‹ Œuvres d'Homère. Tome 1Chapitre 16 sur 24 · HECT · texte numérisé non relu

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D‘ H OMER E. Livre VIL 239

Hector ne s’étonne point du coup, & ne le.

retire point du combat : au contraire plus animé à la vue de ion rang, i recule quelques pas 5 & ramaffe une pierre épouvantable qu’il jette de toute la force for le milieu du bouclier de fou ennemi; le bouclier retentit horriblement du coup de cette énorme pierre ; Ajax n’en eft point ébranlé : il leve à ion tour une pierre beaucoup plus grofe , & qui étoit comme une meule de moulin; après lui avoir fait faire deux ou trois tours en l’air avec ion bras, pour lui donner plus de force, il la jette avec tant de roideur 2 que fracafant le bouclier d'Hector, elle le frappe aux deux genoux, & le jette à la renverfe tout couvert des pièces de ion écu ; mais Apollon le releve, & ces deux héros mettant l’épée à la j main, alloient fe charger avec une nouvelle । furie, il les facrés interprètes des Dieux & des hommes , les hérauts Idée & Taltybius , tout deux pleins de prudence & de fageffe , le premier pour les Troyens, & l’autre pour les Grecs, ne fe fuffent mis entre deux,. en levant leurs fceptrès pour les féparer. Le héraut Idée , homme d’une expérience confommée , hauffant la voix,

leur dit : » En voilà allez , mes enfans , ne com-

battez pas davantage ; Jupiter vous aime tous deux, & vous êtes tous deux d’une valeur à toute épreuve , nous le lavons tous. Voilà la nuit qui s’approche, obéiffez à cette Déeffe. “

Le fils de Telamon lui répond: » Idée, c'eft à Hector que vous devez tous deux adreffer ces paroles, & non pas à moi; c’eft lui qui a défié les plus vaillants des Grecs ; qu’il commence, je fuivrai ion exemple, c

Hector prenant alors la parole, lui dit :

Ajax, il eft aifé de voir que Dieu vous a donné le courage, la force & la prudence, & que vous êtes fans contredit, le plus vaillant des Grecs; cefons donc pour aujourd’hui notre combat, nous nous reverrons une autrefois , & nous combattrons jufqu’à ce que Dieu nous fépare, & qu’il donne la victoire à celui qu’il voudra favorifer ; la nuit approche , il eft bon de lui obéir : allez de votre côté réjouir les Grecs par votre préfence , & fur-tout vos amis & vos compagnons ; & moi je retournerai dans le palais de Priam , & je remettrai le calme dans les cœurs des Troyens & des Tryennes , qui pour remercier les Dieux, rempliront les temples & embrafferont les autels. Mais ne nous féparons point fans nous faire des préfens , afin que les Grecs & les Troyens puiffent dire, voilà deux ennemis. leur à oilà la' s « Idée, drefer a défié xence, ai dit:

donné e vous Grecs; mbat, nous épare, rendra de lui ecs par & vos 2 palais : cœurs remermbrafs point Grecs nemis, quj

D‘ H o M E R E. Livre VIL 241 qui les armes à la main, ont combattu à toute outrance , & qui après le combat n’ont plus difputé que de générofité. “

En finissant ces mots, il fait préfent à Ajax de fou épée, qui étoit très-riche, & de ion baudrier. Ajax donne à Hector fou baudrier d’une pourpre très-éclatante , & ils le féparent; l’un va du côté des Grecs, & l’autre va retrouver fes Troyens , qui ravis de le voir échappé des mains invincibles d’Ajax , le mènent dans Ilion avec de grands cris, & ne pouvant croire encore qu’il fut en vie, tant ils avoient craint pour lui.

Les Grecs de leur côté mènent Ajax triomphant dans la tente d’Agamemnon. Ce Roi ne voit pas plutôt ce héros de retour , qu’il facrifie au grand Jupiter un taureau de cinq ans ; les prémices étant offertes , on prépare le refte pour le feftin. Tout étant prêt , on fe met à table , & d’abord le Roi lui - même fert à Ajax la portion la plus honorable, qui étoit le dos entier de la victime.

