DEUXIÈME DISCOURS
Le Roi se rendit au Parlement le 21 février i64i ; il y porta une déclaration concernant le règlement de la justice , afin d'établir l'ordre que Sa Majesté vouloit qu'on observât pour les affaires publiques, son intention étant que MM. du Parlement ne s'en mêlassent, sinon quand ils en seroient requis. Cette déclaration supprimoit d'ailleurs les offices des conseillers absents.
^I. le chancelier Seguier expliqua l'objet de l'arrivée du Pioi. Ensuite M. le président de Bellièvre parla açec gravité et autorité. Puis , la déclaration du Roi ayant été lue , et M. le chancelier ayant omis défaire ouvrir les portes en la manière accoutumée , je parlai en ces termes :
Sire, Les termes de Tédit dont la lecture a été présentement faite , nous annoncent les nouvelles de Tindignation de Yotre Majesté. Ils surprennent
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nos sens et troublent notre imagination de différentes pensées, dans lesquelles il ne nous reste autre espérance que l'observation de ces savants interprètes de la théologie des Hébreux, qui nous enseignent que Dieu ne s'est jamais manifesté aux hommesy auxquels il a fait entendre ses volontés, que d'abord il ne les ait remplis d'étonnement et de crainte : leurs esprits abattus et leurs corps en langueur rendoient témoignage de l'épouvante et de la confusion dont ils étoient saisis; mais il ne les quittoit point qu'il ne les eût assurés, et que, leur donnant la main, comme parlent les Ecritures , il n'eût fortifié leurs esprits et soulagé leurs inquiétudes.
Heureux si nous pouvions obtenir quelque cbose de semblable dans une occasion de cette qualité, en laquelle l'entrée de Votre Majesté en ce lien nous est toujours une journée difficile , parce que le respect que nous devons à votre personne sacrée , et la crainte des choses fâcheuses qui l'obligent d'y venir, produisent dans nos esprits des portraits de frayeur, et une glace intérieure qui nous rendent inutiles à nous-mêmes et aux fonctions ordinaires de nos charges !
Nous souhaitons , Sire , que votre sortie soit salutaire et bienfaisante. Si Votre Majesté nous donne de la terreur, d'autant que la place en laquelle vous êtes assis est le siège d'une lumière qui nous éblouit; descendez. Sire, pour considérer la douleur de la première compagnie de
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votre royaume : abaissez, s'il vous plaît, le ciel que vous habitez, à Texemple du Dieu vivant duquel vous êtes Timage sur la terre ; visitez-nous pour faire grâce et diminuer quelque chose de la rigueur de vos volontés. Aussi bien, la plus belle et la plus avantageuse condition d'un souverain consiste dans l'amour de ses sujets , dans l'incli- , nation de son peuple , qui prie Dieu pour son salut, et sacrifie ses jours pour l'augmentation de ses années.
Souvenez-vous , Sire , que Dieu souhaite l'holocauste de l'esprit et méprise l'oblation des lèvres seules; qu'il désire d'être aimé , parce qu'il est bienfaisant ; qu'il ne manque rien à la plénitude de son être , et que nos vœux et nos prières n'ajoutent rien à sa suffisance et à son immensité. Il est pourtant jaloux de nos affections et amoureux de notre amour; plus aise de régner dans nos cœurs que dans le bruit des armées et l'éclat d'une majesté souveraine. Ainsi , l'Ecriture nous apprend , et la tradition des Hébreux nous le confirme , que le grand prophète qui fut le bien aimé du ciel, l'ange et le nonce de la loi, ayant désiré de voir la majesté de son maître, il fut exaucé pour partie, lorsque, caché dans le creux d'une pierre , Dieu passa dans une nuée avec un équipage plein de terreur. Alors Moïse entendit une voix qui annonçoit les propriétés de l'essence divine que la langue sainte appelle les treize midols , c'est-à-dire les voies que peut suivre l'es-
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prit de rbomme pour atteindre à la connoîssance^ de la Dmnité , ou plutôt les émanations diifVrentes avec lesquelles elle se répand et se communique ; mais entre ces midols, il n'y en a qu'un seul qui le représente avec un visage de courroux^ d'indignation et de rigueur, affligeant les hommes qui lui résistent, et conservant sa colère pour faire sentir la pesanteur de sa main, et même châtier sur les enfants l'iniquité de leur père.
