‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 47 sur 86 · J QUINZIEME · texte numérisé non relu

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semblables occasions , avec beaucoup plus de vigueur que nous ne saurions faire ; le Pailement a fait des remontrances pleines d'affection et de fidélité, mais sans dissimulation, sans complaisance et sans flatterie.

"Vous êtes, Sire, notre souverain seigneur; la puissance de Votre Majesté vient d'en baut : elle ne doit compte de ses actions, après Dieu, qu'à sa conscience ; mais il importe à sa gloire que nous soyons des liommes libres et non pas des esclaves ; la grandeur de son Etat et la dignité de sa couronne se mesurent par la qualité de ceux qui lui obéissent.

La plupart des autres souverains exercent des puissances bornées et raccourcies : les uns commandent dans les républiques auxquelles ils rendent compte de leur administration ; les autres ont des conseils nécessaires , des assemblées d'Etats fixées et ordinaires , des cercles et des diètes auxquels ils sont obligés de déférer, qui prennent connoissance de leurs affaires et censurent leurs actions.

Ceux qui sont estimés posséder une puissance absolue , usent d'autorité despotique dans leurs Etats ; ils commandent dans des provinces ruinées , dans des pays déserts ou brûlés de l'ardeur du soleil: les autres ont pour sujets des Lapons , des insulaires septentrionaux qui n'ont rien de l'bomme que le visage.

LaFrance, les délices du ciel, l'abondance de

la terre, le picciput de la nature, est le partage du plus grand de tous les princes , du fds aine de FKglise, et «lonne à Votre Majesté le titre d'Auguste, la ([ualité de roi des François, c'est-à-dire le commandement sur des hommes de cœur, sur des âmes et non pas sur des forçats qui obéissent par contrainte, qui ciaignent la main du Comité, et maudissent tous les jours l'autorité qu'ils respectent ; tant est véritable la pensée d'une grande reine, parlant à Cyrus, son fils , qu'il y a grande différence entre le royaume des Modes et des Perses ! Les premiers établissent leur gouvernement dans une puissance exacte qui ne souffre point de contradiction : les autres se contentent d'une autorité légitime qui se concilie la bienveillance des peuples, et cette bienveillance se diminue, elle se perd facilement lorsque les hommes sont persuadés q-je l'ordre du gouvernement public attire sur eux les misères qu'ils ressentent, et la pesanteur des fléaux qui les persécutent. Pour cela, les maximes de TEtat et de la justice, qui préparent le trône des rois et sont les fondements , les pierres angulaires des monarchies légitimes , donnent aux ministres des choses saintes et aux magistrats une honnête liberté pour s'expliquer dans leurs places, et s'acquitter fidèlement de la commission à laquelle leurs charges et leur honneur les obligent : ce que nous faisons aujourd'hui dans le lieu des jugements, afin de faire entendre à

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Yolie Majesté , as ce toute sorte de respect, rimpuissance de cette journée, qui donne de i'étonnenient et de la frayeur dans l'esprit des peuples, lorsqu'ils s'aperçoivent que le cours impétueux et rapide du premier mobile ne peut être arrêté que par la constance , par le poids et la vertu du globe des étoiles fixes , et que l'excès et la chaleur des signes célestes ne se tempèrent point par la modération de Saturne.

-« I^ y a, Sire , dix ans que la campagne est ruinée ; les paysans, réduits à coucher sur la paille , voient leurs meubles vendus pour le paiement des impositions auxquelles ils sont hors d'état de satisfaire. Pour entretenir le luxe de Paris , des millions d'âmes innocentes sont obligées de vivre de pain , de son et d'avoine , et n'espèrent d'autre protection que celle de leur innocence ; ces malheureux ne possèdent aucuns biens en propriété que leurs âmes , parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan ; les habitants des villes, après avoir payé la subsistance et le quartier d'hiver, les étapes et les emprunts acquittés, le droit royal et celui de confirmation , sont encore imposés aux aisés.

