‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 64 sur 86 · VINGT-NEUVIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

VINGT-NEUVIÈME DISCOURS

aimé du ciel, auquel Dieu a donné une âme grande et généreuse , avec l'aptitude de cœur pour acquérir la réputation publique et la bienveillance de ses peuples.

Dans cette espérance , nous requérons que sur le repli des lettres il soit mis qu elles ont été lues , publiées et registrées.

Cela se fit, dit M. Talon, avec un grand concours de monde qui remplissait toute la salle de la grandchambre.

Prononcé à la grand' chambre , toutes les chambres assemblées, le 8 janvier 1649.

L'agitation du Parlement se reproduisoit, sous le prétexte que l'on n'observoit pas exactement tous les articles de la déclaration enregistrée le 24 octobre 1 648... jNIais le pis de tout étoit l'esprit de faction et de sédition contre le cardinal Mazarin. Une déclaration, envoyée en la chambre dos comptes, laquelle permettoit les prêts et les avances , autorisoit \ts intérêts des partisans et remettoit les tailles en parti , fournit l'occasion à Messieurs de reprendre leurs assemblées. Cependant cette déclaration fut retirée. Mais le 6 janvier, le Roi et la Reine, M. le duc d'Orléans, M. le prince et les principaux officiers de la Cour sortirent de Paris à

treîhTième discours. 249

qnalre heures du matin et allèrent à Saint-Germain. Paris fut consterné à cette nouvelle.... MM. du Parlement se rendirent chez M. le premier président , et l'on eut avis que le Roi avoit écrit au prévôt des marchands , que sa retraite avoit été nécessaire , à cause de l'entreprise d'aucuns du Parlement qui étoient d'intelligence avec les ennemis de l'Etat. Celte lettre ayant été apportée à la Cour par les échevins , elle chargea , selon nos réquisitions, le prévôt des marchands qui commande les troupes, de donner ordre au dedans de Paris, et le lieutenant civil, d'envoyer partout des commissaires pour faire venir des denrées.

Le lendemain, on nous apporta au parquet une lettre , dans laquelle le Roi nous avertissoit qu'il transféroitson Parlement à Montargis, et nous enjoignoit de tenir la main à l'exécution de sa volonté. Le même envoyé ( De Lisle , lieutenant des Gardes du Corps ) éloit chargé de bailler à la Cour un paquet qu'elle ne voulut recevoir que par nos mains , et cet officier refusa de nous le remettre.

La Cour ayant délibéré , ordonna que la Reine seroit informée par les gens du Roi de la sincérité des actions de la compagnie , etc. , et M. Talon vint rendre compte du résultat de son voyage.

Messieurs , Suivant Tordre que nous reçûmes hier de la Cour, nous montâmes en carrosse à quatre heures après midi , et passâmes dans la rue St.-Honoré , dans laquelle il y avoit force populace armée de bâtons , de haches , et autres armes de cette qualité, et portoit sur sa face le dessein de la sédi-

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tîon ; à la porte , nous y trouvâmes beaucoup de mauvais ordre , et y passâmes avec difficulté et péril, de sorte que nous n'arrivâmes qu'à huit heures du soir au haut de la montagne du Pecq. En cet endroit, un gentilhomme s'étant approché auprès de la portière du carrosse , nous dit qu'il étoit envoyé de la part de la Reine pour nous dire que si nous venions comme particuliers obéissant à la déclaration portée ce matin au Parlement, et que nous fussions sortis de Paris pour aller à Montargis , en ce cas nous étions les bien venus , et qu'elle nous verroit avec joie ; mais que si nous venions comme députés du Parlement, elle n'en reconnoissoitplus de séant à Paris, qu'elle ne nous vouloit point voir, et que nous eussions à retourner présentement.

