‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 12 sur 86 · PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE

ÏLy travaillant à préparer la publication des œuvres judiciaires d'Orner et de Denis Talon , plein d'admiration pour les travaux de ces illustres magistrats , je me suis demande' souvent pourquoi, quand il nous est parvenu d'imposants souvenirs de leur éloquence, quand leurs contemporains ont rendu d'éclatants témoignages à la puissance de leurs discours , les critiques qui se sont attachés à démontrer, dans tous les genres, la supériorité de notre littérature sur celle des autres peuples de l'Europe , ont à peine parlé de ces deux orateurs.

Presque tous les hommes dont le barreau François s'est honoré jusqu'à nous, ont éprouvé le même sort. Pendant leur vie et dans les plus beaux jours de notre gloire littéraire, ils obtinrent de brillants succès au milieu d'un auditoire nombreux el délicat. Cependant, leurs ouvrages ne sont guère cités que comme de mémorables actions. Les littérateurs ont négligé d y chercher des exemples de l'art oratoire , et se bornant à raconter en historiens les triomphes de l'orateur , rarement ils ont essayé comme critiques , de justifier sa renommée aux yeux de la postérité.

Pour faire connoître en France les règles de l'éloquence judiciaire, on ne cite encore que les orateurs de Rome et de la Grèce. Les nôtres restent inconnus; cette injustice de nos critiques provient surtout de la commune ignorance des conditions et du vrai caractère de ce genre oratoire parmi nous.

A Rome et chez les Athéniens, les discussions judi^ Glaires étoient toujours d'un intérêt général. Elles s'agitoient en présence du peuple assemblé. L'orateur s'adressoit à la multitude. 11 lui falJoit remuer les passions qui dommeront constrjmmenttous les hommes. Dès-lors, l'attrai^t attaché à son discours devoit se reproduire dans tous les âges, et les hautes considérations morale: et politiques qu'il développoit, étoient susceotibles de le faire écouter par tous les peuples et dans tous les temps.

Chez nous, au contraire, l'éloquence judiciaire n'a dorcJinau'e à combattre que pour des intérêts privés, en présence de quelques magistrats inaccessibles à toutes les considérations qui ne naissent pas du texte formel de la loi dont ils sont les organes. Tant que le sort de la contestation est encore incertain, les auditeurs se passionnent assez naturellement pour Pune ou l'autre des parties; ils pénètrent, d'un esprit attentif, l'art de l'orateur, et c'est alors que ses discours peuvent souvent jeter un grand éclat. Mais quand la justice a prononcé ses arrêts, rintérêt n'existe déjà plus pour les personnes qui turent étrangères à la cause. L'orateur se renferma vaine^ ment dans les moyens qui pouvoient assurer son triomphe : son habileté n'a plus de charme aux yeux d'un lecteur indifférent, et sa gloire reste en quelque sorte enfouie dans la reconnoissance des familles dont il sauva la for^ tune ou défendit l'honneur.

Il faut attribuer à cette notable différence entre le barreau des anciens peuples et le barreau moderne, l'indifterence des critiques, l'espèce de mépris que les littérateurs ont montré pour notre éloquence judiciaire , et 1 opinion tant accréditée qu'au temps de Louis XIV, elle ne smvit point la marche rapide et brillante qui fit atteindre à la perfection tous les arts et tous les genres de litté-

rature,

Si l'on se pénètre mieux des lois qui lui sont imposées , si 1 on veut examiner avec plus de soin les secrets de Part qui! lui est permis d'employer, on verra qu'elle compte aussi parmi nous de beaux et grands modèles. On se con-

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vaincra surtout que, sous Louis XÎV. le mérite de nos orateurs dans le barreau fut vraiment rligne de ce siècle immorlel.

Sous le règne d'Henri HT , la langue latine etoit encore parmi nous la langue du barreau (i).

(i) Parmi les plnuloyers qui nous sout pai venus des temps antëiieurs au règne d'Henri III, il en est un p\lièinen)ent remarquable. C'est celui qui fut prononcé aux Etats-Généraux de i484, p.ir l'orateur {a) chargé de demander à Cliarles VIII la punition des traitements affreux dont fut accablée , sous le règne de Louis XI , l'anticjue maison d'Annagnac Pour attendrir le monarque sur les mî istices barbares qu'il venoit lui dénoncer, l'auteur de ce discours sut habilement se contenter d'en f;»ire le récit. Enfin, après avoir raconté tant de cruautés et de supplices, comme s'il ne pouvoit plus contenir une indignation courageuse :

« Sire, s'écria -t- il , vous avez annoncé par la bouche de votre chancelier que vous étiez prêt à venger les opprimés, et à faire rendre une justice exacte, même au dernier de vos sujets : après cet engagement solennt 1 , pourriez-vous différer un in>tant à laver l'opprobre que des scélérats ont imprimé au nom irançois , à punir des forfaits inconnus à nos aïeux? Il n'est point ici question d'un fait obscur et qui puisse être enseveli dans l'oubli ; il s'agit d'une maison illustre qui a long-temps rempli les premières charges de la couronne , et qui a versé son sang pour la patrie. Vengez un innocent asscjssiné par une infâme trn. hison ; vengez une princesse de votre sang , épouse et mèic également infortunée ; vengez un orphelin empoisonné dans le ventre de sa mère. Enfin, prenez pitié d'un prince m»lheurenx , ioiig-tcmps privé de la luniière du jour, et arr tché , pour ainsi dire , aux horreurs du tombeau. Les scélérats que je vous dénonce, non-seulement respirent ; ils ont l'audace de paroître dans celte assemblée : je les vois, parés des dépouilles du malheureuY, insulter par leurs ris , à mes discours et à ses larmes. Riez , misérables , riez , car bientôt vous pleurerez. Osez envisager votre Pioi ; je lis déjà sur son front l'arrêt de votre mort. Et vous, princes qui m'écoutez , souffrirez- vous que votre sang soit impunément répandu par des assassins ? Si la nature a gravé dans vos cœurs des sentiments d'humanité et de tendresse pour vos proches, que tardez-vous à courir à la vengeance? Miis non , arrêtez , et gardez -vous de chercher une vengeance que la loi désavoueroit ; Roi, c'est à vous seul que je m'adresse. Le plus grand nombre des coupable-, est ici ; les autres peuvent facilement

(a) Son nom est resté inconnu.

^xxiv DTSCOURS

Quand elle cessa d'y vAre en usage, vers la fin du seizième siècle , un grand obstacle s offrit à iV'loquence.

