‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 16 sur 86 · PRELIMINAIRE. CV · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE. CV

son caractère : elle ne produisit, en général, de plus grands effets , qu'aux dépens de Li sagesse et de la gravité dont e!le doit toujours tenir son principal mérite.

Ainsi, son perfectionnement, devenu plus que remarquable au temps de Louis XIII, s'achève avec éclat sous le règne de Louis XIV : il commence à s'affoiblir sous Louis XV; mais sa décadence fut souvent plus sensible sous Louis XVI. Heureux les orateurs qui surent s en préserver I

Sans doute nos critiques les plus judicieux sont bien loin d'avoir ainsi considéré cette branche importante de notre littérature. La Harpe lui-même a cru qu'avant Cochin elle comptoit à peine Le Maître et Patru.(i) Presque tous rapportent au siècle de Louis XV la gloire oratoire de d'Aguesseau. Cependant^ leur erreur sur ce point est manifeste. Tous les plaidoyers de ce grand magistrat furent écrits et prononcés depuis le 19 février 169 i jusqu au 5 janvier 1700 , et Louis XIV ne mourut qu'en 1716 1

Je sais aussi que l'on n'a pas craint d'écrire : a L'empire françois , non plus que la Grèce et Rome , 7ie devoit enfanter de vrais orateurs que dans .^a plus grande force '. c'étoit au règne de Louis XR' qu'étoient réservés les Bourdaloue et les Bossuet , et ù celui de Louis XV, M. Gochin et ses collègues (2). ))

Mais les faits contredisent cette assertion : les exemples la condamnent; l'évidence la dément.

(1) Ce critique a dit ( Cours de Littérature , tom. YII, p. 296 ) ■ Les Mémoires pour la duchesse de Mazarin sont d Erard , célèbre avocat de ce temps, et qui méritoit sa réputation. On les crut longtemps de Saint-Evrejnond ^ parce qu ils étoietit d'un style piquant et d'une tournure légère ; c'est une erreur. Les plaidoyers pour madame de Mazarin furent réellement écrits par Saint-Evrcniond , et prononcée p;jr M'^ Sachot. Nous sommes du moins autorisés à le croire . puisque nous trouvons dans les œuvres de Saint- Evremond tom. V, pag. i85, in-12 ), une réponse très-spirîtuelle et très-piquante aux faits allégués par Erard contre madame de Mazarin.

(2) Préface des OEuvres de Gochin, in-4*.

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Estimons Cochin comme on estime le mérite lorsqu'il est joint à la vertu : je m'honore assurément de lui rendre un légitime hommage. Mais par quels ouvrages ce profond jurisconsulte a-t-il mérité d'être offert à notre admiration^ comme le premier modèle de l'éloquence judiciaire? Sa qualité dominante et dislinctive n'est-elle pas surtout la concision claire et pressante de sa dialectique? Il discute avec une grande méthode; afin de mieux instruire, il ne perd jamais de vue son objet ; mais il entraîne rarement , lors même que son sujet aurait pu s'élever à l'éloquence. En vain je cherche dans ses écrits ces beaux mouvements qui nous surprennent fréquemment y par exemple dans ceux de Le Maître: carie dédain avec lequel on juge d'ordinaire cet écrivain , sans doute sans le lire , ne doit point nous empêcher d'être justes à son égard. Quand Cochin présenta au grand conseil les lettres patentes qui nommaient d' Aguesseau àla dignité de chancelier de France, nn vaste champ étoit ouvert à son éloquence ; il se contenta pourtant de déployer dans son discours , avec beaucoup de grâce et de pureté de diction , des vertus honorables et des sentiments généreux. Le Maître au contraire fut souvent incorrect en louant dans une occasion semblable le grand Séguier (i); mais voyez comme on sent

(i) Il seroit inutile de parler ici du mérite de cet illustre magistrat , l'un des plus grands personnages dont la France puisse s honorer. Non-seulement il fut le protecteur des gens de lettres et de l'Académie Françoise, après la mort du cardinal de Richelieu, mais il cultiva lui-même la littérature avec supériorité. Les diverses déclarations du Roi qui furent son ouvrage, simt remarquables par une noblesse, ou plutôt par une majesté de diction qui semble relever celle de la couronne. Je ne puis résister au plaisir de transcrire ici un passage de la fameuse déclaration enregistrée au Parlement le 18 janvier i634. « L'ambition particulière de quelques grands favoris , et celle des étrangers , sous des prétextes spécieux, ont corrompu la fidélité des peuples, ont excité leur fureur contre la majesté royale ; et , après l'effusion de tant de sang , la ruine de tant de villes, la dissolution de tant de provinces, cette couronne alloit devenir l'un des fleurons d'une couronne qui lui est inférieure, si Dieu, pour la conserver eu son lustre, ne l'eût mise gur la tête du roi Henri le Grande notre

