SOUVERAINETÉ DES LETTRES
Ah ! cette politicfuc, quelle personne désagréable et plate, quelle mangeuse d'hommes ! Elle est comme ces femmes de trottoir qui diminuent leurs amanlsetlesenfoncentdans le traintrain d'un concubinage maussade et exaspéré.
J'ai dit ces choses, en parlant d'Emile de Girardin, et j'éprouve le besoin de les redire, après avoir lu le Bachelier, la dernière œuvre de 51. Jules Vallès. Certes, voilà un écrivain qui est un exemple caractéristique delà toute-puissance des lettres, devant l'ordure et le néant de la politique. L'étude est curieuse à faire.
M. Jules Vallès nous u conté son enfance, dans son Jacques Vingiras, publié il y a deux ans, et dont le Bachelier n'est qu'une suite. Terrible enfance d'une fils de p,etll professeur, qu'on attelle malgré lui au latin et au grec, que tout le monde gifle, qui sanglote plus encore des humiliations de son père, des ridicules de sa mère, des sévérités étroites et injustes de cette famille
souffrante. On sent qu'il a pris là sa haine de la discipline et de l'instruction, une haine dont le feu toujours cuisant lui fait regretter à chaque page de n'être pas nédansunménaged'ouvriers, qui auraient fait de lui un charpentier ou un maçon.
Mais le milieu ne suffit pas pour expliquer ce beau cas de révolté. Il faut admettre qu'il apportait un tempérament de révolutionnaire, une nature d'irrégulier et d'outrancicr rêvant une existence de liberté et de force, dans un monde idéal de poète. Si vous ajoutez une sensibilité cachée comme un ridicule, une brutalité souvent voulue, et par-dessus tout la passion de la vie, du grouillement humain, vous aurez toute sa nature. Il aime le peuple, les travailleurs et les déshérités ; il s'est battu pour eux, comme un cœur sensible s'apitoye sur les pauvres qui passent et vide sa bourse dans leurs chapeaux. Avec cela très gai, « blaguant » tout de suite, peut-être' de peur d'être « blagué », cachant scg
UNE CAMPAGNE
larmes sous une ironie féroce. C'est même là ce qui le caractérise : il est tout à la sensation, il éclate du rire trop gros d'un gaillard que rien n'arrête, ni le respect de la famille, ni les mots d'ordre d'un parti, ni les idées toutes faites qui régissent le monde.
On comprend quelle belle besogne un pareil tempérameiit devait faire en littérature. Dès les premiers articles que M. Jules Vallès écrivit, il fut connu. 11 y avait là une note personnelle qui sonna comme un coup de clairon, et cette note de cui\Te, éclatante, est demeurée dans nos oreilles. Un écrivain original nous était né. Depuis, M. Jul i-s Vallès a pu traverser d'effroyables avejitures, disparaître, être traité de bandit et de martyr, l'écrivain en lui est quand même resté debout. Lorsqu'il a reparu, il n'a eu qu'à jeter la note do son clairon sonore, et tous se sont retournés, tous lui ont rendu sa place dans nos lettres françaises. Il y est maître, il y possède un champ qui n'est à personne, dont ses propres folies ne pourraient le déposséder.
Et c'est de cet homme qu'on veut faire un homme politique? et c'est cet homme qui se joue à lui-même la cruelle plaisanterie de croire qu"il est un homme politique? En vérité, cela chagrine. Que fait-il donc de son indiscipline, de sa peur de renrégimentement,de son manque de respect pour les traditions? Est-ce qu'on est un homme politique, quand on ne se laisse pas parquer comme un mouton, quand on ne tire pas son chapeau aux mensonges des historiens et à la médiocrité des chefs? Un homme politique, allons donc I il a trop de talent, trop d'originalité, pour être cette chose bête ou hypocrite, cette chose qui doit marcher dans le rang, sans même avoir la permission de rire. Vous l'imaginez-vous dans cette galère, lui qui n'a pu vivre au collège? Mais, monsieur, la politique est un bagne, tous nos hommes politiques sont des pions lamentables, qui devraient vous faire regretter l'époque où l'on ne vous tirait que les oreiles !