Plongés dans l'étude des anciens , nos orateurs , au lien de travailler à s'approprier leur manière de penser forlc et hardie , voulurent montrer leur savoir et l'étendue de leurs recherches. Ils ne comprirent pas qu'il ne convient point, pour être éloquent, de prodiguer, sans choix et sans goût j une érudition inépuisable. Ecoutons un écrivain doué d'un disceruement supérieur à cette époque; il va nous apprendre à la fois et pour quelles causes /'e/ocjuerice était si bas'ie de son temps que Von nen pouvait rien dire, et quels avoient été les progrès de l'art d'écrire depuis François 1"^ jusqu'à la fin du règne d'Henri IV.

<( Si ceux qui ont écrit en notre langue auparavant quarante ans en ca, ont eu quelque naïveté, dit-il, un style pur, et qui suit assez commodément la nature des choses qu'ils décrivent, je ne leur en veux pas ôter la louange. Cela de vrai se trouve en quelques-uns, ainsi que font de beUes, droites et fermes plantes, en une bonne et franche terre , bien qu'elle ne soit ni labourée ni cultivée; mais les fruits en sont fort différents de ceux qui sont adoucis par la soigneuse main d'un diligent et entendu laboureur.

« Quant à ceux qui ont vécu depuis quarante ans en ca ^ ils se sont un peu éveillés, et ont tâché d'enrichir notre langue des dépouilles de la grecque et de la latine . et essayé d'imiter les artifices de ces braves anciens-là. Mais qui est-ce d'entre eux qui ait acquis grande gloire en cet art?

être arrêtés. Mettez-les entre les raaius de votre Parlement , et si nous ne prouvons juridiqueiaent les faits que nous venons d'avancer , le prince que vous voyez ici implorer votre iniseiioorde, se soumet aux mêmes supplices qu'il demande qu'on leur infflige. ))

Ce dis ours mérite d'être lu tout entier : il nous a été conserve dans le procès-verbrd manuscrit de cette mémorable assemblée, par Jean xMasselin , officiai de Rouen ; on le trouvera fidèlement tiaduit dans l'histoire de France , par Garnier, tome XIX, page 2o5 et siilv. Le fragment qu'on vient de lire est extrait de cette traduction.

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(^uel ouvrage nous otit-ils laissé qui les ait survécu , et qui b nt encore entre nos mains beaucoup prisé et estimé? Je iTen vois quasi point, et de tout ce qui y est, ce qui en est le plus éldbouré leur peut acquéru' le nom de diserts pnilôt que d'éloquents. . . Et pour ce ne se doivent-ils pas ])laindre s'ils ont rencontré ce qu'ils clierchoient. Leurs discours étoient si remplis de passages , d'allégations et d'autorités^ qu'à peine pouvoit-on bien prendre le fil de leur oraison, car vous savez combien cela l'interrompt. Davantage : ils afTectoient de dire tout ce qui se pouvoit sur un sujet, de sorte que Tabondance les empechoit, et la multitude ôtoit à ce qu'ils avoient de beau , sa grâce et vénusté. Par exemple, beaucoup désiroient en cela pîiis de jugement de M. Brisson(i), personnage certes incom- ])arabje , et qui a montré à notre siècle combien un seul esprit peut concevoir de toutes les sciences ensemble. Or, ces défauts-là n'ont pas nui à lui seul , car la grande réputation qu'il avoit d'homme éloquent, a fait aimer à ceux de son temps ce qu'il falloit fuir en lui , et à son exemple fait passer tjuasi en tous ceux de notre temps celte vicieuse

(i) C'est le même qui devint ensuite premier président du Parlement de Paris pendant la ligue , et fut victime de la fureur cle5 Seize. « Traduit devant leur épouvantable tribunal , » dit M. Lacretelle , f Ifisloire (le France pendant les guerres cle religion , tom III , pacj. 4i4 ) «Gromë , l'ennemi de tous les gens de bien , lui lit la sentence qui le condamne à mort. Brisson recule d'étonnemenl et d'horreur; il demande oii sont les pièces , oii sont les témoins , oii sont les juges ; on lui répond par un rire Icroce. « Prenez donc ma vie , reprend Brisson , puisque vous vous dé- « clarez ouvertement des assassins ; mais si vous craignez un peu « les ven^^eances du ciel et des hommes, accordez une grâce à « un vieillard qui fut toujours fidèle à sa religion, et qui auroit ((. dû l'êlre plus à son Roi. Promettez-moi de ne point briiler un « grand ouvrage de jurisprudence qui m'occupe depuis plusieurs « années ; j'y attache plus de prix qu'à la vie ! » Malheureux , « lui répond Cromé , tu t'occupes encore de l'estime de» liomf( mes , quand tu ne dois plus songer qu'à rendre compte à « Dieu! » Brisson se met à genoux et se confcisc. Les Seize ne lui donnenl pas le temps de terminer cet acte de pénitence, et le fout éUanglcr. »

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adoctation de vouloir beaucoup alléguer et parler longuement... Je ne sais certes s'il y a chose en cet art plus vicieuse que celle-là, et qui sVloigne plus de la fin qu'elle se propose... S'il y a quelque bonne raison en un discours, qui seule quasi pourroit taire i'eflet que désire Torateur, ii'est-elle pas noyée dans une mer de choses inutiles, recherchées pour employer le temps et contenter ce vain désir de parler? \'oîlà comment les vices sont plus dangereux es hommes qui ont d'autres grandes vertus , qu'ils ne sont pas aux autres ; car ceux qui viennent à les imiter, piciiant ce qui y est de mauvais, laissent ce qui est de bon, et se servent de l'exemple d'anirui pour autoriser leurs lautcs (i).

Ces réflexions pleines de sens et de justesse décèlent un excellent esprit, et cependant Duvair ne sut pas se garantir assez de ces défauts. Or, de cette manière d'envisager et de traiter les matières du barreau déjà trop peu attachantes par elles-mêmes, ainsi que de la méprise de chercher les ressorts de féloquenee hors de nos mœurs , de nos idées et de nos usages, il de voit nécessairement résulter un absolu défaut d'intérêt.

Il falloit , pour devenir orateur , s'affranchir de ce fatras d'érudition inutile, et donner à notre langue un ton de dignité qui , suivant la vivacité de notre caractère franc et simple^ la rendît noble sans être emphatique , et familière sans cesser d'être grave. « EUe se traînoit au lieu de marcher , parce qu'elle n'a voit que très-peu de ces mots qui exprimoient, dans les langues anciennes, non point des idées , mais le rapport d(;s idées qui précédoient avec celles qui dévoient suivre; de ces mots qui serpentoient à travers la marche du discours pour en rapprocher toutes les parties; rappeloient. par un signe, la phrase écoulée, apjvi'loient celle qui devoit naître , animoient, vivifîoient , cnchaînoient tout, et donuoient, à la fois, au corps du

(i) De VlLloquence française , par messire Guillaume Duvair 5>"ai'cle des scenvix de France , pag. 422 , 425 et 424.

