VINGT-NEUVIÈME DISCOURS
Prononcé le 24 octobre 1648, au sujet de la déclaration préparée dans les conférences tenues chez M. le duc d'Urléans.
Lassemblée des chambres se prolongeoit au grand mécontentement de la Reine. Enfin , le 24 septembre , le Pcirlement, à qui M. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé venoient d'écrire, accepta les conférences qu'ils lui proposoient à Saint-Germain. Dans la première , il demanda sa continuation , le retour de MM. les absents , et le retour du Roi à Paris; dans la deuxièuie, on convint de cinq articles sur les évocations , sur les lettres d'Etat , sur les lettres de rémission et d'abolition , et sur les baux et fermes ; dans la troisième , jNi. le premier président insista sur la sûreté publique et sur la liberté des particuliers. Alors M. le duc dOrldans ayant fait signe à M. le chancelier de prendre la parole , il récita un discours étudié, dans lequel, établissant le point de l'autorilé royale et la prévoyance nécessaire dans les affaires publiques , il soutint que l'on ne pouvoit pas ôter au Roi cette liberté qui a été exercée dans tous les siècles, et qui est absolument nécessaire dans tous les Etats, de pouvoir arrêter et s'assurer de la personne de ceux qui , par cabales, par menées , par intelligences et autres voies mauvaises, peuvent troubler la tranquillité âes Etats , desquels les crimes ne doivent point être révélés ni connus dans le public ; qu'il y a grande différence entre
la justice publique et la justice particulière , entre le gouvernement de 1 Etat et la distribution du droit qui i\st dû à chacun : dans la dernière , Tordonni.nce y a pourvu, qui veut que les juges qui retiennent un {)risonnier soient obligés, dans les vingt -quatre heures , de rinterroger, et ensuite de lui faire son procès, parce qu'il est vrai que la prison n'est pas une peine; mais dans la justice publique , dans la conduite et l'administration de l'Etat , dans laquelle l'on ne peut pécher deux fois, il doit être dans la liberté des souverains de faire arrêter ceux sur lesquels tombent les soupçons, desquels ils ont reçu des avis , et sur lesquels il y a quelque sorte de crainte qu'ils n'abusent de remploi et de la condition en laquelle ils se rencontrent : que dans ces occasions les formalités sont inutiles, parce que, dans les affaires de cette qualité, les ennemis sont de hop grande conséquence , et que tout ainsi que dans les crimes particuliers il est phis expédient que cent coupables échappent, que non pas qu'un innocent périsse ; dans le gouvernement des Etats , il est plus expédient que cent innocents souffrent, que non pas l'Etat périsse par la faute d'un particulier. La Reine ne peut donc , ajouta M. le chancelier, vous accorder la déclaration telle que vous lavez demandée ; mais elle consent d'accorder une déclaration portant oubliance du passé , en la forme et manière que le Parlement désirera ; elle y ajoutera , qu'au cas qu'aucun soit arrêté ou emprisonné , son procès lui sera fait par ses juges auxquels il sera rendu. — ?*]. le duc d'Orléans et M. le prince de Coudé ap])uyerent fortement ce discours.
Dans la quatrième conférence, on insista de nou-
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veau sur ce point , et l'on ne put rien décider. Dans la cinquième , M. le chancelier dit que la Pteine accordoit, i'' qu'aucun officier ne pourroit être destitué de l'exercice et fonction de sa charge , par simples lettres de cachet 5 2^ qu'au cas qu'aucun officier des compagnies souveraines fut arrêté, dans les vingtquatre heures il seroit rendu à ses juges naturels , pour lui être son procès fait et parfait ; 3° que si aucun autre des sujets du Roi est emprisonné par comman-» dément de Sa Majesté , son procès ne pourra lui être fait que par ses juges naturels auxquels il sera rendu à l'instant, si ce n'étoit qu'il faillit du temps pour faire les preuves , auquel cas la Pieine promet , en six mois au plus tard , le renvoyer à ses juges naturels.
