‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 15 sur 86 · PRELIMINAIRE. C · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE. C

narre avec un intérêt plein d'agrément. Parfois il laisse échapper des traits d'ironie; mais il n'use qu'en passant de la raillerie, et son langage, sans cesse convenable à son sujet, lorsqu'il ne doit point être éloquent, est toujours noble et soutenu. N'oublions pas que la grande difficulté de l'art d'écrire tient surtout à ne point courir après la pompe du style oratoire , quand il suffit d'être simple et naturel ; et moins notre langue fut d'abord rompue dans le barreau , à la transition heureuse et facile d'un ton solennel à des formes naïves , plus Erard eut de mérite à l'y faconner. Personne n'a peut-être connu plus que lui le secret de captiver l'intérêt sans recourir à des moyens forcés , sans sortir des moyens propres à sa cause : et l'on nous paroît l'avoir trop injustement sacrifié à ses successeurs.

Après Erard et d'Aguesseau , l'éclat que les lettres avoient jeté sous le règne de Louis XIV, produisant une émulation extraordinaire , elles furent généralement plus cultivées. Toutefois, loin de se renfermer dans une seule carrière, comme on l'avoit fait sagement jusqu'alors, on aspira, de toutes parts, à l'universalité des talents.

Bientôt, encouragés par les succès prodigieux que les sciences naturelles avoient dus à l'esprit d'examen et d'analyse, on se promit d'appliquer cet esprit, avec un égal succès, à l'étude des sciences morales et politiques. On entreprit donc de les refaire , bien résolus d'avance à n'adopter comme vrai, juste, utile et bon, que ce qui se trouveroit d'accord avec je ne sais quelle raison indépendante et frondeuse. Malheureusement le talent littéraire s'unissoit à l'esprit appelé philosophique.

Avant tout on vouloit fixer sur soi l'attention publique . et la législation devint, comme la jurisprudence, le champ des novateurs. Dès -lors, les plaidoyers n'offi-irent plus que le style du roman ou des discours académiques. La science si grave des lois se vit abaissée aux artifices de l'esprit ; elle perdit son air vénérable , et l'on vit enfin des jeunes gens, séduits p ir la vogue des mémoires de Beaumarchais , lui donner fréquemment le ton de l'épigramme, le fiel de la satire et les formes de la comédie. H n'y eut

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plus dans la plaidoirie que traits piquants et de'clamations.

Les grâces austères , qui sont le caractère propre du genre, firent place au luxe de ce nouveau goût ; à l'autorité des principes établis et des usages reçus , une témérité présomptueuse substitua les doctrines du jour aussi peu d'accord entr'elles qu'avec la saine raison. Alors , dit M. Porlalis, les fantaisies de quelques raison?ieurs abusés rivalisaient dans les tribunaux avec les lois mémes^ et chaque cause qui fixait V attention depoit être jugée, dans le temple de la justice, comme elle étoit jugée dans les salons. » (i)

Cet excès, il est vrai^ n'auroit pas tardé à se détruire par lui-même, s'il avoit suffi que des esprits trop judicieux pour ne point s'épouvanter de cette anarchie de systèmes, s'attachassent avec plus de force aux vrais prin-

(i) De r Usage et de VJhus de l'esprit philosophique dans les institutions du dix-huitième siècle. (Paris , A. Egron.)

G'e>t Fouvrage d'un penseur saije , profond et e'minemment e'clairé. On est presque effraye de l'étendue et de la variété des connoissances qu'il suppose. Juste appréciateur des avantages qu'a produits le progrès des lumières , l'auteur a parfaitement signalé les vices des doctrines modernes. Il montre leurs funestes effets , et les dangers dont elles menacent encore les gouvernements et les 'ociétés. Ce n'e-t point là chez lui un de ces lieux communs ressayés jusqu'à satiété dans un style emphatique et vide d'idées ju>tes et claires. Il expose les faits d'une manière si nette , il en démêle les causes et en suit les résultats avec tant de sagaciié , qu'il porte la conviction dans les esprits.

L'introduction qui précède cet ouvrage , est un tableau des révolutions de l'esprit humain, depuis les temiis les plus recules jusqu'au commencement du dix-liuliième siècle. Dans un exposé rapide, brillant de justesse et d'élég.mce , M. le comte Portalis, digne émule de son père, prodigue comme en se jouant, des aperçus ingénii ux et neufs sur les causes des caractères variés que les chan^emtnls de mœurs , les événements politiques et l'esprit des peuples ont successivement fait prendre à la philosophie et à la littérature. Ce morceau est lui-même un ouvrage très-remarquable oii se montre , dans \\n degré peu coumiun , l'alliance d'un esprit obîervaleur et réfléchi avec un écrivain habile à donner à sa pensée les formes pittoresques qui la rendent en quelque sorte palpable.