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discours, de TuniU' , du mouvement et de la souplesse. On voulut doue suppléer à ces mots, en les multipliant, €n les re'pétant, en attachant un très -grand nombre de phrases accessoires à la phrase principale, en créant un iaux style périodique qui marclioit toujours escorté de détails et de choses incidentes. » (i)

Il falloit cesser aussi de méconno'ilre qu'il existe une différence immense entre notre barreau et les assemblées publiques d'Athènes, ou le fopum du peuple romain.

Enhn, Le Maître montra, le premier, ce que l'éloquence pouvoit devenir dans notre barreau. En se reportant à l'époque de ses succès, on ne sera point surpris qu'il se fît au Palais, quand il devait parler, un concours prodi^ gieux, et que les plus fameux prédicaleurs demandassent la permission de ne point prêcher ces jours-là^ afin de pouvoir assister à ses plaidoyers (2). Les défauts qu'on lui a si souvent reprochés, sont, sans doute, incontestables ; mais il puisa ses moyens dans les rapports sociaux et dans les considérations morales. Entre ses mains , la science des lois fut plus substantielle et plus réfléchie. D'ailleurs, l'élévation de ses pensées, le talent avec lequel il sait féconder son sujet par des vues profondes, et le soin qu'il prit de rompre notre langue à la vivacité des mouvements oratoires, tout cela nous semble avoir été jusqu'ici trop peu admiré.

Le Maître eut, en outre, le mérite de composer habilement ses plaidoyers : il établit et dispose très-bien ses preuves ; presque toujours il présente son sujet d'une manière heureuse. En exposant sa cause, il sait commander l'attention et l'intérêt. Son grand tort fut de trop viser à l'effet qu'il désiroit produire ; mais aussi , combien de fois cet effet ne surpassa-t-il pas tout ce qu'il étoit possible d'attendre I Ici, je serois seulement embarrassé pour

(i) Thomas, Essai sur les Eloges.

(2) Mém. sur Port- Roy al j par Fontaine

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le choix clés exemples: je me contenterai d'un seul; je le prends dans son plaidoyer contre cette femme qui , dans sa servante, cachoit sa iille et la désavouoit. Il lui étoit, cependant, échappé de dire quVZ/é» voudroit que ce fut sa fille , et çraelle se proposait de lui faire du bien. Voyez quelle induction Le Maître va tirer de ces paroles:

«Quoi, dit-il à la mère, seroit-il bien possible que vous désirassiez d'avoir pour fille celle qui vous auroit accusée de désavouer votre fille? Désireriez-vous d'avoir donné la vie à celle qui auroit voulu vous ôter l'honneur, et d'être mère d'une personne qui auroit voulu vous rendre odieuse à toutes les mères? D<'sireriez-vous que Dieu eût béni votre mariage, de la naissance d'une créature à qui vous auriez sujet de désirer toutes les malédictions nu monde? Désireriez-vous d'avoir enfanté un monstre d'imposture, et qui auroit voulu vous faire passer pour un monstre d'inhumanité? Mais vous n'avez pas dit seulement que vous désireriez qu elle fût votre fille : vous avez encore ajouté, dans votre interrogatoire, que vous lui aviez toujours promis de la récompenser en mourant.,. De récompenser! qui? une personne, laquelle, à votre compte, vous a des obligations infinies, envers qui vous avez été plutôt magnifique que libérale... Mais quoi I vous lui réserv^ez encore , dites-vous , votre bonne volonté! Et ne l'avez-vous point perdue, après ce qui s'est passé, entre vous deux, devant la justice? Sans doute vous aviez oublié , lorsqu'on vous interrogea , qu'elle vous accusoit de désavouer votre fille; car si vous vous en fussiez souvenue , vous n'auriez eu garde de dire que v'ous lui réserviez votre bonne volonté. Vous croyiez être encore en particulier avec elle, et non pas en la présence d'un juge. Vous parliez comme sa mère, sans penser que vous étiez sa partie. Pvendez les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoil vous voulez encore du bien à celle que vous croyez vous accuser à tort d'une barbarie honteuse à notre siècle et injurieuse à la naturel Elle serolt digne d'un supplice très-rigoureux; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous ! Elle auroit

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mtr'rité la haine de tout le monrle; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre afTcction I C'est , dit es- vous maintenant, la plus ingrate servante de la terre ; et toutefois vous désireriez qu'elle fut votre fille I C'est tout le mal que vous lui souhaitez I C'est la plus grande de vos ennemies; et, nonob:*ant cela, vous lui promettez de la re'eompenser à la mortl Ce sont les seules men-iccs que vous lui laites I C'est la plus infâme calomniatrice qui fut jamais ; et toutefois vous lui réservt-z votre bonne volonté ! C'est toute la vengeance que vous voulez prendre d'elle I Crovez-vous, l'appelante, que désavouer sa fdie soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une femme qu'on en accuse faussement? Que si vous jugez cette faute aussi grande que tout le monde l'estime , comment , lorsqu'on vous interrogea , n'aviez-vous point h s plaintes dans la bouche, le feu dans les yeux, le dépit dans le cœur, la cf 1ère sur le visnge? Vos pensées devoient-elles avoir d'autre objet que la grandeur de son imposture? Vos paroles dévoient elles être autre chose que des menaces contre elle, et vos actions que des mouvements violents de cette juste indignation qui accompagne toujours l'innocence injustement accusée? » (i)

Marmontel (2) ajoute, après avoir cité ce m.orceau : Je ne crois pas que dans ce qui nous reste de l'ancienne èloqrti-nce , il y ait rien de plus pressant; et c'e^t là que Pan voit par quels tours, par quels mouvements, par quelle gradation de force et de chaleur^ une petite cause peut s élever au ton de la haute éloquence. Et. cependant , LfC Maître passa dans le barreau à peine neufannées ; il le quitta en iG5-I Combien n'eût-il pas perfectionné sou essor, si Finvincible attrait de Port-Royal, où il vécut encore vingt ans, ne l'avoit point enlevé a sa carrière I

Palru, esprit juste et sage, quoique froid et timide, écarta davatitage l'appareil dfs citations inutiles et le luxe ambitieux des formes oratoires 5 mais en ne proscrivant

(1) OEuv. de Le Maître.

(2) Elém. de Littérature ^ nu mot Ijarreau.