Quand l’abondance eut chaffé la faim, le vénérable Neftor, dont le confeil avoit déjà été fi falutaire, en donna encore un autre qui marqua fa grande fageffe: „ Fils d’Atrée, dit-il, &

Tome L Q vous vaillants chefs des troupes Grecques , nous venons de perdre dans cette cruelle journée un grand nombre de nos meilleurs foldats , dont l’homicide Mars a verfé le fang fur les rives du Scamandre , & dont les âmes glorieufes font defcendues dans le fombre palais de Pluton. C'eft pourquoi demain dès la pointe du jour retenez l’ardeur des Grecs, & les empêchez de combattre. Il eft jufte que nous apportions ici fur des chariots tous les morts, que nous les faïlions brûler fur un bûcher un peu loin de notre flotte , afin que lorfque nous nous en retournerons dans notre patrie , chacun ait la confolation de porter aux enfans les cendres précieufes de leurs peres. Nous élèverons en même tems à ces héros un feul & même tombeau, & enfuite nous enfermerons notre camp d’une muraille flanquée de bonnes tours fort élevées pour fervir de rempart à nos vaiffeaux & à nos troupes ; on y fera d’efpace en efpace de bonnes portes affez larges pour faire paffer nos chars, & nous l’environnerons d’un fofé large & profond, que les hommes & les chevaux ne puiffent franchir; cela nous affarera contre les forties de nos ennemis, & mettra nos quartiers hors d'infulte. -

Tous les Rois applaudirent à ce confeil. Ce-

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D’HOMERE. Livre VII. 243 pendant les Troyens avoient convoqué dans la fortereffe d’Ilion, aux portes du palais de Priam, une affemblée où tout étoit plein de confusion & de trouble. Le Page Antenor , pour appaifer ce défordre , fe leve , & dit : » Troyens , Dardaniens, & Alliés , écoutez-moi, que je vous dife ce que les Dieux m’inpirent pour votre bien.

Ne balançons point; rendons tout - à - l’heure Helene aux Atrides avec toutes les richeffes qui l’ont fui vie d'Argos. Il ne faut pas nous flatter 3 nous avons violé les premiers l’alliance que nous avions jurée, & c’eft contre la foi des fermens que nous combattons. Cette perfidie ne peut que nous être funefte , fi vous ne fuivez ce confeil. co

Après avoir ainfi parlé , il fe remet dans fa place. Paris , le mari de la belle Helene, fe leve , & jettant fur Antenor des regards, qui marquoient fon indignation : „ Antenor , lui ditil , vous donnez là un confeil qui ne m’eft nullement agréable , & vous pourriez fans doute en donner un meilleur. Que fi vous penfez véritablement à ce que vous dites, il faut que les Dieux irrités vous aient ôté l’efprit. Je vais auffi à mon tour dire aux Troyens ce que je penfe:

je m’oppofe donc à l’avis d’Antenor. Je ne ren-

drai point ma femme , quoi qu’il en puife

arriver ; mais pour les richefes que j’ai amenées

d’Argos avec elle , je fuis prêt de les rendre , &

j'offre d’y en ajouter encore d’autres fi ou le ju-

ge à propos. “

En finissant ces mots, il s'affied; &Priam

dont la fageffe étoit égale à celle des Dieux, le

levant de fou trône, dit : » Troyens , Darda-

niens , & Alliés, écoutez-moi 5 que chacun s’en

retourne dans fon pofte pour repaître à l’ordi-

naire 5 qu’on falfe bonne garde toute la nuit »

& que demain à la pointe du jour, le héraut Idée aille déclarer aux fils d’Atrée, à Agamem-

11011 & à Menelas, l’offre que fait Paris, l’uni-

que auteur de cette guerre. Il leur propofera en même tems une treve, jufqu’à ce que nous ' ayions brûlé de part & d’autre tous nos morts. La treve finie , nous reprendrons les armes , & nous combattrons jufqu’à ce que Dieu nous 1 fépare, & qu’il accorde la victoire à ceux qu’il voudra favorifer.