Ce qui reste dans Ico compagnies souveraines reçoit atteinte dans cette journée , par la création de nouveaux offices , qui sont une charge perpétuelle de l'Etat; car, lorsqu'ils sont établis, il faut que le peuple les nourrisse et les défraie.

Faites, Madame , s'il vous plaît, dans le fond

i\c votre cœur, quelque sorte de réflexion sur cette misère publique. Ce soir, dans la solitude de votre oratoire , considérez quelle peut être la douleur, ramertume et la consternation de tous les officiers du royaume, qui voyent aujourd'hui confis(|uer tous leurs biens , sans avoir commis aucun crime. Ajoutez à cette pensée. Madame, la calamité des provinces, dans lesquelles Tespérance de la paix , Thonneur des batailles gagnées et la gloire des provinces conquises ne peuvent nourrir ceux qui n'ont point de pain ; car ils ne peuvent compter les myrthes , les palmes et les lauriers entre les fruits ordinaires de^ la terre.

Nous l'expliquons à Votre Majesté avec d'autant plus de confiance , qu'elle nous écoute avec une bonté si royale, avec tant de patience et de vertus , qu'elle attire sur elle toutes les grâces du ciel et les bénédictions de la terre. Cette liberté, que Votre Majesté nous donne de parler (i) selon les sentiments de notre cœur, d'examiner ses volontés et de les contredire en

(^1) La veille du jour où ce discours fut prononcé , M. Talon ayant été mandé au Palais-Royal, M. le cardinal de Mazarin lui avoit dit qu'il n'y avoit rien dans ces édits qui ne fût fort doux et raisonnable , et qu'il s'attendait qu'il ( lui M. Talon ) en remercierait le Roi. « Je lui répliquai , ajoute ce magistrat, que la venue du Roi au Parlement étoit toujours une action fàcljeusjc qui nous ohlii^eoit à faire nos

Onipr Talon. 1. Q

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sa présence , est une marque que sa puissance vient du ciel, que la droite de Lieu tout puissant vous assiste , et la sagesse, dit l'Ecriture , habite la maison du conseil : T honneur du Pioi aime le jugement ; et Jupiter, dans Homère , fait plus de cas de Minerve que de son foudre.

Nous savons bien que les dépenses de la guerre sont sans mesure ; que la pensée de Crassus est véritable : qu'un prince n'est jamais assez riche pour faire subsister une armée à laquelle il manque toujours quelque chose ; nous confessons que les nécessités publiques de l'Etat sont plus anciennes que la régence, et qu'elles ne peuvent être imputées à l'administration de Votre Majesté , au bonheur de laquelle nous sommes débiteurs, après Dieu, de la gloire de l'Etat, et d'avoir opéré de nos jours, par sa conduite et par ses merveilles , des choses dont la postérité s'étonnera. Elle doit en effet s'étonner que dans la minorité d'un jeune prince, qui est le temps ordinairement de la disgrâce et de la déchéance des monarchies, non -seulement nous a)'ons ressenti la tranquillité publique dans toutes les provinces du royaume , mais que nous ayons vu les armes françoises, victorieuses au

cliarges, et d'avoir peu de complaisance. M. le surintendant des liiîarices, qui ëtoit présent, dit que nous étions obligés de parler pour i'honueur de la compagnie , ei je me relirai. »

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milieu de l'Espagne, de l'Italie, de rAUemagne et de la Flandre, donner la loi aux hommes superbes et entreprenants , et que Tinnocence des fleurs de lys ait triomphe de la gloire des aigles et de la (ierté des lions.

Cependant , ces félicités publiques de l'Etat auxquelles nous ajoutons de bon cœur le recouvrement de la sanlé du Roi , notre maître, que Dieu a rendu aux soins et aux veilles de Votre Majesté, Madame, comme autrefois il l'a donné à ses prières et à nos larmes, n'empêchent pas les nécessités particulières du royaume , lequel est languissant, alfoibli , épuisé par la fréquence des levées extraordinaires de deniers qui sont le sang du peuple et les nerfs de l'Etat , et produisent une maladie d'inanition dans laquelle les remèdes sont aussi peu supportables que le mal.

