DIX-NEUVIÈME DISCOURS
Prononcé au Parlement, toutes les chambres ^ assemblées , le i6 mars 1648.
Le 17 janvier 1648, MM. les députés des enquêtes profitant de la réunion des chambres assemblées pour la réception d'un conseiller, demandèrent la lecture ^ des édits vérifiés au lit de justice tenu lavant-veille. « Elle fut faite le surlendemain , et Ton résolut d'opiner sur chacun d'iceux en particulier; mais les discussions qui s'ensuivirent prolongèrent la délibération pendant plusieurs jours. Elle duroit encore le 1 5 février: l'on délibéra pourtant ce jour-là l'édit des francs-fiefs ( i )
(1) « D'autant qu'il n'y aToit que quatorze années expi- « « rées depuis le dernier édlt fait sur la même matière, et que ^ « néanmoins celui-ci portoit qu'il auroit Heu tant pour ces (( quatorze années que pour les onze à échoir, faisant en «c tout vingt cinq ans, le Parlement avoit arrêté qu'il seroit « exécuté pour le temps échu. » [Mém. d'Orner Talon.)
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(c'étoit le troisième); mais les termes flans lesquels il avoit été arrêté ayant otTensé les ministres, qni craignirent qu'on n'apportât plus de modifications aux autres édits, la Reine manda les gens du Roi, et leur ordonna de lui apporter cet arrêté. ^Séanmoins , la semaine s'écoula sans que l'on pût réunir les chambres pour Texécution de cet ordre. Enfin , l'arrêté fut porté à la Reine le 3 mars , et le 1 6 du même mois M. Talon rend compte de sa mission.
Messieurs ,
Nous avons été mardi soir au Palais , messieurs mes collègues et moi. Introduits par M. de Guénégaud, secrétaire cVEtat, dans le cabinet de la Reine, auprès de laquelle se trouvoient M. le duc d'Orléans» M. le cardinal Mazarin, M. le chancelier, M, le surintendant, et MM. de Loménie, de Guénégaud et Le Tellier, secrétaires d'Etat, Sa Majesté nous a interrogés de ce qui s'étoit passé dans le Parlement, et nous lui avons dit :
« Madame, suivant les ordres que nous reçûmes de Votre Majesté , il y a quinze jours, nous entrâmes le lendemain dans le Parlement, toutes les chambres assemblées, et rapportâmes à la compagnie ce que nous avions dit à Votre Majesté touchant les arrêts du 1 5 et 17 février passé , et les assurances que nous avions données de la sûreté et sincérité des actions : ensuite, nous leur récitâmes ponctuellement ce que M. le chan-
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celier nous avoît dit de la part de Votre Majesté, et ce que M. le duc d'Orléans, M. le Prince et M. le cardinal Mazarin , avoient ajouté sur ce sujet.
Les paroles que nous portâmes de la part de Votre Majesté furent reçues avec honneur; mais la compagnie fut infiniment surprise d'entendre la semonce que nous leur faisions , et la nécessité qui leur étoit imposée de s'expliquer sur une question extraordinaire. Pour répondre quelles sont les bornes de leur juridiction, leurs registres leur enseignent que souvent les rois les ont consultés sur des affaires de conséquence : François I" leur demanda avis , s'il étoit obligé de tenir la parole qu'il avoit donnée à ses ennemis pendant la violence de sa détention ; Henri II voulut être informé sur le fait du gouvernement et de l'administration du royaume ; mais de désirer qu'ils résolvent quelles sont les extrémités de leur pouvoir, c'est-à-dire qu'ils entrent en jugement et en discussion : pardonnez , Madame , si pour demeurer dans les termes du respect, ils ont manqué au devoir de l'obéissance; ils confessent qu'ils ne peuvent ni ne doivent décider une question de cette qualité, pour laquelle il faudroit ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté, et pénétrer dans les secrets de la majesté du ministère de l'empire. Trouvez bon. Madame, s'il vous plaît, que n'ayant pas de liberté sur la question la plus importante et la plus
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dilHcile de la politique, de savoir les mesures ^ et de connoître l'étendue de la capacité des puissances légitimes, puisque Dieu, qui est le maître des rois , ayant voulu que certaines choses lui fussent impossibles, et ne voulant pas pouvoir faire tout ce qu'il peut , il n'a pas voulu manifester aux hommes les degrés de sa providence, ni l'extrémité de son pouvoir. Ainsi , toutes les vertus du ciel et de la terre étant infiniment réservées pour ne pas vouloir éprouver ni produire les derniers efforts de leur activité , des sujets qui ne possèdent qu'une lumière empruntée , et qui tiennent en dépôt l'honneur que les rois leur ont communiqué , ne peuvent, sans pudeur, décider quelles sont les bornes de leur condition, et jusqu'à quels termes elles peuvent s'étendre, parce que le jugement des hommes qui discerne toutes choses, n'est pas capable de faire réflexion par lui-même.