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pas avec assez de cliscernement , les ornements superflus ou déplacés , il tomba dans Texcès opposé : il ne fit du plaidoyer qu'une dissertation méthodique et solide, sèche et languissante ; sa sagesse est timide, sa correction est froide, son élégance n'a point de charme ; en un mot, les changements qu'il fit subir à l'éloquence judiciaire, sont peut-être le résultat de l'impuissance de son imagination , encore plus que l'effet du goût. S'il en diminua les défauts, il ne sut ni lui conserver les traits hardis dont Le Maître l'avoit parée, ni l'enrichir des beautés neuves dont elle pouvoit agrandir son domaine.

Entre ces deux orateurs vient se placer, naturellement, Omer Talon, et par le caractère même de son éloquence, et parce qu'il fut leur contemporain. Nous avons à regretter la perte de ses plaidoyers , comme avocat : le professeur distingué qui fut chargé de prononcer son éloge après sa mort , au milieu des té- \ moins de ses triomphes , nous apprend qu ingénieux dans la discussion , il étoit vif dans la jjlaidoirie , pressant dans la dispute , fécond dans l'expression , et non moins véhément dans l'accusation qu'énergique et fort dans la défense; mais les ouvrages qui nous restent de lui, prouvent quïl déploya, dans son style , mie élév/ation plus naturelle que celle de Le Maître, sans tomber dans les défauts de Patru. 11 gardera la gloire d'avoir enfin montré au barreau l'alliance d'une science exacte et profonde, d'une logique libre, franche, vigoureuse, et dune imagination riche et sensil.ile , mais sage et réglée. Comme ses prédécesseurs, on trouvera qu'il cite trop. Il est pourtant juste d'observer que ses citations sont presque toujom's bien choisies et bien placées ; qu'elles sont Ibndues avec art dans le tissu du raisonnement 5 qu'elles éclairent , relèvent et fortifient la discussion. H ne les prend point au hasard et de tous côtés pour faire admirer seulement son savoir : d'ordinaire il les emprunte à l'Ecriture sainte, afin que ses préceptes donnent plus de poids ^t d'autorité à ses propres opinions; et cette union de* lois avec la religion , qui doit être leur plus ferme appui,

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imprime à son langage je ne sais quoi d'imposant et d'auguste. 11 faut aussi coiiside'rer qu'Onier Talon , parlant au nom du ministère public, dépositaire et conservateur des doctrines reçues, étoit obligé d'en montrer soignensement l'application dans les principes qu'il cvuit ;* clé\elopper. Son devoir étoit de présenter comme motifs de la (décision à intervenir , bien moins encore ses sentiments personnels que les traditions établies. On devoit , pour ainsi dire, entendre par sa bouche la sagesse des temps, l'esprit de la science du droit, la morale et le génie des lois.

Des motifs non moins puissants déterminèrent le genre et le caractère de son éloquence. Elle ne pouvoit pas ressembler à celle de l'avocat^ puisque celui-ci, obligé d'éclairer , d'intéresser et de convaincre les magistrats, quelquefois même de les émouvoir , a nécessairement besoin de donner à ses idées plus de développement , à ses mouvements plus de véhémence, et plus de coloris à ses tableaux. Il doit aller chercher, jusqu'au fond du cœTir de ses juges, les affections susceptibles de servir d'auxiliaires à ses preuves. x\u contraire , quand l'avocat-général prend la parole, déjà les deux parties ont épuisé tous les moyens, toutes les ressources de la dialectique et du sentiment. Tandis que l'opinion des magistrats est encore en suspens, il vient rompre l'équilibre, abréger et faciliter l'examen de la cause, en retraçiut, d'une manière rapide et lumineuse, les divers arguments produits de part et d'autre. Enfin, il place dans la balance le poids de la raison , de la justice et des considérations de bienséance ou d'ordre public. Invoque-t-il les principes : il remonte à leur source. Bappelle-t-il les lois : au lieu de s'en tenir à la lettre , il en révèle la pensée, car il en est le confident, et soudain il la tourne contre celui qui , par une fausse interprétation , s'efforçoit d^ s'en faire une arme invincible. En un mot, l'avocat-général ne peut sortir un moment de son impassibilité, qu'afin de confondre plus sûrement \i mauvaise foi, ou pour venger de l'outrage des passions la nature, les mœurs et l'ordre social 5 encore alors , son indignation

Orner Talon. I. f

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doit-elîe être grave , retenue , imposante comme la loi dont il est l'interprète.

Ces mérites divers nous semblent être réunis dans les plaidoyers d'Orner Talon. Il montre dans la disposition de ses ouvrages un esprit de méthode fort rare encore à l'époque où il commença d'écrire. Il prend, avec flexibilité, les formes que son sujet réclame. Il paroît avoir démêlé , le premier , dans notre langue , les différents styles, et saisi avec justesse les effets propres à chacun d'eux. On lui doit d'avoir donné un langage propre à l'éloquence du barreau, et d'avoir fait cesser la confusion de tons et de genres dans laquelle tombèrent presque tous ceux qui le précédèrent, et même la plupart des orateurs de son temps.

Toutefois, il faut en convenir: dans ses mercuriales et dans les discours qu'il prononçoit aux rentrées solennelles du Parlement, Omer Talon eut habituellement tous les défauts que Duvair reprochoit à ses contemporains. Obligé de traiter , dans ces harangues d'apparat , des questions de théologie ou de scolastique , selon l'usage , il étonne par Tétendue de son savoir , mais il ne pouvoit être éloquent sur des matières si peu favorables à Féloquence. Cependant, lorsqu'il sembleroit perdu dans le dédale d'une érudition dont l'esprit n'aperçoit point Tissue , on est surpris de voir avec quelle facilité il tire de ses lon£:ues digressions et de ses curieuses remarques, des applications à la circonstance pleines de moralité. Alors son style s'anime : il prend, sans effort, de la chaleur; et bien souvent un trait vigoureux dédommage de tout le reste.

Pour être éloquent , Omer Talon avoit besoin que son imagination se trouvât resserrée dans Texamen d'une question de droit, ou dans la discussion des intérêts de lElat: aussi, dans s; s discours politiques, il est à la fois grave, plein d'entraînement et de vie. {i)Ces écrits offrent

(i) Ces discours sont quelquefois étonnants parle mérite de la clifîiculté vaincue. Sous ce rapport , on remarquera celui

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fréquemment , dit l'auteur des trois siècles de la littérature francoise, des traits où le sénat de Rome eût pic apprendre ses devoirs^ et l'éloquence romaine trouver des modèles, (i)

Partout le trait distinctif de son talent , c'est l'abandon et la franchise. Sa pensée se montre vivante ; elle jaillit d'une âme forte, naturellement revêtue de l'expression la plus propre à opérer l'effet qu'elle doit produire. 11 éclaircit avec facilité les matières les plus abstraites ,* il les développe avec netteté. Une imagination vive donne du corps à ses idées en colorant sa diction. Souvent une métaphore hardie rend frappante une preuve , une vérité que l'argumentation n'auroit point mise dans un aussi grand jom'.

