VINGTIÈME DISCOURS
Prononcé le 23 mai 1648, en présentant des lettres de cachet qui portoient défenses de s'assembler.
ESSIEURS,
La Reine, voulant témoigner au Parlement les effets de sa bonne volonté, l'estime qu'elle fait de vos personnes et de voire emploi , lorsqu'elle a accordé, aux officiers de toutes les compagnies souveraines, la continuation du droit annuel, a désiré que tous souffrissent la perte de leurs gages pour quatre années , et que ce fonds pût servir aux nécessités présentes de l'Etat ; mais , exceptant de cette disposition générale le Parlement , elle lui a gracieusement accordé le droit annuel , pour les gages anciens, et même pour les nouveaux que l'on appelle augmentation de gages.
Cette déclaration a blessé l'esprit des officiers du grand conseil , de la chambre des comptes et de la cour des aides , et outre l'intérêt de leurs gages , l'esprit de la jalousie les a surpris : ils n'ont pu concevoir être de pire condition que le Parlement; et, s'imaginant qu'entre eux et vous
il n'y devoit avoir (jue la difierence de la primauté , ils ont travaillé pour faire cesser le préjudice que leur faisoit cette déclaration.
Pour cet ellet, ils ont nommé des députés, ils se sont diverses fois assemblés, et, pour vous enrrager dans leurs intérêts, ils vous ont demandé assistance, secours , union et jonction , laquelle jonction vous leur avez accordée par un arrêté du i3 de ce mois.
Cette délibération a surpris infiniment la Heine : elle attendoit quelque sorte de gratitude , quelque reconnoissance de son bienfait ; mais au lieu de ce faire , il a été pris de la mauvaise main ; et au lieu de le considérer comme une gratification honorable, il a été reçu comme du poison.
Ceux auxquels cette grâce étoit onéreuse s'en sont plaints ; ceux auxquels elle étoit utile, avantageuse et pleine d'honneur, Font méprisée; car, non -seulement vous avez arrêté de vous joindre avec les autres compagnies, et de donner <leux députés de chaque chambre pour conférer avec les leurs, mais vous avez même établi les prétentions qui furent autrefois inventées , lorsque le droit annuel avoit été révoqué ; de sorte (jue pour faire cesser toules ces plaintes, la Reine a été conseillée de révoquer la déclaration qui les avoit produites , de remettre toutes choses dans i état où elles étoient dans le mois d'avril , et, ce faisant, de rétablir les esprits dans la même
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assiette en laquelle ils étoient avant cette déclaration.
La Reine s'imagine que le droit annuel est une grâce que personne n'est obligé de recevoir , si bon ne lui semble ; et qu'elle ne peut aussi être obligée de l'accorder, si bon ne lui semble pareillement.
Néanmoiïis , Sa Majesté est avertie que l'on s'assemble depuis neuf ou dix jours, pour exécuter cet arrêté et nommer des députés qui s'assembleroient dans la chambre Saint -Louis, quoiqu'il n'y ait plus de matière , ni de sujet pour le faire ; car, puisque l'assemblée étoit désirée pour aviser au fait des gages et sur la déclaration du droit annuel , à présent les gages se paient et se continuent comme par le passé , et la déclaration du droit annuel ne subsiste plus. Et quoique la Reine croie bien qu'il ne se peut rien proposer ni résoudre dans ces assemblées contre le service du Roi , néanmoins cette manière d'agir lui est suspecte , d'autant qu'elle est contraire aux ordonnances et aux lois de FEtat, qui ne souflrent aucune assemblée extraordinaire, sans l'autorité et la permission du Roi. La Reine est bien avertie , que lorsqu'il se présente quelque difficulté au paiement des gages , soit qu'il y ait différent entre les receveurs et payeurs d'iceux , et les adjudicataires des gabelles; soit qu'il s'agisse de changer de greniers , ou qu'il y ait diminution dans les ventes , en ce
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ras , deux députés de chaque compagnie se trouvent dans la cbambre Saint-Louis, pour aviser à la conservation et au paiement des ga^es , comme dans une affaire domestique. Mais à présent, qu il ne s'agit plus de gages, et même quand il en seroit question , la Reine prétend qu'établir dans Paris une assemblée de cinquante ou soixante personnes, faire de quatre compagnies souveraines une cinquième compagnie, sans ordre du Roi et sans autorité légitime, c'est une chose sans exemple et sans raison ; que c'est une espèce de république dans la monarchie, et rintroduction d'une puissance nouvelle , dont les conséquences peuvent être dangereuses et préjudiciables à l'ordre du gouvernement public.
Si la royauté étoit en péril, si les ennemis avoient fait quelques progrès notables dans le royaume , et qu'il fût besoin d'une assemblée extraordinaire pour remédier à un mal inopiné , la nécessité rendroit toutes sortes d'expédients raisonnables, puisqu'ils seroient utiles. Mais à présent qu'il n'y a , grâce à Dieu , aucun changement à craindre, ni aucun malheur à appréhender, dans le royaume: que l'on dise dans Paris et que l'on fasse savoir dans toutes les provinces éloignées, qu'il se tient une assemblée extraordinaire dans cette ville, composée de députés de toutes les compagnies . et que cela se fasse sans l'autorité du Roi et contre ses
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ordres , la Reine nous commande de vous dire , Messieurs , qu'elle ne le peut souffrir, que cette voie offense songouvernemeut, qu'elle est obligée de conserver au Roi le point de son autorité toute entière , et de ne souffrir pas qu'elle reçoive diminution pendant sa régence. Elle désire donc que vous soyez avertis de son intention. Cette intention est telle, qu'elle emploiera toutes sortes de voies pour empêcher cette députation et l'assemblée de ceux qui seront députés, laquelle elle estime être contraire à l'autorité du Roi, et injurieuse à sa conduite et à son gouvernement. Elle est persuadée que ce qu'elle fait est fondé en raison , d'autant plus que cela est conforme aux lois anciennes de l'Etat , tandis que ce que Ton prétend faire est une nouveauté préjudiciable à la souveraineté.
Ce sont, Messieurs, les termes, à peu près, auxquels M. le chancelier nous a parlé , ou du moins le sens et l'intention de son discours que la Reine a autorisé par quelques paroles qui témoignent que cette affaire lui tient au cœur, et kii donne peine à l'esprit.
ISous les avons reçues avec respect et vous les apportons avec fidélité , bien assurés que vous en userez avec la prudence et la modération qui conduisent toutes vos actions et vos pensées.
Nonobstant ces lettres, la compagnie continua de s'assembler.