Aussi, M. Jules Vallès, très heureusement, n'a-t-il aucune autorité en politique. Il ne compte pas. il est peut-être dans la musique, et encore I C'est ce qui m'attendrit et me le fait aimer de tout mon cœur. On m"a bien conté qu'il a été membre de la Commune; seulement, cela n'importe pas pour lui. Il était déjà Jules Vallès en y entrant; et. quand il en est sorti, il n'était toujours que Jules Vallè.-. ni plus, ni moins. S'il n'y a rienT)erdu. il n'y a rien gagné. Qu'il songe à ses anciens collègues : les obscurs de la veille sont restés les obscurs du lendemain, il ne s'est pas même révélé parmi eux un homme ^Taiment fort.
Le cas n'est-il pas superbe et ne dit-ilpas cruellement la maladie de notre époque? Voilà un romancier d'un talent très personnel, incontestable, n'ayant rien du tempérament d'un politicien, pataugeant dans la politique en rhétoricien affolé ; un gaillard solide, tendre aux misères des petits, coupant ses larmes des éclats d'une gaieté allant jusqu'à la grosse farce ;etce romancier, ce gaillard, a l'idée baroque de s'embarquer, dès son jeune âge. dans cette vieille barque crevée de la politique, où il n'a que faire, où il gêne les autres, où il s'ennuie certainement beaucoup sans vouloir le dire, où il me fait l'effet d'un
hanneton bon enfant tombé dans un nid humide de cancrelats et de cloportes I Mais le pis est que le malheureux n'a pas voulu cela. Il est là-dedans parce qu'il y a glissé avec toute sa génération. Le siècle pour passer a dû combler le trou.»!
fR;Voulez-vous un homme politique? prenez M. Ranc, et comparez-le à M. Jules Vallès, si vous désirez comprendre en quoi celui-ci n'est pas un homme politique. Justement, tous deux sont partis du même pied, à la même heure, dans une étreinte fraternelle. A vingt ans, ils étaient, au quartier latin, d'une bande qui rêvait du régicide, comme notre bande à nous, dix ans plus tard, a rêvé de gloire littéraire. Et ce qui est très piquant, c'est que M. Jules Vallès, dans le Bachelier, conte cette jeunesse, dont M. Ranc avait'déjà fait un tableau dans son hvre : Sous l'Empire, qui est également une sorte de roman autobiographique ; de sorte que nous avons deux versions profondément différentes, où chacun d'eux se confesse. Tout l'antagonisme d'un tempérament d'artiste et d'un tempérament d'homme politique se trouve là.
Ainsi, il s'agit des complots sous l'Empire, du complot de TOpéra-Comique par exemple. Il faut voir le sérieux de M. Ranc; il ne lâche rien qui puisse diminuer le parti ; il parle des conspirateurs en poète soignant ses fins de strophe; à la vérité, il commet bien la légèreté d'introduire une jeune personne dans l'affaire, mais quelle jeune personne ! une Louise Michel de vingt ans, tirée de Walter Scott, maîtresse insupportable qui sauve la République avec son amant tous les soirs, à l'heure où ils soufflent la chandelle ! En somme, je ne connais pas de livre plus impersonnel, plus arrangé, plus politiquement et plus littérairement gris que ce maussade Sous l'Empire, qui a l'air d'avoir été écrit par un Lamartine jacobin, ayant des vues secrètes sur la préfecture de police.
Maintenant, si nous passons à la version de M. Jules Vallès, le fameux complot tombe du coup dans un grotesque noir. Une blague énorme lui monte quand même aux lè^Tes, en face de ces étrahges conjurés qui ratent piteusement leur coup et qui se sauvent ensuite comme des lièvres. Son sens profond du comique l'emporte, il finit par ne plus voir que les misères de l'aventure : l'attente vaine, avec les poches bourrées de pistolets; un certain Colhnet surtout, qui n'en est pas et qui se charge obligeamment de l'arsenal; un professeur de philosophie, au nez rouge, qui n'a pas ri depuis le 2 décembre; puis, l'insuccès lamentable, parce que « on n'était pas prêt »; et la débandade finale des conspirateurs, qui ont l'air d'une division d'écoliers en faute, surpris par le pion. Je ne sais ce que M. Jules Vallès a voulu faire ; mais le complot de l'Opéra- Comique sort de là bête comme, tout. C'est à pleurer.