Nous lui répliquâmes que lorsque nous allions à la Cour, soit comme députés de la Cour, soit de notre chef, notre adresse étoit toujours à M. le chancelier ; que nous le prions de faire en sorte que nous pussions parler à M. le chancelier, et qu'outre plus, il lui plût nous dire son nom , afin que nous sussions à qui nous parlions, et de qui nous recevions le commandement. Il nous dit qu'il se nommoit Sanguin ; qu'il étoit maître-d'hôtel du Roi, servant à présent, qu'il alloit trouver M. le chancelier, et nous rapporteroit réponse^ ma^s que nous n'eussions pas à avancer.

DISCOURS. 25l

Après quelque temps il retourna, et nous dit que M. le chancelier lui avoit répondu , qu'après ce qui nous avoit été mandé par la Reine, et le commandement donné en sa présence, il ne pouvoit nous voir, si nous ne faisions notre déclaration.

Nous avons insisté et l'avons prié de vouloir bien prendre la peine de voir la Reine, de lui dire que nous n'avions à lui porter que des paroles d'honneur qui , vraisemblablement, lui seroient agréables , et que nous la supplions de nous entendre en telle façon qu'il plairoit à Sa Majesté, ou comme particuliers, ou comme députés, ou comme ses plus spéciaux et particulier» officiers ; que nous étions venus par le mauvais temps pour satisfaire à la nécessité de nos charges et au service du Roi qui étoit notre unique emploi; et que, réduits dans la mauvaise saison , exposés à l'injure du temps à neuf heures du soir et commandés de retourner, nous savions bien que la Reine avoit trop de bonté pour nous traiter de la sorte.

Le sieur Sanguin nous promit de voir la Reine et de nous rapporter réponse; et de fait, après un assez long temps, il retourna nous dire que Sa Majesté vouloit bien que, comme ses serviteurs qu'elle savoit être affectionnés à son service , nous entrassions dans le bourg de Saint- Germain pour nous mettre à couvert, et qu'elle nous feroit savoir sa volonté; et defait,nouïk

sommes descendus à la capitainerie, où les domestiques de M. le président de Longueil nous ont civilement accueillis. Là , nous avons été visités par M. du Plessis de Guénégaud, secrétaire d'Etat, par le sieur de Guénégaud, trésorier de Fépargne , son frère , et par M. le président de Tubœuf, avec lesquels nous avons été une heure et plus.

Environ sur les onze heures du soir, le sieur Sanguin nous est venu trouver pour nous dire , de la part de la Reine , que nous eussions à voir M. le chancelier, lequel nous avons trouvé dans son cabinet. Ayant voulu lui faire entendre le sujet de notre députation, il nous témoigna ne nous pouvoir entendre; mais que le Parlement n'ayant pas voulu recevoir le paquet du Roi, sous prétexte que c'étoient des lettres -patentes qui dévoient passer par le parquet, la Reine lui avoit commandé de nous les remettre entre les mains, pour vous les présenter. Messieurs, afin que vous eussiez à y satisfaire. Ensuite, il nous a expliqué , en peu de mots , que la Reine étoit mal satisfaite des assemblées qui avoient eu lieu depuis la Saint-Martin, au préjudice de la promesse du Parlement, de ne plus faire aucune assemblée, après la déclaration du mois d'octobre dernier passé ; que depuis l'absence du Roi , le Parlement avoit entrepris sur l'autorité royale, ayant défendu aux gouverneurs des places de recevoir des garnisons, et ce jourd'hin

(qui étoit le jour d'iiier), refusé de recevoir le paquet du Koi, ce que le roi d'Espagne n'auroit pas fait, lui qui est un souverain ennemi de Sa Majesté, et que nous pou\âons présentement retourner à Paris.

Sur quoi ayant dit à M. le chancelier que nous appréhendions les suites fâcheuses qu'une affaire de cette qualité pourroit produire, il nous a répondu qu'il étoit vrai que l'affaire seroit difficile, parce que la Reine avoit résolu de faire obéir le Parlement à quelque prix que ce fût; que Paris seroit assiégé si le Parlement n'exécutoit sa translation; que déjà toutes les avenues étoient occupées ; que M. le duc d'Orléans étoit au pont de Saint-Cloud avec des forces, et M. le prince à Charonton ; que Saint-Denis étoit occupé par des troupes suisses, et que, dans vingt-quatre heures , il y auroit vingt-cinq nriille hommes autour de Paris.

