VINGT-CINQUIÈME DISCOURS
Prononcé le 6 juillet 1648, au sujet de Tarrêté portant la révocation des intendants envoyés dans les provinces.
Le h juillet , M. le chancelier manda M. Talon , avec ses collègues , et lui dit de se préparer pour faire entendre à la compagnie l'importance de cet arrêté, dont l'exécution empêcheroit absolument de faire subsister les gens de guerre , et aboutissoit à quelque chose de dangereux pour l'Etat. Le soir, la Reine le chargea d'exécuter ces ordres; et le lendemain, quand M. le duc d'Orléans fut arrivé dans la grand'chambre , M. Talon entra et dit à la Cour :
Messieurs,
Nous fumes hier mandés chez M. le chancelier qui nous ordonna de nous trouver chez la Pteine, laquelle nous commanda de dire à la Cour ce qu il nous avoit dit de sa part, savoir en substance : que Sa Majesté ayant été informée de ce qui s'étoit passé samedi dernier dans la compagnie, elle n'a pas improuvé la délibération que vous avez prise, parce qu'elle la croit n'avoir autre mouvement que l'intention de servir le Roi et de travailler au soulagement du pauvre
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peuple. Elle demeure d'accord que les commissions des intendants de justice, et toutes autres non vérifiées dans les cours souveraines , sont interdites par quelques ordonnances : elle avoue qu'il y a du désordre dans toutes sortes de conditions, principalement dans le maniement et la direction des finances , et qu'il seroit à souhaiter que le siècle présent pût souffrir les vrais remèdes.
Mais Sa Majesté s'imagine qu'il faut travailler à la réformation des Etats, comme à la guérison des corps malades. Si les maux sont ordinaires, curables et sans péril apparent, l'on en cherche la cause , et coupant la racine du mal , l'on opère la guérison par les remèdes communs et ordinaires. Mais dans les maux aigres, pressans , capables de produire quelque mauvais effet , il faut négliger toutes sortes de règles pour apaiser l'excès de la douleur, la violence d'une fluxion, et faire cesser le péril qui paroît.
La Reine , dans l'état présent des affaires , voudroit bien révoquer la fonction des intendants, et établir quelque ordre dans l'administration des finances ; mais Sa Majesté craint que les remèdes proposés , et qu'elle reconnoît être légitimes, ne soient pas de saison, et qu'ils n'opèrent contre l'intention de ceux qui les ordonnent.
Pour cet effet, elle désire que vous considériez que l'armée du Roi, commandée par M. le Prince,
est retranchée sur la rronllère pour (aire tèle aux ennemis ; que pour la faire subsister, il faut du pain aux soldats, et leur payer, outre plus une montre; que le quartier dû aux Suédois doit être payé au commencement de ce mois; qu'il faut aussi de Tardent pour Tentretien des armées de M. le maréchal de Tnrenne, de la Langrave de Hesse, du colonel Herlac , de Catalogne, et de celle qui est sur la mer ; que dans toutes ces armées, l'artillerie doit être servie, et le bagage défrayé ; que pour toutes ces dépenses il n'y a point de deniers comptans à la caisse de l'Epargne , mais bien des promesses et des billets des hommes d'affaires qui doivent payer de mois en mois les sommes qu'ils ont promises; et c'est sur l'assurance de ces promesses , que les desseins de la guerre ont été entrepris. Néanmoins , ceux qui se sont obligés n'ont pas les deniers entre leurs mains : ils espèrent les trouver dans la bourse de leurs amis , ou les recouvrer par le paiement de la taille, de laquelle ils ont traité avec le Roi.
Quant au crédit, il est de notoriété publique qu'ils n'en ont plus; que non- seulement ils ne peuvent plus trouver à emprunter, mais qui plus est, que ceux qui leur ont prêté , retirent de leurs mains.
Quant aux deniers de la taille, qui se reçoivent du peuple, si l'ordre établi depuis onze années est changé , si les intendants sont révo-
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qués , et les trésoriers de France élus , et tous rétablis dans leurs charges, cette mutation qui est grande et soudaine, ne peut s'exécuter en peu de temps : car il y a grande différence entre remploi de trente-cinq personnes qui sont établies dans toute l'étendue du royaume, pour donner ordre à la levée des deniers du Roi ( ce sont les intendants ) , et celui de trois mille personnes ( c'est le nombre des trésoriers de France et des élus), lesquelles étant rétablies et payées de leurs gages et droits, cette année, le peuple se trouvera surchargé de plus de neuf millions qui suffiroient pour achever la campagne, étant certain que les trésoriers de France et les élus seront obligés de changer les ordres qui s'observent à présent pour établir les leurs , de donner de nouvelles commissions, de mander les collecteurs qui diront avoir payé ; et auparavant que l'on n'ait compté avec eux et examiné leurs quittances , il se passera beaucoup de temps. D'ailleurs, les ordres donnés par les intendants étant révoqués , s'il se publie une monition , et que l'on s'informe du maniement et de l'administration des finances , les peuples croiront être déchargés de ce qu'ils doivent, et facilement ils interpréteront ce changement à leur bénéfice. ^ Vous savez, Messieurs, que tous ceux qui écrivent dans les provinces, leur mandent que vous travaillez aies soulager, et à les garantir de la dureté des impôts qui les surchargent; ce
quelles crient facilement, parce qu elles le souhaitent, et cela les rend plus hardies à refuser ce qui leur sera demandé.
Cependant, si l'argent ne vient précisément dans le mois où nous sommes , et que l'armée commandée par M. le Prince n'ait point de pain , 5e diminue , il faut craindre une incursion des ennemis dans la Picardie , et se souvenir de ce qui arriva en l'année i636 (i). Si les Suédois ne reçoivent point d'argent, ils peuvent se plaindre du manque de bonne foi, traiter avec l'em-
(1) Plccolomini et Jean de Wert venoient de se jeter sur la Picardie^ n'avoient rencoalré qu'une foible résistance , et s'étoient emparés de plusieurs places et châteaux , ce qui répandit la terreur dans Paris. Les imaginations effrayées ne voy oient de salut que dans la fuite ^ et soudain les routes Furent couvertes d'habitants et de chariots richement cliargés. Louis XDI, appréhendant la chute de son trône, appela les différents ordres de l'Etat, fit approcher les corporations des métiers, quitta sa sèche froideur^ prodigua ses caresses, et embrassa jusqu'à des savetiers» Le cardinal de Richelieu lui-même se troubla, connut la crainte, et fut au moment d'abandonner ses emplois. Mais le père Joseph le détermina à se montrer dans les rues de Paris , à cheval sans gardes, et avec un malnlien calme. En le voyant, le peuple étouffa les signes de sa haine et l'accueilUt avec des applaudissements. Au retour de ce triomphe, l'intrépide capucin dii. au ministre : « Eh bien! que vous est-il arrivé? Ne « vous avois-je pas dit que vous n'étiez qu'une poule mouil- « lée, et qu'avec un peu de courage et de fermeté vous ré- (( labliriez vos affaires? j) Aussitôt tout se prépara pour repousser l'ennemi.
Omer Talon. L \[t