Et il en a une conscience très nette, ce révolutionnaire d'instinct qui n'entend rien à la politique et qui est seulement bon pour la bataille. On le sent honteux, embarrassé des mystères, des finasseries de son camarade Rock (lisez Ranc); c'est pourquoi il préfère rire, en attendant les coups de fusil. Quand tout est fini, quand les conjurés sont en fuite, il a ce cri su-
perbe d'ironie et de dégoût : « Mes luttes contre l'Empire se terminent toutes par des courbatures. Des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et honteux comme la fatigue d'un âne. >>
Il faut l'en tendre blaguer Robespierre, tomber à coups de poing sur les géants de 93, se plaindre avec fureur qu'on ne puisse pas rire dans le parti républicain. Il faut le voir rougir, q-uand un conjuré lui demande si « ses hommes » sont prêts ; ses hommes ! quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras, qu'il ne connaît point. Décidément, le respect, l'amour de la tradition et de la discipline lui manquent tout à fait, à ce pur sensitif, qui confesse à voix haute ce qu'il éprouve. C'est ainsi que, sans le vouloir peutêtre, il a ridiculisé à jamais lecomplot de l'Opéra- Comique.
Voilà M. Jules Vallès, et voilà M. Ranc. L'un se donne tout entier, l'autre se réserve ; on peut même dire qu'il met une véritable coquetterie à se réserver. Aussi, quelles vies différentes : Ils ont eu beau partir du même pied et à la même heure, aujourd'hui un abîme les sépare. M. Jules Vallès, nommé membre de la Commune, est allé jusqu'au bout de son tempérament de révolté, tout en luttant sans relâche contre la majorité bêtement enragée de ses collègues. M. Ranc, ce finaud, élu par un nombre double de voix, a lâché au bon moment, ce qui lui a permis plus tard d'opérer une évolution lente vers l'opportunisme de M. Gambetta. Tel est le véritable homme politique, souple, obéissant aux faits et aux hommes, gardant s'il le faut pendant vingt ans le silence de Lazare le Pâtre, vivant de ruses et de tactique, sans dégoût pour la cuisine puante du ponvoir; tandis que l'autre, le révolté qui chante, l'irrespectueux qui ca.sse les bustes, le blaguoir qii donne des chiquenaudes sur le nez de la République, quand elle n'est pas bonne fille, n'a été et ne sera jamais qu'un poète, un tempérament superbe d'écrivain que nous aimons et qui vivra.
"Ce livre de SI. Jule.s Vallès : le Bachelier, est une stupeur pour moi. Comment, diable! des garçons jeunes, bien portants, ayant devant eux, la vie ouverte, peuvent-ils se passionner pour cette chose laide et sale qui se nommelapolitique? Ils sont là une douzaine parlant de tuer le tyran, prononçant des discours, croyant qu'ils font avancer le siècle. Eh! petits malheureux, aimez donc les filles, buvez sec et faites des vers ! Puis, si vous avez de l'ambition, tâchez d'être des intelligences; cela vaudra mieux que d'être des ministres un jour.
Je me souviens de notre bande, à nous. La politique nous dégoûtait profondément. Nous pensions, et je pense encore pour ma part, que l'idée est la reine du monde, que c'est elle qui fait les peuples, au-dessus des basses agitations de la politique. Aussi, dédaigneux de l'action, nous étions-nous donnés toutentieraux lettres l't à la science, résolus à agir dans le haut domaine de la pensée. Plus tard, on décidera laquelle a fait la meilleure besogne, d'une génération d'enfanLs qui conspiraient, qui rêvaientla liberté par le» barricades et par la police, ou d'une autre génération d'enfants qui la voulaient par le mouvement naturaliste du siècle,
par les nouvelles méthodes d'observation et d'expérimentation. Je crois que la vérité est avec nous. Quiconque tient une plume est le maître; les autres, ceux qui tiennent une épée ne sont que les valets de l'idée.