Comme il nous a répété le commandement de la Reine, que nous pouvions présentement nous retirer, nous n'avons pas voulu employer un mauvais compliment pour avoir quelque relâche de la dureté des traitements , vu l'heure indue et la saison; de sorte qu'après avoir demeuré quelque temps dans la capitainerie , et mesuré notre temps pour venir à Paris les portes ouvertes, nous présentement arrivés, Dieu veuille, Messieurs , nous garantir des malheurs dont nous sommes menacés, et des maux que nous

appréhendons , car il n'y a que la Providence divine qui puisse nous protéger!

La Cour n'ouvrit pas le paquet du Roi ; mais , délibérant sur l'état présent des affaires , et ne voyant pas d'issue honnête pour en sortir, Messieurs passèrent à l'extrémité , déclarant M. le cardinal Mazarin auteur de ces pernicieux conseils et perturbateur du repos public, avec injonction de quitter la Cour et de sortir du royaume dans huit jours.

Tout s'organise pour faire résistance. MM. les ducs d'Elbeuf , le prince de Conti , le maréchal de La Motte- Houdancourt, M. de Longueville et M. le duc de Bouillon viennent prendre place au Parlement : ces deux derniers donnent pour otages de leur fidélité, le premier, madame sa femme , mademoiselle sa fille et M. son fils, qu'il conduisit dans l'Hôtel-de- Ville, où on les logea; l'autre, ses quatre enfants qu'il fit apporter dans la grand'-chambre.

Quel sera, s'écrie INI. Talon, après avoir raconté tout ce qui se fit au Parlement jusqu'au i5 janvier, l'événement de toutes ces affaires publiques î 11 est assez difficile de le pouvoir deviner. Les ministres à la Cour avoient cru étonner la ville de Paris , en la menaçant d'un siège ; donner en trois jours telle épouvante à tout le peuple , que pour se garantir il se révolteroit contre le Parlement , et que , plusieurs ayant obéi à la translation , ceux qui feroient refus d'y satisfaire, seroient obsédés par la multitude de peuple qui mourroit de faim. . . . Mais cette pensée ne leur a pas réussi: car la haine publique, conçue contre le cardinal Mazarin , éloit augmentée à tel excès , que le peuple

a suggéré an Parlement l'arrêt du 8 janvier, et se fût ému si cet arrêt n'eût été donné ; en telle sorte que sa subsistance à l'avenir dans les affaires semble être une chose impossible avec l'accommodement qu'on espère d'abord. Le Parlem»"nt a porté tout d'un coup toutes choses aux extrémités, et partant au désespoir qui est un mauvais maître , et qui suggère de mauvais conseils. . . .

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Prononcé le 19 février 1649.

Le chevalier de La Valette , bâtard de feu M. le duc d'Epernon , venoit d'être pris semant des placards dans Paris , tendant à émouvoir le peuple contre le Parlement , lorsque se présenta à la porte Saint-Honoré un héraut d'armes, revêtu de sa cotte, tenant son bâton royal à la main, étant à cheval, assisté de deux trompettes, lesquels , ayant fait chamade , demandèrent à entrer dans la ville pour parler au Parlement. Le capitaine qui commandoit, l'ayant fait entrer dans une maison voisine au faubourg , en donna avis à la compagnie , qui nous envoya dire au héraut que la Cour différoit, par respect, a l'entendre, et nous chargea, en outre, de nous transporter vers le Roi et la Reine régente , pour ^eur faire entendre ses raisons , et témoigner ses soumissions et obéissances.

Les officiers du Parlement étoient supprimés par la déclaration que le héraut apportoit : il laissa ses pa-

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quets sur la barrière , et le Parlement ordonna qu'ils demeureroient entre les mains du capitaine commandant à la porte.