Pour cela, les assemblées du Parlement ont été tant de fois, depuis quinze jours, commencées et jamais achevées; toutes ces remises, tous ces retardements , n'ont été autorisés que des excuses de répondre précisément à la question qui leur étoit faite. Et lorsque ce matin nous les avons pressés, de la part de Votre Majesté , de mettre fin à toutes ces déUbérations, et de faire réponse, le Parlement ne pouvant se résoudre dans une thèse de cette qualité , a arrêté de faire entendre
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à Votre Majesté que son intention n'a jamais été de contrevenir à ses volontés ni à son autorité , et que lorsqu'ils ont délibéré sur Fédit des fiancsfief's , et ordonné qu'il seroit exécuté pour les années échues seulement , ils ont entendu le faire sous le bon plaisir de Votre Majesté, et lui demander une déclaration à cet effet.
Ainsi , nous paroissons , Madame, devant les yeux de Votre Majesté, dans les termes du respect, de la fidélité et de Tobéissance. Les peuples nous considèrent avec les avantagfes de notre condition, qui nous donne une puissance souveraine sur tous les sujets du Roi, de quelque qualité qu'ils puissent être ; mais nous ne parlons à nos souverains que comme leurs trèshumbles sujets , lesquels ayant acquis, par la longueur de leur service et de leur âge , quelque lumière dans les affaires publiques , sont en possession de leur présenter ce qu'ils savent, même avec quelque sorte de chaleur, qui n'est autre chose qu'un zèle respectueux. Ce zèle a pour fondement la sincérité de nos intentions et de nos pensées. Elles sont toutes royales, et le Parlement supplie Votre Majesté de considérer que les voies et la conduite de la compagnie n'ont autres objets que la décharge de leurs consciences et l'intérêt de l'Etat ; qu'elle ne travaille ni pour l'avantage de ses familles, ni particulièrement pour leur avancement domestique, et que si elle
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s'abuse faute fFadresse et de civilité , elle ne se trompera jamais faute de fidélité (i) ».
Après ces paroles , Messieurs , la Reine nous témoigna grande bonté ; non-seulement par son visage et sa contenance , mais même par ses paroles , elle nous fit connoître être satisfaite du procédé de la compagnie ; qu'elle avoit toujours cru que c'étoit le lieu du monde où Fautorité du Roi étoit la plus reconnue ; que pour le surplus de ce que nous lui avions dit, nous entrassions dans sa cbambre , et qu'elle délibéreroit avec son conseil pour nous faire réponse. Et de fait, nous étant retirés dans sa cbambre , nous fûmes quelque temps après rappelés par M. de Guénégaud , secrétaire d'Etat, et la Reine nous fit dire par M. le cbancelier, ce qui étoit de sa volonté , savoir est : qu'elle étoit satisfaite de la délibération de la compagnie , et qu'elle avoit bien cru que le Parlement qui donne aux autres les règles et les exemples de l'obéissance, en rendroit le témoignage le premier,
(i) (( La civilité et le respect qui respirent dans ce discours déplurent à M, le président de Mesnies , qui s'en expliqua , disant que je n'aurois pas dû user de paroles si
humbles, et qu'à la cour ils avoient assez de présomption d'eux-mêmes, sans ) ajouter de la flatterie et de la compl.usance : ce qui ne fut pas bien estimé raisonnable en sa personne , vu que lui-même ayant porte' si haut dans le Parlement l'autorité royale ( vid. tom. 4 , p. 190 des M<'moires ), chacun n'en avoit pas été bien édifié ; l'on trouva à redire qu'il s'offensât des civilités <{ue j'avois faite* à la Reine. ^ Orner Talc n. I. II
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Qu'à regard de la déclaration qui lui éloît demandée, elle sera bien aise d'entendre les raisons du Parlement , de les examiner , et d'y faire apporter les considérations nécessaires ; qu'il étoit avantageux au bien de l'Etat, que les affaires de cette qualité fussent concertées et discutées dans le Parlement, et que l'autorité demeurant au Roi, il prendroit volontiers conseil du Parlement.
Qu'il restoit trois édits à délibérer, savoir: celui des offices de police , pour lequel il y a des commissaires nommés à l'effet d'examiner la qualité des sommes, et savoir si elles n'excédoient point i5o,ooo liv. par chacun an; mais que la Reine seroit bien aise que cette affaire se put terminer au plus tôt et de bonne foi.
Quant à l'édit portant création de quelques offices de maîtres des requêtes, que le Parlement avisât s'il y avoit quelques remontrances à lui faire, ou quelques expédients à lui proposer, et que la Reine les écouleroit et les embrasseroit volontiers, si Sa Majesté les jugeoit raisonnables.
Et pour ce qui est de la création des charges de greffiers , secrétaires du conseil , grands audienciers et autres , ces édits n'ont pas été vérifiés au Parlement jusqu'à présent, mais ils y ont été envoyés cette fois , à cause des privilèges des secrétaires du Roi, qui sont attribués à aucuns de ces officiers.