Ce qu'il exerce seulement contre ceux qu'il appelle ses ennemis, envieux de sa gloire, lorsqu'ils adorent des divinités étrangères , offensent sa majesté et lui font injure; mais, au surplus, il se nomme douze fois le Dieu de clémence et de consolation , le prince de la paix, la joie des peuples et le protecteur des affligés : s'il étend sa colère jusqu'à la quatrième génération, il fait grâce à l'infini ; ses bénédictions n'ont point de bornes pour ceux qui lui obéissent.
Telles ont été les voies de Votre Majesté , soit que nous la considérions en la guerre le chef de ses armées , ou le père de son peuple dans la paix. La conduite de toutes ses actions et l'événement des choses passées , dont le temps a révélé la nécessité des conseils , fait bien connoître c|ue le seul amour à l'endroit de ses sujets, et la bienveillance envers ses voisins , l'ont obligée d'exposer tant de fois sa personne sacrée à l'injure des saisons et au hasard des expéditions difficiles qui n'épargnent point les têtes couron-
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nées, sans autre dessein que (Vélablir la paix générale dans le royaume , et de travailler à la protection de ses alliés, également bienfaisant à tout le monde.
Ce qui nous surprend, Sire, et nous étonne dans cette occasion, ce sont les paroles de colère et d'indignation que nous avons entendues, semblables aux foudres qui , tombant au milieu d'une assemblée , quoiqu'ils n'en frappent que cinq ou six , laissent partout des marques de la frayeur et l'image de la mort. Permettez donc , Sire , dans une action de cette qualité , que nous lassions entendre à Votre Majesté, outre le préjudice notable que reçoit cette compagnie, la douleur et la confusion de ceux qui survivent à leur honneur et à leur fortune, puisque leurs offices doivent être présentement supprimés. \ otre Majesté , retirant d'eux son esprit , efface le caractère de l'autorité qu elle leur avoit communiquée : ils seront dépouillés en même instant de leurs fonctions ordinaires et de la meilleure partie de leurs biens ; semblables à ces corps que le tonnerre a desséchés, auxquels il ne reste de leur première condition que l'apparence et le visage ; car ils seront réputés morts civilement au mdieu de leurs confrères ; bien heureux si le moment qui leur fait perdre leurs charges et les bonnes grâces de leur souverain , pouvoit être le dernier de leur vie î
QueYotre Majesté souffre que nous appellions
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de Cc'sar à îui-même: de voire puissance et d^ votre colère à votre justice et à votre bonté ; et qu'après lui avoir offert Tholocauste de nos lèvres pour la rcconnoissance de riionimage et de Tobéissance que nous lui devons, et le sacrifice de Ja paix pour la conservation de son peuple, nous lui présentions l'oblation pour le péché , à l'exemple du peuple bien aimé de Dieu , lorsqu'il demandoit relâche des calamités pubhques dont il étoit affligé , ou qu'il se vouloit garantir des maux que le courroux et l'indignation du ciel lui faisoient craindre. Que les larmes de nos yeux et l'amertume de notre cœur fléchissent l'indignation de Votre Majesté l iSous ne vous parlons. Sire , ni d'innocence , ni de justification ; nous omettons toutes sortes d'excuses et de remontrances ordinau^es en ces occasions : ces termes offensent l'esprit d'un prince courroucé ; nous n'avons d'autres défenses que des termes de soumission ; mais la misère de nos confrères nous confond , et l'extrémité de nos malheurs nous fait espérer que Votre Majesté ne souffrira pas qu'ils soient de durée. Trouvez bon , Sire, que nos prières qui peuvent pénétrer la solidité des cieux, fassent impression sur le courage de Votre Majesté ; que la prospérité de vos victoires , la félicité de la maison royale, qui ne doit être troublée d'aucun fâcheux accident, obtiennent ce que nous ne pouvons espérer ; et si le Parlement, la première compagnie de votre royaume dans laquelle re-
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posent les niaicjues les plus avantageuses et les plus visibles de la rovauté , ne peut mériter cette grâce, flonnez-la , Sire, aux souhaits de tous les grands de votre Etat qui assistent Votre Majesté dans cette occasion. Leur silence nous avoue; ils n'estimeront pas moins une action de clémence et de générosité, que le gain d'une bataille rangée. Faites , Sire , que votre lit de justice soit aujourd'hui le siège de votre miséricorde.