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l'homme éloquent dans la peinture qu'il fit au Parlement des attributs de la première charge du royaume I « La France n'a rien dans la magistrature de si éminent que lui (M. le chancelier) : c'est Tœil de la justice du prince, qui est ouvert pour tous ses peuples , comme celui du monde pour toutes les cre'atui'es ; c'est le dépositaire de ses sceaux, c'est-à-dire des caractères sacrés de sa majesté, des gages fidèles de ses promesses , des marques inviolables de ses intentions et de ses grâces: c'est le témoin de ses secrets : c'est lui qui a part à ces mystères des rois , dont la révérence fait partie de l'obéissance des sujets ; c'est lui qui entre dans ce sanctuaire de l'Etat où se forment les résolutions importantes desquelles dépend le service du prince et le salut du royaume , où réside l'esprit invisible des actions visibles de la monarchie. C'est lui qui révèle ces mêmes mystères , lorsque le Roi les veut publier; c'est l'interprète de ses volontés , c'est la bouche du prince;

très-honoré seigneur et père , dont les actions immortelles relevèrent l'Etat de sa chute , et l'alloient porter au dernier j3 oint de grandeur et de félicité , si le plus déplorable malheur qui fût jamais, n'eût fini ses triomphes avec sa vie. Cette incomparable peite ayant relevé l'espérance des factions auparavant abattues sous la puissance d'un si puissant monarque , à peine fûmesnous entrés dans la conduite de nos aflfaires , qu'il nous fallut prendre les armes , et en commençant à régner , nous commençâmes à combattre et à vaincre. Ensuite des divers troubles qui s'élevèrent, et que , par notre présence et notre résolution , nous éteignîmes presque dans leur naissance, l'Europe nous vit avec étonnement entreprendre une guerre si grande et si difficile que , sans le secours que nous devions attendre de Dieu dans la justice de notre dessein , le succès en sembloit sans apparence. Il falloit avec partie des forces de notre Etat aller combattre le reste , attaquer un parti forme depuis soixante ans, élevé parmi les combats, accru dans ses propres ruines , qui partageoit avec nous plusieurs de nos provinces , qui avoit autant de citadelles que de villes , et qui , dans l'aveuglement dune fausse croyance , ne s'estiraoit point coupable lorsque, par une révolte criminelle, il

secouoit le joug de l'autorité souveraine » Ce long tableau

des victoires du règne de Louis XIII, jusqu'à la rébelliori de M. le duc d'Orléans, est d'une éloquence forte et tout-à-fait digne de la majesté royale.

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c'est lui qui a l'honneur de prêter des paroles a ses royales pensées ; c'est lui qui prononce les plus célèbres jugements de la fortune des peuples. Enfin , Messieurs , sa justice a la dispensation du trésor si précieux des rémissions et des grâces , que les rois se réservent comme un des plus précieux fleurons de leur couronne. Sa sagesse a pour champ toute la police de TEtat , son autorité s'étend aussi loin que l'empire de son maître , et sa suffisance a pour juges les yeux de son prince et de sa patrie (i). »

Si l'on veut prendre un sujet moins particulier de comparaison , que l'on me montre dans les ouvrages de Cochin quelque chose qui soit comparable à cette péroraison du mémoire de l'avocat Fourcroy dont j'ai déjà cité des fi-agments si éloquents. Cet orateur , après avoir démontré dans la matière et dans la forme, dans le style et dans les clauses du contrat , selon le droit commun et selon les coutumes particulières de l'Espagne , le vice de la renonciation opposée à la reine , termine ainsi sa tâche glorieuse :

« Le Roi pouvoit laisser ses raisons à suppléer et faire agir sa puissance ; mais il a mieux aimé établir son droit , et attendre que contraindre li fidélité des peuples. Il pouvoit d'abord rem ilir les provinces de ses armes ; mais il a mieux aimé remplir les esprits de ses raisons. Ni l'indignité du mauvais traitement fait à la Reine , ni l'iniquité de la renonciation du contrat de mariage , ni l'injure faite à la France sous prétexte du traité de paix, n'ont pu ébranler sa modération. Une fille aînée de la famille royale d'Espagne, rayée du nombre des enfants de la maison , comme si elle n'étoit jamais née , parce qu'elle devenoit Françoise par son alliance : sa fécondité en malédiction , et sa royale postérité en mépris : une princesse dégradée de tous les droits de sa naissance , en cas qu'elle ait des enfans du plus auguste mariage qui soit sous le ciel : des enfans exhérédés de la succession de leur mère , par la seule haine de leur nation , quoiqu'une des plus

(i) OEuvres de Le Maître.

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