î*^ous avons dit à la Reine qu'il y avoit un qua-
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trième édit concernant la cication de certains prévôts généraux , dans la fonction desquels il se trouvoit grand désordre dans la justice ; à quoi la Reine a répondu qu'elle y feroit pourvoir lorsqu'elle en seroit informée.
La Cour arrêta, relativement à l'édit des offices de police , qu'il seroit exécuté conformément à son arrêt du 7 septenibrc i643 , qui rétiuisoit la levée du droit a deux années seulement. Le même jour , les gens du Roi fiu'ent mandés au Palais-Royal. La Reine se plaignit que l'arrêt étoit injurieux a Taiitorité royale, et demanda qu'on le lui apportât. On obéit ; mais la compagnie résolut d'envoyer son arrêté sans y rien changer. Les ministres se crurent obligés de porter les choses à Textrémité. Aussi , le même jour ( le 1 4 mars } !M. Le Tellier visita M. le président de Mesmes, et lui reprocha d'être fauteur de la plupart des avis les plus contraires aux intentions (hi Roi.
Le lendemain, le Parlement fut mandé en corps, et Ton envoya M. le procureur-général pour intercéder auprès de la Reine, et lui faire entendre que tout ce qui avoit été fait en la matière n'étoit que sous le bon plaisir de Sa Majesté, ajoutant que, s'il plaisoit au Roi , le Parlement en assureroit Sa ^lajesté par ses députés. La Reine lui dit qu'elle ne pouvoit être satisfaite de la compagnie jusqu'à ce que l'arrêté eût été changé Mais lorsque M. le procureur général arriva au Parlement pour s'acquitter de sa charge, il trouva la compagnie séparée : de sorte qu'il fut obligé de retourner chez la Reine pour la supplier d'attendre
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la réponse de la compagnie jusqu'au lendemain
Le 16, à dix heures, iNI. le premier président perlant la parole , nous fûmes ouïs par la Reine, qui témoigna être satisfaite de l'obéissance de la compagnie.
Cependant la semaine s'écoula sans que l'on délibérât sur les deux édits qui restoient à examiner. Le 2 1 , ÏM. le président de Tubœuf me vint quérir de la part de M. le cardinal Mazarin, qui me souffrit seul à seul plus d'une heure et demie. Il me reprocha d'abord l'action que j'avois faite ( le 10 janvier ) devant le Roi, dans laquelle il se plaignit que j'avois décrié le gouvernement, oiîensé l'esprit de la Reine, et donné occasion aux ennemis de s'en prévaloir dans toutes les rencontres particulières; que l'abrégé de mon discours avoit été imprimé et envo^-é dans les provinces du royaume, pour soulever les esprits des peuples, et chez les étrangers, pour leur donner mauvaise impression de nos affaires. Il me montra celui qui lui avoit été envoyé de Hollande, avec les remarques latines faites sur cet écrit, ajoutant qu'il n'attendoit point cela de moi et de l'estime qu'il avoit toujours fait de ma personne et des miens, et que j'étois obligé de réparer cela par quelque discours, afin que Tesprit de la Reine
pût être guéri , et les peuples informés et désabusés
Après avoir écouté ce qu'il lui plut me dire , je lui répliquai avec respect que j'avois été fort étonné en apprenant qu'il avoit été si mal satisfait de mon discours, d'autant qu'il étoit moins rude que tous ceux qui avoient été faits vingt ans auparavant; que j'avois parlé du gouvernement de l'Etat avec respect et honneur, et que si j'avois expliqué les misères du peuple avec quelque sorte d'exagération, je l'avois fait non-
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seulement parce que la chose étoit vraie, mais aussi pour rendre les edits que le Roi apportoit plus tolérables. Il m interrompit pour me dire que cela etoit bien fin. J achevai, lui disant que , si dans une occasion de cette qualité , quelque chose lui avoit déplu , j^en eusse espéré quelque avertissement , mais non pas une aversion telle qu'il Tavoit témoignée; parce que faisant profession d'être serviteur de la Reine et le sien, et de nuls autres dans le royaume ; n'étant d'aucune cabale ni faction telle qu'elle pût être, et tous les autres qui sont en quelque sorte de considération dans la robe , ayant tous leurs attachements secrets et particuliers, je parlois hardiment et ne devois avoir crainte que rien me pût être reproché ; qu'au surplus 1 écrit latin qu'il m'avoit fait voir étoit impertinent , parce que ceux qui Favoient dressé ignoroient le gouvernement de notre Etat, parce qu'ils s'imaginoient qu ayant omis de parler devant le Roi des affaires de la paix et des traités projetés avec nos alliés, c'étoit un témoignage que la France ne lesdésiroit point, parce que dans de telles occasions nous n'avons pas coutume de parler au Roi des affaires du gouvernement; qu'au surplus, s'il se présentoit occasion de parler en public ou en particulier dans la compagnie, des mauvaises interprétations que l'on avoit voulu donner à mes parôles, je le ferois volontiers, et que comme j'avois parlé avec sincérité , par la nécessité de ma charge , je témoignerois toujours qn il n étoit pas raisonnable que mes paroles fussent employées contre mon intention
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