M. Talon vient rendre compte de son nouveau voyage à Saint- Germain.

Messieurs,

Il y a huit jours que nous reçûmes Tordre de la compagnie , pour aller vers le héraut qui étoit derrière la porte Saint - Honoré , et lui faire entendre la délibération de la Cour, ce que nous exécutâmes à l'instant; et ayant trouvé un particulier nommé Petit, qui tenoit compagnie audit héraut, nous le priâmes de vouloir bien se charger des lettres que nous étions obligés d'écrire à la Cour pour donner avis à la Reine de notre députation , et obtenir les sûretés nécessaires pour notre voyage. Ledit Petit nous l'ayant promis, nous écrivîmes à l'instant, en sa présence, à M. le chancelier et à M. Le Tellier, secrétaire d'Etat , pour avoir leurs passeports afin d'aller et venir à Saint- Germain, l'escorte pour nous conduire et reconduire , et la route que nous devions tenir ; desquelles lettres n'ayant point eu de réponse , ni le samedi , ni le dimanche jusqu'à midi, nous crûmes être obligés d'écrire pour une seconde fois , et d'envoyer un courrier exprès pour avoir la réponse, qui ne nous fut rendue que le mardi à quatre heures après midi; de sorte

que nousparlîmcs le mercredi malîn sur les huit heures, assistés d'une vingtaine de gardes de la ville. Ils nous conduisirent jusques hors la porte , où nous trouvâmes un trompette du Roi qui nous attendoit, sur la foi duquel nous allâmes jusqu'au haut de la montagne de Chaillot. En ce lieu , nous rencontrâmes deux brigades de la compagnie des chevau- légers de la Reine , commandés par le maréchal- des-logis , qui nous escortèrent dans le bois de Boulogne et jusqu'à la dernière porte , à laquelle nous rencontrâmes une compagnie des gardes de M. le maréchal de Grammont, qui nous attendoit, et ledit sieur maréchal de Grammont en personne , lequel mit pied à terre , et entra dans notre carrosse avec beaucoup de civilité. Puis il nous conduisit à Saint-Cloud dans son logement, nous donna pour quelque temps le couvert à cause de l'injure du froid et de la neige, et puis fit monter à cheval sa compagnie des gardes, qui nous conduisit jusqu'à Ruel, auquel lieu nous trouvâmes une nouvelle escorte de chevau - légers du Roi , qui nous conduisirent à Saint-Germain , où nous descendîmes chez M. Le Tellier, secrétaire d'Etat, lequel nous bailla son carrosse pour aller chez M. le chancelier, à qui nous fîmes entendre le sujet de notre députation, le priant de demander à la Reine notre audience, que nous attendîmes jusqu'à sept heures du soir. Alors , avertis par le sieur Sainctot, qui nous conduisit

Onier Talon. I. 17

2S8 TRENTE £ï UNlÈMii

au château, nous trouvâmes la Pteine dans son cabinet, et, proche d'elle, tout le conseil assemblé. Après l'avoir saluée , nous lui avons dit :

Madame , vendredi dernier , lorsque le Parlement étoit assemblé à la manière accoutumée, îl fut averti qu'un héraut, revêtu de sa cote d'armes et de ses autres habits de cérémonie, de» mandoit à entrer dans la ville pour parler à la Cour de la part de Votre Majesté. Cette nouvelle imprévue surprit toute l'assemblée , jusqu'à ce qu'ayant fait quelques réflexions sérieuses, ils estimèrent que cette action étoit une tentative; que Votre Majesté vouloit éprouver la fidélité de ses sujets, savoir quelles étoient leurs pensées et leurs inclinations en cette rencontre ; s'ils ne s'étoient point méconnus , et s'ils voudroient bien traiter avec le Roi leur maître , autrement que des sujets ont coutume de recevoir les ordres de leur souverain; de sorte que lorsqu'ils ont différé, ou plutôt lorsqu'ils n'ont osé recevoir le héraut qui leur étoit envoyé, ça été par respect, pour témoigner l'obéissance et la soumission qu'ils reconnoissent devoir à Votre Majesté, sachant bien que des personnes de cette condition ne s'envoient qu'à des souverains ou à ceux qui le pensent être , quand, ne pouvant faire connoître ses volontés par les voies communes et ordinaires, on a été obligé de se servir de ces truchements publics, lesquels, étant porteurs de marques extraordinaires, sont autorisés par le