De son temps , le barreau abondoit en avocats dont la science effraye aujourd'hui notre paresse; il n'y avoit de rare parmi eux que les écrivains éclairés. Orner Talon dut donc distinguer Martinet. 11 secondoit heureusement ses efforts pour le perfectionnement de la langue 5 on s'en

qu'Omer Talon adressa à la Reine , le 16 mars 1 648 ( V. ci-aprè^ pag. 107 ). La Cour, étonnée de la restriction que le Parlement venoit d'apporter à fenregistrement de ledit sur le droit de franc-fief; « la Cour, dit un des plus savants et des plus judicieux « magistrats de nos jours , lui enjoignit de déclarer cathégori- « queinent fi il prétendent mettre des bornes à V autorité du Roi.

<c Celte question étoit d'une haute imprudence. En effet, une K réponse précise et tranchante auroit déchiré un voile que « personne encore ne s'étoit permis de soulever, et la France couo roit fortune , ce sont les expressions du cardinal de Retz, qui u ajoute : Ce fut un miracle que le Parlement ne levât ce voile ^ et « ne le levât pas en Jorme et par arrêt , ce qui serait d'une conseil quence bien plus dangereuse et bien plus funeste que la liberté que « If s peuples ont pris de voir à travers ; mais il eut la sagesse « d éluder la réponse.

«Voici cette réponse , ajoute ensuite M, Henrionde Pensey. Je la « rapporterai presqu'en entier, parce qu'il me semble que rJe « toub les actes émanés de la sagesse du Parlement, c'est peut- « être un des plus remarquables. » ( Des Pairs de France et de l'Ancienne Constitution Françoise , par M. le président Henrion de Pensey, 1 vol. in-8'', pag. i6ô et 166. )

(1) Les Trois Siècles de la Littérature Françoise, par l'abbé Sabattier de Castres, tome IV, in-ia , au mot Talon.

IXXXIV DISCOURS

aperçoit avec plaisir. Son confrère Gauthier, qui jouissoît alors d'une gi'ande réputation , fut loin d'avoir ni sa cor- Tection ni son goût.

En effet, Marguerite de Béthune , duchesse de Pvohan , voulant déshe'riter sa fille qui s'e'toit mariée malgré elle , avoit reconnu pour son fils un nommé Tancrède. Cette supposition de\int le sujet d'un procès fameux jugé en i646,et les deux avocats dont je viens de parler figurèrent <3ans la cause. Ici la comparaison devient intéressante. Examinons de quel côté sera la supériorité.

Martinet plaide contre madame la duchesse de Rohan ; il doit^ conséquemment , chercher à prouver, par des rap-

Çrochements hahiles , l'ahsurdité de l'histoire du jeune 'ancrède. Ce passage de son plaidoyer ne laisse rien à xlésirer.

« Cette fahle , dit-il , n'est composée d-autre chose que de contradictions et d'antithèses. On dit que M. de Rohan a souhaité passionnément d'avoir un fils^ qu'il a apporté des soins extraordinaires pour le conserver; qu'il l'a caché, et qu'il l'a perdu par la crainte de le perdre. On prétend qu'il a eu de grandes tendresses pour madame sa femme , et que, pour les lui témoigner, la voyant grosse de sept mois, il l'a envoyée en France, il lui a fait faire quatre cents lieues , de peur qu'elle ne se trouvât mal en ses couches. On prétend qu'il n'avoit trouvé sûreté que dans Venise ; qu'il avoit même résolu de vendre tout son bien en France pour acheter le royaume de Chypre, dont on a cru que le titre et le nom même étoient spécieux pour servir à cet illustre roman; et néanmoins il n'a pas voulu que madame sa femme accouchât dans Venise , mais dans Paris , de peur que l'enfant ne tombât entre les mains de ses ennemis. On dit que la principale appréhension du père et de la mère a été que cet enfant fût élevé dans une religion contraire à la leur , et cependant que le premier soin de la mère a été de le faire baptiser à l'église Saint- Paul ; que cet enfant a été la consolation du père et l'espérance de la mère , et toutefois qu'il a été , tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre , abandonné à la misère

PR ÉLIMINA IBE. IxxxV

tî à la nécessité; qu'on l'a cru mort, sans avoir jeté une seule larme, ni témoigné le moindre sentiment; et que, de cette naissance imaginaire, de cette mort inventée, jamais le mari et la femme ne se sont écrits une seule lettre. Enfin , pour ne rien omettre , on suppose que madame la duchesse de Rohan a voulu étouffer cet enitint, et le moyen de le prouver, c'est qu'on prétend qu'elle l^a nourri , lorsqu'il pouvoit être étoufïé par la seule nécessité. Voilà pourtant les voies par lesquelles on prétendoit parvenir à cette naissance supposée , les lumières par lesquelles on prétendoit éclaircir cette obscurité ténébreuse : Si himeji quod in te est ienebrœ sunt, tenehrœ tuœ quantœ eruntl »

Au lieu de cette dialectique qui court à son but , Gauthier va nous présenter en quelque sorte le type de Petit- Jean et de V Intimé. Il parie aussi contre madame la duchesse de Rohan , et , parce qu'elle n'a pas voulu paroître dans le procès :

«Elle craint la majesté de ce lieu, dit-il, et dans la douceur du tempérament de vos esprits . éloignée du trouble des passions, elle craint la rigueur et la sévérité des lois vivantes et animées qui forment vos jugements : elle n'appréhende pas les coups d'une main violente ; mais la main de la justice qui s'appesantit sm' les coupables, lui imprime de la terreur. Architus appeloit d'un même nom la justice et l'autel: ici, au milieu du temple de la justice, est l'autel sacré qui sert d'asile et de refuge à l'innocence ; et pourtant c'est sur le même autel que se fait l'expiation des crimes par le châtiment. Voilà ce qui fait le premier et véritable motif de sa fuite ; elle ne veut pas amener au pied de votre autel la victime destinée au sacrifice de l'exemple public. Entre les six ordres différents que les Platoniciens ont faits des mauvais démons , ils ont remarqué que ceux du dernier ordre sont appelés Fuyant-lalumiere^ et qu'ils ont plus d'artifice et de malignité que les autres , omnifurmibus et imaginihus ahundans , dit Porphyre : sans doute que le démon de Timposture qui a fourni la matière de cette cause , qui a formt; ce fantôme