Il dits & 011 exécute cet ordre. Toutes les troupes repaiffent dans le camp par compagnies , & le lendemain dès la pointe du jour Idée fc rend fur les vaiffeaux des Grecs. Il trouve ces fiers difciples de Mars déjà affemblés pour le confeil

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D‘ H o M E R E. Livre VII. 245 dans le vaiffeau d’Agamemnon. Il elt introduit; & fe tenant au milieu de l’affemblée, il parle en ces termes : „ Fils d’Atrée , & vous généraux des troupes Grecques, le RoiPriam &tous les princes Troyens m’ont ordonné de venir ( & Dieu veuille que cela vous foit agréable ! ) vous déclarer la proposition que fait Paris, unique auteur de cette guerre. Il eft prêt de vous rendre toutes les richeffes qu’il a amenées à Troyc , (plût aux Dieux qu’il fut mort avant ce funefte voyage! ) & il offre d’y en ajouter encore d’autres : mais pour la femme du vaillant Menelas , il dit qu’il ne confentira jamais à la rendre, quelques efforts que les Troyens faffent pour l’y obliger. J’ai ordre auffi de vous propofer une treve jufqu'à ce que de part & d’autre nous ayions brûlé nos morts. La treve finie, nous reprendrons les armes, & nous combattrons jufqu’à ce que Dieu nous fépare, & qu’il accorde la victoire à ceux qu’il voudra favorifer.

Il parla ainsi , & un profond filence régna parmi tous les Rois. Enfin le vaillant Diomède feleve, & dit : „ Que perfonne n’écoute ici la proposition de Paris, & n’accepte ni les richeffes qu’il offre, ni Helene même, quand il larendroit: car les moins éclairés peuvent juger que la dem niere ruine pend fur la tète des Troyens ; & que la Grece va être vengée. “

Tous les princes applaudiffent au confeil de Diomede avec de grandes acclamations & des cris de joie ; & le Roi Agamemnon s’adreffant au héraut : » Idée, lui dit-il, vous entendez la répone des Grecs, c’eft auffi la mienne. Pour ce qui eft de brûler les morts, je ne m’y oppofe point ; on ne doit pas refufer aux morts les honneurs de la fépulture , & il eft de la piété de leur rendre les derniers devoirs. Que Jupiter donc, qui promene ion tonnerre vengeur fur les nues, foit témoin de nos fermens !

En achevant ces mots , il leve fon fceptre vers le trône des Dieux, & le héraut reprend fur l’heure le chemin de Troye. Les Troyens étoient encore affemblés aux portes du palais de Priam, attendant fon retour avec impatience.

Idée arrive, & fe tenant au milieu de l'afemblée, il leur rend compte de fa commiffion , & leur apprend la réponfe que les Grecs lui ont rendue. En même tems on fe prépare à aller retirer les morts, & à faire venir de la forêt de du bois pour le bûcher. Les Grecs ont le même empreffement , & font la même diligence.

Cependant le flambeau du jour, fortant du 3 & que onfeil de : des cris ffant au endez la . Pour y oppolorts les la piété le Jupivengeur is!

fceptre eprend royens alais de atience.

Paffemion, & lui ont à aller forêt de ? même tant du

D‘ H O M E R E. Livre VII. 247 pailible fein de l’onde, répand fur la terre fes premiers rayons. Les Grecs & les Troyens fe trouvent mêlés les uns avec les autres fur le champ de bataille, pour enlever leurs morts:

mais ces morts font fi défigurés, qu’on a de la peine à les reconnoître , & qu’on ne les reconnoit, qu’après avoir nettoyé avec de l’eau le fang & la pouffiere dont ils font couverts. Chacun charge les liens fur des chariots, en verfant des torrens de larmes ; mais le Roi Priam défend à fes troupes de pleurer. Les Troyens entaffent leurs morts fur le bûcher dans un profond filence, quelque preffés qu’ils foient de leur douleur , & après les avoir brûlés ils rentrent dans Troye. Les Grecs fe retirent de même de leur côté, quand ils eurent brûlé les leurs avec toutes les marques d’affliction, & ramaff les cendres.