L'on s'occupa ensuite des autres propositions qui restoient à examiner, et la Reine se relâcha sur tout.
Le compte du résultat de ces conférences ayant été rendu au Parlement , il n'y eut plus de difficulté que pour savoir si Messieurs dévoient , comme la Reine le désiroit, dresser eux-mêmes la déclaration. Enfin, après plusieurs difficultés nouvelles , principalement pour qu'aucuns sujets du Roi ne pussent être traités criminellement que conformément aux ordonnances, la Pleine se résolut d'accepter la déclaration comme le Parlement la proposoit , afin de mettre un terme à ces trop longs, à ces fâcheux débats.
Le Roi revint à Paris le 3 1 octobre.
Après la lecture de cette déclaration , M. Talon dit :
Messieurs , Les termes de la déclaration dont la lecture a été présentement faite , ces termes qui changent
la disposition publique des affaires par rétablissement de la plupart des ordres anciens, lesquels réjouissent la face de la terre, consolent les pauvres, et donnent de la satisfaction jusqu'aux enfants , nous font souvenir de la pensée de ces grands personnages qui, ayant plusieurs fois observé les positions différentes du ciel , les regards et les aspects différents des astres, sont obligés d'avouer que les bonnes influences répandues sur nos têtes procèdent du mélange et de la conjonction de tous les signes célestes, de Tunion et de l'assemblage de toutes leurs bonnes qualités lorsque , la puissance du grand luminaire, le roi du ciel et de la terre , étant soutenue et modérée par la vertu de la milice supérieure qui tempère Texcès de sa chaleur naturelle, elle est rendue favorable et bienfaisante à Thémisphère inférieur.
Les grands Etats , comme ils ont leur naissance, leurs périodes et leurs élévations, sont susceptibles dans leur conduite du mouvement des cieux , qui préside à leur bonne ou mauvaise fortune : ils se supputent non- seulement par le premier point de leur établissement , qui tient lieu de principe , de nativité et de fondation aux empires , mais même ils se mesurent par les grandes mutations et révolutions notables qui s'y rencontrent.
La guerre que l'Ecriture appelle une journée de douleur et de tribulation, a occupé toute la
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face de l'Europe ; et bien que la France sembbj en avoir été exempte parce que les armées du Roi ont été portées dans les pays étrangers, il n'est pas moins vrai pourtant que les préparatifs nécessaires pour Tentreprendre et la faire réussir, les grandes et immenses sommes de deniers qui ont été levées sous ce prétexte, le passage et Tinsolence des gens de guerre, ont été les fruits d'une mauvaise planète , ont désolé le plat pays , incommodé les bonnes villes , et réduit le royaume dans une extrémité de langueur qui menaçoit la ruine de TEtat.
Le dessein du rétablissement a été une cbose non -seulement difficile, mais périlleuse : car les cbangements soudains et notables qui arrivent dans les corps politiques , bons et mauvais , ne se peuvent faire sans quelque sorte de basard , sans une altération publique des esprits et quelque manière d'injustice particulière , puisque les plaintes des peuples qui souffrent ont pour objet, dans ces occasions , Fautorité de ceux qui commandent et qu'ils s'imaginent être les causes , ou du moins les instrumens de leur mauvaise fortune , à tel point que toutes sortes de mutations les réjouissent et leur donnent l'espérance de sortir de l'oppression qui les travaille.
Malbeur à ceux qui se confient aux idoles trompeuses du bien public, et se laissent séduire à ceux qui caclient leur intérêt sous des apparences de cette qualité ! Les hommes qui sont
surpris de l'esprit de domination, bâtissent dans leurs cœurs des degrés à la vanité; et n'ayant autre pensée que l'élévation de leur fortune particulière, ils cherchent leurs avantages partout, même dans les ruines et calamités publiques, dont bien souvent ils sont les auteurs ; et sous le prétexte de compatir aux afflictions des peuples , de contribuer à leur soulagement , ils agissent pour se rendre les maîtres de leurs sentiments.