IXXXVJ DISCOURS

frillusion et cette figure d'enchantement, est de ce sixième ordre. Il est malicieux , mais lâche et timide ; les exorcismes sacrés de la justice le confondent en la même façon que les prêtres d'Egypte, par la force de leurs paroles mystérieuses, les conjuroient et les chassoient. La lumière qu'il fuit est celle qui vous éclaire , plus perçante que les rayons du soleil , lesquels reçoivent quelquefois fraction par les obstacles opposés de la terre, au lieu que cet œil ciairvoyânt descendit in intima et pénétrât mentis et animœ viscera. Que si autrefois on a dit qu'Orphée, llatté par la faveur de sa descente aux enfers , etc »

Tel étoit généralement à cette époque le langage incompréhensible du barreau. L'avocat-général Jérôme Bignon mérite cependant d'être remarqué sous le rapport contraire. Quoiqu'il fût peut-être le plus savant des magistrats dans un temps où parler de la science de ces graves personnages , ce n'étoit pas en quelque sorte faire leur éloge , tant elle étoit abondante et commune parmi eux , il s'occupa essentiellement de la dimculté qu'il avoit à résoudre. Il arrive rarement que son érudition n'ait pas une application ingénieuse ou directe à la cause. Son style est assez rapide sans avoir autant d'éclat que de clarté: mais, nous l'avons déjà dit, être simple et naturel au milieu de la confusion de tous les tons et de tous les genres , c'étoit encore avoir un vrai mérite , et l'éloquence sembloit être surtout le privilège d'Omer Talon.

Son fils n'a point sa manière large et vigoureuse. H faut aussi convenir que, de son temps , le Parlement n'eut plus à s'occuper des affaires de l'Etat : Louis XIV régnoit , et son autorité ne laissoit aux magistrats que la gloire de donner aux peuples l'exemple de la soumission aux lois. Cependant, si le ministère public n'eut plus dès-lors qu'à retracer des devoirs , à rappeler la sévérité de l'antique discipline , et à s'élever contre les désordres qui commençoient à s'introduire dans les compagnies souveraines avec le laxe, la mollesse et la yanité ( i ) ; s'il dut se borner à pro-

(i) Un bail fait à ses fermiers , vers le milieu du seizième siècle.

PRELIMINAIRE. IxXXvij

voquer lentement de sages réformes et de prudentes améliorations, Denis Talon n'en saisit pas moins heureusement, dans ses mercuriales, le ton convenable à la pompe de la céréinoiiie pour laquelle il les coniposoil. 11 y traite quelquefois comme son père des cpiestions coutroverse'es sur la religion ou sur la philosophie ; mais il envisage de plus haut son sujet, et sa diction est plus ornée . beaucoup plus riche. Il marche avec son siècle , parce que sou siècle marchoit vers la perfection. Partout on sent, dans ses écrits , que l'amour du bien et de la vertu l'anime et l'inspire. Son érudition lui sert de moyen pour le développement de ses opinions : peut-être voudroit-on la voir quelquefois un peu plus réfléchie. Il fonde lui-même trop souvent ses conseils et ses censures sur les systèmes philosophiques des anciens. Mais ne sait-on pas que l'Université de Paris, fort redoutable par ses préjuges , trouvoit encore un appui si dangereux dans le respect dont la plupart des magistrats étoient pénétrés pour ses vieilles idées, qu'elle essayoit de nouveau d'armer le Parlement en faveur des systèmes scolastiques contre la philosophie de Dcseartes? Ajoutons que le succès eût probablement couronné ses vœux si le premier président^ Guillaume de Lamoignon, n'avoit pas fait à Boileau la confidence de ses craintes. L'auteur du Lutrin prêta donc une seconde fois à la raison le secours de la satire : i\ publia son arrél burlesque ( i);

pqr Gilles Le Maître, premier président du Parlement de Paris , sous Henri II , offre des traces précieuses de la simplicité antique dont la magistrature françoise éloit alors l'image. Il y stipule qu'aux veilles des qu-itre bonnes « fêtes de l'année et au temps « des vendanges , ils seront tenus de lui amener une charrette « couverte, avec de bonne paille fraîche dedans, pour y asseoir « Marie Sapin, sa femme , et sa fille Geneviève ; comme aussi de « lui amener un ânon ou une ânesse pour monture de leur a chambrière, pendant que lui, premier président, marcheroit « devant, sur sa mule , accompagné de son clerc, qui iroit à « pied à ses côtés. »

(i) En 1674. Il a pour titre : y4rrél burlesque donné en Ui grand chambre du Parnasse , en faveur des maîtres ês-arts , médecins et professeurs de l'Université de SlagYre , au pays des Chimères , /x)W/

fxxxviij DISCOURS

et la crainte du ridicule , cette crainte si formidable panrii nous , assura le triomphe à la ve'rite.

Ainsi , pour juger Denis Talon d'une manière équitable » il faut se re; porter à son temps , et adopter en quelque sorte les affections et les idées de ses auditeurs. On verra d'ail) eurs qu'il sait tirei' des effets surprenants de ces détails qui paroissent d'abord insipides. Quand il pense et parle ensuite de lui-même , rien de plus sensé , de plus solide ni de plus judicieux que son langage : il n'a point la brusque énergie de son père ; mais il est plus Kabituellement élégant et noble. L art et l'esprit sont chez lui plus sensibles; ses compositions offrent une correction plus sévère; son élégance est toujours flatteuse et soutenue.

Dans ses plaidoyers, il soutient pleinement le parallèle avec Omer Talon ; c'est la même méthode , la même logique et la même profondeur. Toutefois , au lieu de resserrer la discussion et de la réduire , dès l'exorde , à l'oxposition des seules questions d'où dépend l'issue de la cause , il reproduit successivement dans toute leur force ^ les arguments respectifs des parties ; et lorsque le lecteur partageoit en quelque sorte l'indécision des magistrats sur la difficulté à résoudre , tout - à -coup il se trouve enchanté de la facilité avec laquelle l'orateur , quelle que soit l'immensité de l'affaire, fait jaillir la décision , ou d'une distinction éclatante de justesse , ou d'un principe aussi simple que lumineux. Cette manière , qui ne fut pourtant point inconnue à son père , est la plus propre à captiver l'intérêt , à soutenir l'attention : mu procédant ainsi , l'on acquiert sur les esprits un empire d'autant plus

le maintien de la doctrine d'Aristote. ( ^/V/. OEuvres de Boileau Desprëaux, ëdit. de Saint-Marc, ia-8** , tome TU, page i43 ). Eoileau le composa avec le secours de Bernier , de Racine et de son oncle Dongois, gi effier de la grand'-chambre ( ibid. , pag. 109). Le premier président de Lamoignon le lut avec grand plaisir. Il en rit plusieurs fois avec l'auteur; et il convenait que cet arrêt burlesque Vavoit empêché d'en donner un sérieux qui aurait apprêté à rire à tout le m.onde. La requête de V Université ne parut point. {Ibicl.^ pag. 110.)