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cipes dont l'expérience faisoit mieux sentir la sagesse et la ne'cessitc ; mais la plupart des orateurs du barreau se laissèrent emporter au vertige d'innovation qui régnoit dans la litte'ralure et dans la politique. INous conviendrons que ces vues d'amélioration qui se mêloicnt à toutes les causes où l'on avoit Tart de les introduire , donnoient un intérêt populaire à des contestations privées : elles firent du barreau une tribune d'où les avocats pouvoient parler à toutes les passions les plus dangereuses ; mais on conviendra aussi qu'alors fut vérifiée parmi nous une observation terrible de Tacite. «La grande éloquence, dit-il, celle qui se fiiit remarquer, est fille de la licence , de cette licence follement appelée liberté : elle est compagne de la sédition; elle enflamme les emportements du peuple ; elle est incapable de condescendre, encore moins de servir : c'est une rebelle, une téméraire , une arrogante qui fat toujours incompatible avec les constitutions bien ordonnées. 7> (Traduction de M. Bureau de la Malle.) (i)

Ainsi , tandis que des novateurs dénaturoient étrangement le caractère de l'éloquence judiciaire , de véritables orateurs s'honorèrent d'y rester fidèles. C'étoit tenir à sa propre renonunée . car l'histoire leur réserve en surcroît d'illustration , ce que la favem' du temps leur enleva d'éloges pendant leur vie. Dans leurs admirables réquisitoires contre le débordement d'écrits dangereux dont la France étoit alors inondée, l'éloquence des officiers du ministère public fut surtout mâle, imposante, majestueuse. Pourquoi ne possédons-nous pas encore la collection complète de ces écrits ? Afin de les offrir à notre admiration , à la publique reconnoissance , à la méditatioii d'une jeunesse échappée à ce vaste naufrage de la société , la piété filiale ne peut-elle l'emporter sur cette modestie qui sied bien ,

(i) Sed est magna illa et notabilis eloquentla , alumna licentise , quarii stulti libertatem vocabant , coines seditionuni, effrœnaii populi incitamentum, sine obsequio, sine servitute, contumax , temeraria , arrogans , qiiae in bene constitutis civitatibus non oritur. {Dialog. de Oratoribus ^ § XL. )

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même à des noms illustrés par de grands talents , de beaux exemples et de fidèles services? (i) Jamais des sujets plus imposants n'avoient animé, depuis nos guerres civiles, la vertueuse indignation des gardiens de la sûreté commune. Ah ! si le pouvoir avoit secondé les efforts de leur zèle , nos vieilles lois seroient encore vivantes , et le barreau n'auroit point à déplorer de funestes égarements.

Après avoir ainsi parcouru les diverses périodes de l'éloquence judiciaire , si on les compare entr'elles sans prévention , on verra qu'Omer Talon lui donna le caractère de force et d'austérité qui convenoit à nos mœurs , à nos institutions et à la nature même des choses. En homme supérieur , il lutta , sans relâche , contre le mauvais goût de son temps. La langue prit , sous sa plume . l'énergie de son âme. Quand il lui fut impossible de donner au genre les diverses sortes de perfection qu'il avoit besoin d'acquérir , du moins il les indiqua ; en sorte que , sans faire violence à son génie , sans blesser aucune convenance, il dota l'éloquence judiciaire de beautés qu'on auroit cru devoir lui rester étrangères. Omer Talon en fut donc le fondateur; il devint le Bourdaloue du barreau.

Denis Talon et ses rivaux lui conservèrent toute sa dignité ; mais elle devint , entre leurs mains , moins diffuse, plus correcte et moins austère. Leur diction fut claire, substantielle et rapide. On les voit marcher à leur but , et leurs écrits ne laissent à désirer encore qu'un dernier effort de sobriété relativement à cette érudition d'apparat dont l'excès avoit été d'abord insupportable : cet effort fut la gloire de d'Aguesseau.

Dans la suite, l'éloquence judiciaire perdit, d'une manière sensible en élévation et en substance , tout ce qu'on voulut lui faire encore acquérir d'agréments étrangers à

(i) On sait que le premier niaj;istrat qui remplit la fonction d'avocat -général du Roi au Parlement de Paris ( en i55o ) fut Pierre Séguier, Vune des plus brillantes lumières du temple des lois, est-il dit dans Vêlage des doctes Trançois. Ainsi cette charge importante commença et finit dans la même famille , après deux cent trenle-neuf ans d'illustration et de gloire.

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