Ce sont nos vœux , Sire, et nos souhaits ; nous qui, comme vos gens et plus particuliers officiers, n'avons point de paroles qui ne soient toutes royales , et nos lèvres n'articulent aucuns raisonnements en ce lieu, que par des sentiments publics qui se consomment tous dans le serWce que nous devons à votre personne sacrée. Aussi les rayons de la gloire de \otre Majesté , qui se reproduisant tous les jours, se multiplient a Finfini , remplissent le meilleur de nos sens ; et , dans la connoissance véritable que nous avons de tant de merveilles opérées de nos jours, notre devoir nous oblige de publier, comme nous faisons en toutes sortes d'occasions , que Votre Majesté est la terreur de ses ennemis, le protecteur de se^ alliés, et le plus gracieux prince de la terre.
Après les conclusions ordinaires, M. le chancelier recueillit les opinions et prononça l'arrêt en la manière accoutumée.
« Ensuite, dit M. Tidon , M. le cardinal de Richi-
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" lieu étant sorti , me dit que le Roi n'avoit pas été « satisfait de ce que j'avois dit, et qu'il avoit trouvé 'f que je l'avois trop pressé ; mais qu'il l'avoit adouci , '< et M. le chancelier pareillement; qu'ils avoient dit " au Roi que j'eusse prévariqué en ma charge , si je « n'avois parlé pour l'honneur et le soulagement de « ma compagnie. »
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Prononcé le i8 avril 1641, sur les lettres-patentes du Roi attribuant au Parlement le jugement des appellations de la comté d'Artois, en matières civiles.
Le jeudi 18 avril i64i t lecture ayant été faîte en l'audience , des lettres-patentes par lesquelles le Roi ordonne que les appellations de la comté d'Artois se relèveront d'hors en avant au Parlement , en matières civiles, j'ai dit :
Messieurs,
Les termes des lettres - patentes , dont lecture a été présentement faite, sont les effets de la puissance et de la gloire du Roi , lequel ayant conquis , par la force de ses armes , une partie de l'ancien héritage de la couronne, que l'usurpation de nos ennemis possédolt depuis longues
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nnnées, nous fait connoîlre que véritabh' est la pensée des savants docteurs de la lanjjue sainle qui, interprétant ces paroles duprophc'te .Nurriqiiid Dewn docebit sapicniinm, qui excchos judicat{\)^ nous enseignent (jue les rois sont les juges des alTaires de conséquence qui surviennenî entre leurs sujets, etles arbitres souverains dans leurs états, de l'honneur et de la vie des hommes qui leur obéissent.
Les causes des rois sont réservées aux mouvements de la justice divine ; les décisions s'en connoissent par l'issue des batailles et l'événement de leurs entreprises ; car, bien que la providence du ciel n'ait pas dans elle-même différents degrés, étant infinie et sans mesure, il n'est pas moins vrai qu'à l'égard de ces objets elle paroît inc'-gale ; plus grande à l'endroit des rois et des occasions publiques , que dans les intérêts des particuliers. Pourquoi pensez-vous , dit ce savant scholiaste, ce grand archevêque des Thessaloniciens,que l'iionneur des combats et le succès de tous les grands desseins ne sont pas attribués, dans Homère, ni à la force de Mars, ni à la prudence de Minerve, mais à la vertu de Jupiter, appelé le dieu des armées, si ce n'est parce qu'il incline la balance de quelque coté que bon lui semble? Il déracine les fondements des montagnes, qui sont le symbole des puis-
(l) Job 21 , V. 92.