PRÉLIMINAIRE. Ixxxix

flatteur , qu'on a paru partager plus long - temps leurs he'sitations et leurs doutes.

H soutint donc . dans le Parlement , l'e'clat d'un nom illustre; mais il ne fut point sans rivaux dans la carrière où son pèreavoit dominé seul pendant vingt ans. Les avocatsgénéraux de Harlay , Joly de Fleury et François Chrétien de Lamoignon rivalisoient avec lui de talents et de gloire, et le trop petit nombre de plaidoyers qui nous sont restés de ce dernier , confirme Téloge que Boileau lui adiessa dans ces vers de sa sixième épître :

C'est à toi , Lamoignon , que le rang , la naissance , Le merile e'clatanl et la haute éloquence , Appellent daus Paris aux sublimes emplois, Qu'il sied bien d'\ veiller pour le maintieu des loii. Tti dois là tous tes soins au bien de ta patrie : Tu ne l'en peux bannir <|ue l'orphelin nr crie ; Que l'oppiesseur ne montre un front audacieux ; Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.

Parmi les avocats , une érudition sans clioix et sans but cessa d'entraver le talent oratoire : alors on vit briller dans leurs rangs les Fournier , les Lordelot , les Gérard , Commeau, Michel Langlois (t) ^ et ce Nouet que d'Aguesseau pleura avec ses contemporains (2), Ils n'adoptèrent plus indifféremment les formes pathétiques ou véhémentes de Cicéron et de Démosthènes. On sentit qu'elles ne pouvoient pas s'alHer dans la plupart des causes avec l'imposante impassibilité de nos magistrats; et ce discernement ne laissa plus voir Thonneur d'une réputation solide , que dans l'exacte observation de nos mœurs , et dans le respect des lois. Ainsi , dans tous les genres , la gloire des convenances fut la première ambition des écrivains sous le règne de Louis-le-Grand !

Mais aussi , avec quel rare bonheur ce monarque ne

(1) C'est celui dont d'Aguessfiau fait un si bel éloge dans son Discours sur les causes de la décadence de l'éloquence.

(2) Voyez avec quelle estime d'Aguesseau parie de lui daus ce ^lême discours.

sut-il pas , pour ainsi dire . créer le mérite , en lui offrant l'occasion de se signaler I L'infante Marie-The'rèse a reçu sa main ; cette princesse a des droits incontestables sur la souveraineté' de la Flandre , du Brabant et de la Franche- Comté; néanmoins le Conseil d'Espagne lui oppose la renonciation qu'il exigea de Sa Majesté, pendant sa minorité. Que fera le Roi de France ? Il confiera l'exposition des droits de la Reine à l'impartialité d'un avocat , et le barreau , touché d'une distinction si flatteuse , élèvera soudain son éloquence à la hauteur de ces grands intérêts ; et nul genre de gloire littéraire ne manquera plus bientôt à ce siècle immortel.

« La Reine , dit donc l'avocat Fourcroy , demande ce qui lui appartient par la plus étroite rigueur des coutumes, dans la succession de ses père , mère et frères. Est-il rien de plus juste que cette prétention ?

« Elle est fille , et par conséquent héritière ; la nature est son titre , et la loi est sa raison ; il ne lui faut point d^autre faveur que celle du droit commun , ni d'autre éloquence que la voix du sang. Sa cause , dans tous les tribunaux , est sans aucune difficulté : il n'y a que dans le Conseil d'Espagne où elle puisse n'être pas si favorable. Mais il ne sera pas difficile de faire voir que la renonciation sur laquelle il voudroit se fonder , est un dérèglement sans exemple , et à vrai dire, un pur prestige de politique et d'ambition qui ne peut surprendre que les foibles ou les Ignorants. Et afin que personne ne croie pas que cette haute confiance procède d'iui zèle trop passionné pour les intérêts d'une si grande princesse , ou de la protection invincible qui lui est assurée, plutôt que de la justice de sa cause, on la verra ici établie sur les lois mêmes d'Espagne , et sur l'autorité de ses plus célèbres docteurs ; afin que l'Espagne se trouvant condamnée , s'il faut ainsi dire , par sa propre bouche , elle acquiesce plus volontiers ; ou que résistant , toute la terre soit témoin qu'elle combat contre elle-même , pour détruire son propre sang et ses lois. Or, pour le succès de ce projet, deux choses sont également nécessaires : l'une de faire voir en quoi con-

PRELIMINAIRE. XCj

sistent les droits de la Reine ; l'autre , de détruire la renonciation qui lui peut être objectée. Et , parce que cette renonciation semble faire un obstacle à rétablissement de ses droits, la première partie de cet écrit est destinée à renverser cette barrière par toutes les nullités de fait et de droit qui se rencontrent dans cette renonciation ; et la dernière , à établir les droits de la Reine par le contrat de mariage de sa mère , par la disposition des coutumes , et par l'usage inviolable qui s'est toujours observé à l'égard des souverains , dans l'espèce même des biens qui lui sont échus , et qu'elle demande au Roi catholique son frère. »

Fidèle à son plan , l'orateur bat en ruine la prétendue validité de cette renonciation. Les divers arguments dont on espéroit se faire de puissans moyens , s'évanouissent tour à tour. Enfin , après avoir établi avec une grande méthode , et sans apparence de sécheresse , les nullités résultant de la forme , il passe à celle qui naît de la matière, et prouve sans réplique , tant par la raison que par les exemples et les autorités des lois et des jurisconsultes ^ que les souverainetés sont tellement inaliénables ^ qu on ne peut y renoncer , sinon dans une assemblée solennelle d Etats ^ et du consentement de tous les peuples» EnefFet, «le nœud qui attache la postérité royale au sceptre, dit-il , et qui lui impose une obhgation comme naturelle de le recevoir chacun à son rang dans l'ordre de la succession du prince , est un lien si fort et si serré , que nul de ceux qui viennent à naître dans ce rang , ne peut s'en tirer de sa propre autorité , ni s'exempter par lui-même d'obéir aux ordres de la patrie qui l'appellent aux fonctions du gouvernement et de la royauté. La raison est que la loi fondamentale de l'Etat ayant formé une liaison réciproque et éternelle entre le prince et ses descendants d'une part , et les sujets et leurs descendants de l'autre , par une espèce de contrat qui destine le souverain à régni-r , et les peuples à obéir , nulle des parties ne peut seule , et quand il lui plaît, se délivrer d'un engagement si solennel , dans lequel ils se sont donnés les uns aux