Sans doute, je devine bien ce que veut, ou plutôt ce que rêve M. Jules Vallès. Son livre est un aveu ; cette guerre féroce à l'instruction universitaire, c«tte rage d'un bachelier jeté sur le pavé sans un métier pour vivre, est une simple révolte sociale, une revendication de la vie libre et heureuse, contre les hontes et les souffrances de notre vieille société dicciplinée, marchant sous le fouet de la routine. De même, comme je l'ai dit, M. Jules Vallès ne voit dans la révolution que le triomphe des petits et des souffrants. 11 veut la république de la rue, par attendrissement pour les pauvres. Il est humain autant que républicain. Même son tcJent d'écrivain est là, avec la foule, avec le tapage et l'éclat des carrefours. Il y a eu une simple rencontre entre son tempérament d'artiste et l'heure politique qu'il a traversée. Je comprends, à la rigueur, qu'il ait besoin de ce milieu pour écrire; mais je voudrais le convaincre que, dans ses révoltes, dans ses déclamations républicaines qu'il croit peut-être utiles à la cause, c'est lui seul, lui l'écrivain, qui importe et qui intéresse.
Ainsi, comme cette guerre contre les bacheliers est inutile et petite ! Tant de colère lyrique dépensée n'amènera pas une réforme, tandis que révolution du siècle refondra certainement notre Université. Puis, qu'importe ! M. Jules Vallès, qui divise le monde en réguliers et en irréguliers, ne semble pas se douter qu'il y a des réguliers d'inteUigence vaste et hbre, tandis que certains irréguliers ne sont que des cabotins au crâne étroit, esclaves de leur rhétorique, d'anciens bohèmes ayant des idées rances et des lieux communs plus insupportables que ceux de M. Prudhomme. D'ailleurs, porrquoi en veut-il tant au baccalauréat? On en fait ce qu'on peut. Lui, en fait des livres superbes de rage. Quel désastre pour les lettres, s'il n'avait pas été bachelier I
Mais surtout, les mains jointes, je supplie M. Jules Vallès de ne pas se croire un homme politique. Non, il n'en est pas un ! Qu'il s'interroge, qu'il regarde autour de lui : se voit-il dans un parti, acceptant l'imbécillité de son voisin de gauche, utihsant la scélératesse de son voisin de droite? se voit-il à la Chambre, perdu dans les intrigues de couloir, vendant sa voix, étouffé au premier mot et mis en quarantaine s'il s'avise d'avoir une opinion personnelle? se voit-il au pouvoir, engraissant dans une pré.sidence. lâchant ses biens-aimés pauvres, devenant un régulier, ô horreur I ô comble de la traîtrise 1 S'il veut, qu'il soit un révolutionnaire d'instinct, qu'il soit un poète enfiévré battant la charge de la misère; mais un homme politique, oh ! non, grâce pour son talent !
Tenez ! un homme passe. Que M. Jules Vallès le suive et l'étudié. C'est M. Ranc, son ancien camarade, qui rase les murs. Il est profond, mystérioiix et souriant, car il porte un monde dont il ne parvient pas à accoucher. L'autre semaine encore, on a voulu en faire un député; mais lui, très malin, s'est réservé une fois de
UXE CAMPAGNE
plus; car ses couches, paraît-il, ne sont pas prêtes. Il aime mieux garder l'enfant. On en fera peut-être plus tard un préfet de police, à moins que sa constipation ne continue. En attendant, il écrit des articles rosâtres où il cligne malicieusement de l'œil, et il tâche d'écouler ses romans que personne ne lit. La presse républicaine les a trouvés très remarquables. Et cela suffit, l'affaire n'a pas eu de suite.
Voyons, ces choses ne font-elles pas trembler M. Jules Vallès? Veut-il être un homme politique à ce prix? Mais te Roman d'une conspiration. Sous l'Empire, tous ces bouquins indigestes et nuls, où ne vibre aucune personnalité littéraire, seront enterrés depuis longtemps, lorsque
les Réfraclaires et Jacques Vingtras flamberont encore, dans l'éclatde leur vie ardente, en l'honneur de la littérature française !
Tel est donc le point d'arrivée. Des deux galopins qui conspiraient ensemble, le premier, celui qui n'avait pas de personnalité, s'est envasé dans la politique, où il digère bourgeoisement aujourd'hui; tandis que le second, l'écrivain doué, a eu beau traverser tous les cassecous de l'émeute, il s'est relevé grand romancier, il est devenu maître dans le domaine littéraire. Et je vois là, d'un côté, le baquet commun où tombent toutes les médiocrités, de l'autre la souveraineté des lettres sauvant les artistes et leur ouvrant les siècles.