littré ne pouvait être qu'un homme d'étude.
Quand je songeais à lui, je regrettais son effacement volontaire. Mais, aujourd'hui, je l'aime mieux ainsi, cloîtré dans un travail de géant. Il a obéi aux nécessités de sa besogne d'application; il préparait un exemple, il nous apportait des matériaux. Rien ne rend modeste comme la science, lorsqu'on y descend avec ce scrupule de l'exactitude. On y apprend la patience, on y sent l'inutilité des polémiques, on y marche avec une prudence de plus en plus grande, en remettant toujours les conclusions au lendemain. Aussi, nous qui ne savons rien auprès de Littré, qui ne sommes que des écrivains tourmentés du désir de savoir et de nous faire une méthode, devons-nous nous incliner devant la claustration d'un des esprits les plus pui.ssants de ce siècle. Nous nous trompions, lorsque nous dési-
rions le voir se dresser en apôtre, au milieu de notre société troublée. Les temps sont changés, les saint Paul de la science sont nécessairement des hommes de cabinet. C'est maintenant que ses œu\Tes vont partir en mission, pour répandre la bonne parole.
Du reste, ni Darwin, ni Auguste Comte, ni Claude Bernard, ni Littré, pour ne nommer que ceux-là, ne sont toute la vérité. Chacun donne sa part d'intelligence, chacun laisse son œuvre, d'où les hommes du lendemain dégagent les bonnes pages, les vérités prouvées. Et c'est de cette contijiuelle glane que se fait le progrès. Littré a été l'homme du siècle, parce qu'il en a incarné les besoins de certitude scientificjue et qu'il a travaillé de toute sa force à substituer la méthode positive aux vieilles méthodes théologiques et romantiques. Dans ce cas, comment Victor Hugo serait-il également l'homme du siècle, lui qui est retourné à toutes les fantasmagories du moyen âge, qui a augmente la légende et embrumé les hypothèses? Sa part de vérité est si petite, que nos fils ne tireront pas un progrès certain de ses œu^Tes.Il a chanté pour la joie de l'humanité; c'est assez évidemment, mais c'est tout.
Je supplie la jeunesse française de songer à ces choses. L'avenirdelanation en dépend. Deux routes s'ou^Tent : d'un côté les erreurs du lyrisme, de l'autre les certitudes du positivisme ou du naturalisme, comme il plaira de le nommer. La jeunesse veut-elle être aveclepassé? Veut-elle marcher à l'avenir? Qu'elle juge, d'un côté, la forte génération qui grandit sur les pas de Littré, et, de l'autre, les attardés du romantisme qui végètent dans la grande ombre de Victor Hugo.