XCl] DISCOURS

autres pour s'entr'aider mutuellement : lautorité de régner n'c'tant pas moins une servitude en sa manière, que la ne'cessité d'obéir en est une , puisqu'il est constant que ceux qui naissent d'une condition privée ne sont pas plus obligés par leur naissance à servir l'Etat et à obéir, que les princes du sang royal le sont par la leur , à commander et à régner chacun à leur rang ; de sorte que comme ils ne sont entrés dans cette union et dans cette alliance de prince et de sujets , que par la voie d'un consentement mutuel , il est certain qu'ils n'en peuvent, sortir que par la même voie , d'un commun consentement. »

Ici, des inductions tirées du droit canonique et du droit civil, prêtent à l'écrivain leur autorité contre le système contraire. L'histoire même vient lui porter témoignage part des exemples choisis avec bonheur. «Et certes, ajoute-t-il^ on ne peut comprendre par quelle politique le Conseil d'Espagne pourroit aujourd'hui soutenir, contre l'honneur de la couronne , et l'autorité de ses lois fondamentales , qu'il ait été en la liberté du roi catholique de faire renoncer l'infante aux souverainetés qui lui étoient échues , et à l'espérance de toutes celles qui lui pourroient écheoir. Car si un prince a le pouvoir de faire renoncer ses enfants aux droits du sceptre , et de les en exclure en faveur même des éti'angers de la famille , comme on a fiit en cette occasion, il sera donc vrai de conclure qu'il a droit d'avancer ou reculer leur rang à la royauté , sans garder l'ordre de la naissance, ou de partager entre eux le royaume à sa volonté : puisque c'est bien davantage de le faire entièrement sortir de sa maison par la voie d'une renonciation^ que de le conférer dans sa famille à son choix , ou de le diviser entre ses enfants, selon ses affections. Mais , passant encore plus avant, il sera vrai de dire, sur ce même principe, que le prince pourra faire renoncer les mâles aussi bien que les femelles au droit de régner , n'y ayant point d'autre différence en Espagne entre les sexes , pour ce qui concerne la succession au trône , sinon qu'en égalité de degrés , les mâles y sont appelés avant les filles , la

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distinction nVtant que dans le rang , et non pas dans le droit. Cependant, TEspagne a -t -elle une maxime plus inviolable que celle qui se trouve consacrée dans son histoire par tant de fameux exemples qui apprennent que les enfants du souverain ne viennent pas à la couronne par mi droit qu'ils tiennent de lui , mais par un sacré fîdéicommis de la loi de l'Etat qui les appelle nécessairement , après leur père , à la royauté ; pt qui , par une chaîne infinie et perpétuelle , substituant toujours le vif au mort, produit-elle seule tout le titre et tout le droit de la succession des sceptres, indépendamment delà volonté du défunt ?.... — n est donc constant que ni le Roi d'Espagne ne pouvoit pomt stipuler cette renonciation , ni la Reine très - chrétienne ne la pouvoit accorder : Vun troubloit l'ordre de la nature et de son Etat, en renversant celui de la succession : et l'autre renversoit toutes les maximes des souverainetés, en aliénant, par sa renonciation, des droits qui étoient entièrement inaliénables. »

Mais ce n'est pas assez pour l'orateur d'avoir si victorieusement démontré le vice de cette renonciation dans la matière et dans la forme; il veut encore la détruire dans le style et dans les clauses du contrats et, loin de s'afFoiblir , Tiatérét et l'entraînement augmentent dans une progression admirable.

« Entr'autres clauses, dit-il, il y en a deux qui sont capables de donner la dernière indignation aux plus indifférents, et aux partisans mêmes du Conseil d'Espagne. La première est celle qui porte que l'Infante demeure excluse, avec sa postérité à l'infini, du royaume et des Etats d'Espagne , et que , s'il arrivoit même que la ligne royale vînt à manquer, une famille étrangère lui seroit préférée... Certes, il ne faut point d'autre preuve que le texte même de cette clause, pour faire connoître qu'elle procède de la pure ambition du Conseil d'Espagne , et non pas d'une volonté libre du Roi catholique. Car , si l'on en croit \es lois , il n^ a que le dernier dérèglement qui puisse inspirer dans l'esprit d'un père , une résolution aussi funestt^ que Test celle de préférer des étrangers à son propre sang

dans la possession de ses biens , et plus encore dans la succession d'un sceptre dont l'e'clat ne doit servir qu'à l'enflammer plus ardemment pour empêcher qu'il ne sorte de sa race. En efi'et , l'Ecriture Sainte témoignant que la royauté est le dernier ti ait de pinceau par lequel la maiu toute-puissanle du Créateur a marqué l'homme d'un excellent et précieux caractère de divinité , comment peuton comprendre qu'un père efface lui-même cette marque glorieuse par laquelle son sang participe de si près à la puissance divine , et qu'il éteigne de sa propre main, dans sa famille , ce flambeau de gloire et de puissance , dont la lumière est un rayon sensible de celle de Dieu même? L'histoire blâme avec justice ces parents emportés qui ont dit que, s'il étoit permis de violer le droit, c'étoit seulement pour faire régner les siens. ]Mais , à parler véritablement des choses, ce sentiment , quoique très-inique , est néanmoins beaucoup plus excusable que celui d'un père qui , au mépris de toutes les lois du ciel et de la terre , chasse ses enfants du trône de leurs ancêtres pour y placer des étrangers. Quand un père écrit contre son sang, il faut plutôt croire , dit la loi , qu'il se soit mépris de la main que du cœur , et l'on doit laisser ce qu'il a fait pour suivre ce qu'il a dû faire (i) »

Quand on est assez heureux pour avoir à citer de pareilles beautés, il reste un regret pénible : c'est celui de ne pouvoir tout transcrire; rien n'est imparfait, rien n'est foible. Mais j'arrive à des traits non moins distingués.

La seconde clause portoit que la Reine ne renonçoit à tous Etats , à tous ses droits , et à toutes ses espérances , qu'en cas qu'elle eût des enfants de son mariage , tandis que si elle venoit à n'en point avoir, et qu'elle demeurât veuve du Roi très- chrétien , cette renonciation seroit sans eflet.

« Mais , reprend l'avocat Fourcroy , le mariage n'est iétabli que pour les enfants: les premières successions du monde n'ont été introduites que pour les enfants ; toute la prévoyance des aïeuls est pour les enfants; ils stipulent

(i) L. Cùm acutlàsimi , Cod. defideic.

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