VINGT-TROISIÈME DISCOURS
Sur l'obéissance due au Roi, hors ce qui est contraire aux lois de l'Etat.
L'arrêté du i5 juin ayant été apporté à la Pieine par M. le procureur-général , le Parlement fut mandé en corps ( i) au Palais-Royal , le 16, par des lettres de cachet, et dans cette audience, après avoir manifesté la colère et Tindignation de la Reine, M. le chancelier fit lire un nouvel arrêt du Conseil. Sa ^Majesté refusa d'écouter M. le premier président , disant qu elle savoit bien faire différence entre les bons serviteurs du Roi et les séditieux ^ mais qu'elle feroit un châtiment si exemplaire , qu'il en seroit mention à la postérité.
Dans l'après-dînée. Messieurs s'assemblèrent pour délibérer si l'arrêt dont la lecture leur avoit été faite le matin seroit enregistré, selon les ordres de la Reine, au lieu de celui qu'ils avoient pris. En conséquence,
(i) Une TÎnglaine de conseillers ne voulurent pas aller au Palais-Royal, de crainte d'y être arrêtes.
Orner Talon, I. 1 3
\ 9 4 VIN GT-TR O I S 1 à M E
Messieurs ayant dé.-'iré des conclusions pour la forme , les gens du Roi furent mandés dans la grand'-chambre , et les apportèrent par écrit , le 17 : elles étoient ainsi conçues :
« Nous requérons que très -humbles remontrances « soient faites au Roi et à la Reine régente, sur ce qui « s'est passé en la délibération du i3 mai et jours sui- <( vants; que ledit seigneur soit très-humblement sup- « plié de vouloir révoquer Tarrêl de son Conseil , « comme contraire à Thonneur de la Cour et à la K dignité de la justice: que ledit seigneur Roi soit paie reillement supplié de vouloir conserver sa bienveil- <ï lance à la compagnie , et de souffrir qu elle délibère « en la manière accoutumée. »
Le dessein de M. Talon , en apportant ces conclusions , fut de dire :
Messieurs,
Nous recevons à grand honneur que vous désiriez nos conclusions dans une matière si importante à la compagnie , et à l'Etat par réflexion. Mais ce qui nous empêche dans cette affaire , c'est que nous ne connoissons pas les issues et les voies par lesquelles on en peut sortir, et que nous appréhendons qu'elles soient infiniment difficiles , à cause de la contradiction qui s'y rencontre.
La Reine vous a fait déclarer, dans quatre différentes occasions, qu'elle ne pouvoit souffrir la jonction des compagnies j néanmoins, vous y avez persisté. Elle a cassé votre arrêté par un
arrêt du 10 juin , et vous n'y avez pas déféré. Elle a mandé toute la compagnie, et lui a fait encore prononcer un second arrêt du Conseil, et si vous persistez, Messieurs , dans votre première réso- y lution , il faut de deux choses une : ou que la Reine s'humilie, qu'elle vous défère, qu'elle abaisse l'autorité royale; ou que le Parlement souffre diminution, ou qu'il se trouve une voie mitoyenne pour faire quelque accommodement.
Nous sommes François, Dieu nous a fait naître dans une monarchie, obligés d'honorer nos rois, non tanium propter irarn , sed propter conscieniiam , comme parle l'apôtre ; obligés d'honorer et d'obéir à nos princes , etiam discoUs.
Je sais bien que lorsque nos rois désirent quelque chose que nous estimons être contraire aux lois de l'Etat , nous avons infinis moyens pour nous en dispenser, infimes voies obliques par lesquelles, demeurant dans les termes du respect, nous faisons entendre nos plaintes et celles des peuples , et résistons avec courage aux choses extraordinaires. Mais de leur résister en face , de vouloir ])récisément le contraire de ce qu'ils ordonnent, c'est une puissance dont nous se- rions bien aises de voir le Parlement en possession : car, dans notre ministère et dans la fonction de nos charges , nous y participerions en quelque façon; cependant, nous appréhendons quelque émotion dans l'esprit des peuples, quelque mauvaise satisfaction qui leur seroit inspirée