Tout le jour & toute la nuit furent employés à ce trifte devoir , & avant que l’aurore vint chercher l’étoile du matin , les troupes commandées pour dreffer un tombeau à ces victimes de Mars,s'affemblent autour du bûcher, & travaillent à ce monument avec une extrême diligence. Ils élévent enfuite la muraille , & les tours qui dévoient défendre leur camp & leur

IILIA DE flotte; ils y font d’efpace en efpace des portes affez larges pour faire paffer des chars , & ils creufent tout autour un fofé large & profond qu’ils garniffent de paliffades.

Les Dieux affis auprès de Jupiter voient avec étonnement ce grand ouvrage s’avancer, & Neptune plein d’indignation parle de cette forte : Pere des Dieux, fe trouvera-t-il fur toute l’étendue de la terre quelque mortel qui déformais s’empreffe de nous interroger fur fes deffeins , & de recourir à nos oracles ? Ne voyezvous pas cette muraille, dont les Grecs enferment leur camp, & ce fofé large & profond dont ils l’environnent? Ont-ils daigné nous en demander la permiffion ? Nous ont-ils offert la moindre hécatombe ? Je le vois, la gloire de cette muraille s’étendra dans tous les lieux que le foleil éclaire de fa lumière ; & celle qu'Apol- Ion & moi avons bâtie avec tant de travaux autour de Troye pour le héros Laomédon , fera entièrement effacée de la mémoire des hommes. c

Jupiter, irrité de cettejaloufie de Neptune, lui répond : 52 Eft-il poffible qu’un Dieu comme vous , qui a la force d’ébranler la terre jufqu’à fes fondemens , tienne des difcours fi injurieux à fa puiffance ? parmi les Dieux inférieurs , qui S portes , & ils profond nt avec icer, & e forte ; bute l’éi défor.

fes defj voyez- 5 enferprofond tous en ; offert loire de ux que u’Apoltravaux n, fera urnes. “ ptune, comme jufqu’à jurieux CS, qui

D’HOMERE. Livre VIL 249 font bien au defous de vous, s’en trouveroit-il quelqu’un qui fut fufceptible de cette crainte ? calmez-vous ; votre gloire eft en sûreté , elle égalera le cours de l’aurore ; je vous abandonne la muraille des Grecs auffi-tôt qu’ils quitteront le rivage Troyen pour s’en retourner dans leur patrie ; abattez ce grand ouvrage qui eft l’objet de votre aversion , abîmez-le dans vos ondes , & amenant enfuite fur tout le rivage vos fables par monceaux , effacez-en jufqu’au moindre veftige.

Pendant que les Dieux parlent ainfi, le foleil précipite fou char dans le fein de l’onde, & l’ouvrage des Grecs fe trouve dans fa perfection. Toute l’armée ne penfe qu’à fe réjouir , on égorge des bœufs dans toutes les tentes, 011 fe prépare à faire bonne chere dans tout le camp. Plufieurs vaiffeaux, que le Roi Eunée, fils de Jafon & d’Hypfipyle , envoyoit de Lemnos , arrivent fort à propos chargés de vin ; il y en avoit en particulier pour Agamemnon & pour Menelas mille mefures , dont-Eunée leur faifoit préfent. Toutes les troupes vont en foule acheter de ce vin, les uns pour de l’airain , les autres pour du fer ; ceux-là pour des peaux , ceux-ci pour des bœufs, il y en a qui donnent en échange des efclaves. 2y0 L‘ I L I A D E

Les Grecs paient ainfi la nuit en feftins. Les Troyens & leurs Alliés font de même dans l’enceinte de leurs murailles. Mais pendant qu’ils fe livrent tout entiers à la joie , Jupiter leur prépare aux uns & aux autres de nouveaux malheurs , & par fes foudres & par fes éclairs il leur donne des figues manifeftes de fa colere. Ils en font effrayés, & pour appaifer ce Dieu par leurs libations, ils verfent le vin de leurs coupes. Il n’y en a pas un qui ofe boire fans avoir fait auparavant au fils de Saturne fes afperfions. Ils vont fe coucher enfuite & jouir des dons délicieux du fommeil , pour fe remettre de leurs fatigues.

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