Il n'appartient qu'aux grandes compagnies d'être exemptes de tels soupçons. Vous souhaitez, Messieurs, le bien de l'Etat, pour l'amour de lui-même, et vos pensées qui sont inséparables des maximes de la tranquillité publique , ne souffrent point de mélange qui les puisse déshonorer.
Dans les corps politiques, ainsi que dans les corps vivants, il n'y a point départie qui, séparément considérée, ne possède, non-seulement une disposition, voire même une forme particulière : il y a des tempéramens , non-seulement différents , mais contraires dans tous les membres qui nous composent ; mais il se rencontre une force supérieure, un esprit principal, une vertu magnétique qui les assemble , qui leur donne la force, le mouvement et la vie. Telles sont, à notre sens, l'unité des résolutions et l'uniformité des grands desseins qui, se réveillant de la multitude de nos pensées et de Tassem-
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blage des bonnes intentions , produisent ces grandes délibérations pour le bien de l'Etat, pour rhonneur du royaume et la subsistance de tous les peuples.
C'est ici que nos Rois sont informés des vérités qui leur sont ailleurs cachées, des désordres dont la connoissance ne peut parvenir jusqu'à leur trône : désordres et vérités que les grandes occupations de l'Etat leur dérobent, que la multitude des courtisans éloignent du cabinet, et que la flatterie des hommes complaisants traduit bien souvent en raillerie.
Ainsi le prophète, adressant ses paroles et ses plaintes au Ciel sur l'occurrence des calamités publiques de son peuple, lui parloit en ces termes : Mundl sunt oculi tui ne videant malum , et respicere iniquitatem non potes. Il semble qu'il accuse la divinité d'être sourde , ou dumoinsparesseuse à négliger les affaires des hommes , à n'y pas apporter d'attention , parce que l'iniquité ne pouvant être vue qu'elle ne soit condamnée , il n'est pas possible qu'elle subsiste un moment devant les yeux de la majesté divine. Et de fait, un grand docteur de la jurisprudence hébraïque a observé, dans le Targum doucelos (c'est la paraphase hébraïque que la plupart s'imaginent être d'Aquila , ce grand translateur dont saint Jérôme a fait mention honorable) , que lorsqu'il est parlé de la malice des hommes, de la violence et de l'oppression exercées sur la terre , ces mots du texte
ordinaire : vidlt Deiis , doivent être tournés par ceux-ci : revelatum est cornm Domino , comme s'il étoit nécessaire que la divinité fût avertie, excitée par la prière des malheureux, ou par la clameur de la désolation publique qui s'élève devant Dieu, et que n'en ayant pas connoissance par lui-même, elle lui soit révélée par autrui.
Tel a été Teffet de ces jurandes délibérations qui ont été tenues en ce lieu , et qui ont excité Fattente publique àas peuples; de ces délibérations dans lesquelles la puissance royale, tourjours victorieuse de ses ennemis, s'est laissée surmonter à l'excès de la misère et à l'ouvrage de la députation.
Enfin, l'innocence du Roi et la piété delaReine ont contribué au soulagement de nos maux , et du moment que leur bonté a été pleinement informée de nos besoins, elle y a apporté les remèdes nécessaires ; tant il est véritable que la conduite des princes est le meilleur destin de leur Etat; que la prévoyance et la circonspection de ceux qui gouvernent, composent l'influence la plus favorable que nous puissions souhaiter! La fortune royale et le bonheur des souverains sont attachés, disent les astronomes, au mouvement des étoiles qui tiennent les plus hautes régions de l'air; mais ils sont susceptibles de grandes calamités sans le secours des astres inférieurs, et des planètes qui président aux fortunes j>avliculières.