Pour cela , Sire, nous supplions Votre Majesté de se contenter de la puissance et de la volonté de ses sujets : faites, Sire, que les nœuds d'amitié, de bienveillance, d'humanité et de tendresse , se puissent accorder avec la grandeur et la pourpre de l'empire; donnez, à ces vertus, des lettres de naturalité dans le Louvre, et méprisant toute sorte de dépenses inutiles et superflues, triomphez plutôt du luxe de votre siècle et de celui des siècles pasbés, que non pas de la patience , de la misère et des larmes de vos sujets !

Et après ces très -humbles reiuoiitrances que

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nous espérons devoir faire quelques sortes d'impression dans l'esprit de Votre Majesté , nous sommes obli<^'és par le devoir de nos charges de requérir qa 'il soit mis sur le repli des édits dont il a été donné lecture , qu ils ont été lus , publiés et registres^

L'arrêt fut ensuite prononcé par M. le chancelier, en la manière accoutumée; le Roi sortit de rassemblée , et l'assemblée fut séparée.

M. Talon ajoute: u INIon discours, à ce que j'ai appris depuis, toucha fesprit de la Reine et déplut aux ministres ; la Reine , dans son carrosse , en retournant au Louvre, en parla en bonne part; mais une dame de grande condition, princesse, et qui peut-être éloit njal satisfaite de ce que , dans une affaire qu'elle affectionnoit , je ne l'avois point servie à son mot , diffama ce que j'avois fait , et me rendit mauvais office , maccusant d'avoir été et parlé trop hardiment.

La Reine, retournée au Louvre, de là au Palais- Royal, faisant oter sa mante, fut entretenue par les ministres, qui lui dirent que je m'étois fort échauffé, que j'avois passé les bornes de la modestie, et autres mauvaises paroles. M. le cardinal Mazarin , le soir même , témoigna son déplaisir à M. Tubœuf , avec paroles de colère , d'aigreur et de mauvaise volonté. Je fus averti, par ceux même qui m'avoient rendu les plus mauvais offices, de tout ce qui se passoit; et m'étant donné la peine de savoir ce qui s'étoit passé en la matière , j'ai aperçu que la cour est un pays de mensonge dans lequel il est difficile de réussir aux hommes de cœur, de probité et de vérité, >>

Madame de Mottes ille dit «î ce sujet, dans ses Mémoires pour scnir à V Histoire d'Atitie fP Autriche (torn. 2, pag. 12): « Le premier président, qiioi(jii h;»- « bile homme, et pour l'ordinaire fort éloquent, vou- «' lant flatter la Cour, fit une harangue qui parut foible « à sa compagnie, et qui ne fut pas même louée dans «' le cabinet. Celle de Tavocat-général Talon fut forte

« et vigoureuse Le soir, le ministre , qui n'avoit

»< pas approuvé cette hardiesse, fit la guerre à la Reine «f que ce Talon Tavoit renvoyée dans son oratoire. Il « fut secondé par les serviteurs familiers de cette prin- " cesse , qui trouvoient qu'elle n'y demeuroit que trop " long-temps, et qui, par l'intérêt de leur plaisir, lui « en faisoient de continuels reproches. Ainsi, les plus « sérieuses leçons faites aux rois ne font dans leurs « âmes nulle bonne impression , car on leur donne « pour l'ordinaire un tour de raillerie qui en chasse « les pensées vertueuses qu'elles y pourroîent faire " naître. Les princes rencontrent rarement ùe.s gens «' qui leur parlent fortement , et ces gens-là sont le " plus souvent traités de ridicules par leurs courtisans. «' C est pourquoi leur raison étant attoiblie par le soin «' qu'on a de leur déguiser la vérité, ils ne s'appliquent « point à discerner le vrai d'avec le faux; et, laissant « aller leur esprit à la paresse, et passant légèrement " sur le bien et sur le mal , ils vont presque toujours « où il plaît à leurs ministres de les mener. »

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