droit des gens, et le consentement de tous les peuples. Mais à Dieu ne plaise, Madame, que nous soyons en cet état, que la pensée de vanité ou l'esprit de domination nous soit monté dans la tète, et que nous ayons d'autres inclinations que celles que doivent avoir de très-humbles sujets et officiers de Votre Majesté ! Par cette con^ sidération, ils se sont abstenus d'écouter ce héraut, de crainte que la postérité ne leur imputât d'avoir entrepris quelque chose au-delà de l'exercice et de la fonction légitime de leurs charges : au contraire , ils nous ont donné charge d'avoir l'honneur de voir Votre Majesté, sans autre équipage que nos robes, ces caractères extérieurs de la magistrature que Votre Majesté nous a communiquée. C'est donc avec elles que nous espérons fléchir son courroux et son indignation , appeler de sa puissance à sa bonté , et lui demander la justice qu'elle ne refuse à personne. Ainsi , l'Ecriture nous enseigne que la majesté divine étant offensée contre son peuple , et le voulant châtier, le premier des pontifes se faisant médiateur entre Dieu et les hommes , ne se servit d'autres armes que de la prière qu'il avoit sur les lèvres , et de l'encensoir qu'il tenoit à sa main : il avoit pour toute sorte de défense , des habits de sa profession ; avec eux il s'opposa à la colère du ciel , et résista à la violence et à la nécessité qu'il devoit appréhender ; ce qui rendit son intercession efiicace et glorieuse,

Quant à nous, Madame , nous abordons Votre Majesté , ramertume dans Fâme et rhumillté dans le cœur, pour la supplier d'avoir agréables les excuses de son Parlement, qui a différé d'entendre son héraut , de crainte d'offenser la royauté , et de faire préjudice au point de la souveraineté, de la conservatif^n duquel ils sont jaloux plus que tous les hommes du monde. Au surplus, ils nous ont chargés de protester à Votre Majesté de l'obéissance , du respect et de la soumission toute entière du Parlement.

Après cela. Sa Majesté ayant commandé à M. le chancelier de nous faire entendre sa volonté, il nous dit que la Reine avoit satisfaction entière des paroles et des assurances que nous lui avions données ; mais qu'elle ne pouvoit en être absolument contente , si elles n'étoient suivies et accompagnées d'efï'ets véritables , après lesquels nous pouvions espérer le témoignage de sa bienveillance toute entière, et, dans la conservation de l'autorité royale , l'assurance de tous les particuliers ; qu'encore qu'elle ne pût connoître les arrêts du Parlement pour des délibérations d'une compagnie souveraine , attendu l'état présent des affaires , elle ne changeoit pas néanmoins de volonté ; que nous éprouverions toujours les effets de sa bienveillance, quand nous nous mettrions dans notre devoir, et qu'elle donnoit ses premières assurances , par la sûreté qu'elle prometloit.

Après quoi, M. le duc (rOrh'ans prenant la parole, nous dit : qu'il s'étonnoii fort que le Parlement ne rendit pas promptement ses obéissances à la Reine , vu qu il y étoit obligé en toutes sortes de façons , et qu'il en avoit toujours donné les exemples ; pouvant au surplus se promettre de la bienveillance de Sa Majesté toutes sortes de bons traitements , et pour le général de la compagnie , et pour tous les particuliers.

Ensuite, M. le Prince nous dit quil n'avoit rien à nous ajouter à ce qui venoit de nous être représenté de la part de la Reine et de M. le duc d'Orléans ; que nous pouvions assurer le Parlement que la Reine n'avoit autre intention que le bien de l'Etat , et la conservation de l'autorité royale , dans laquelle sont contenus le salut du peuple , et la fortune des particuliers.

Ainsi, nous étant retirés, nous avons été obligés de coucher à Saint-Germain, et d'en partir le lendemain , après avoir été visités de plusieurs personnes de condition, qui témoignèrent avoir grande satisfaction de ce commencement de négociation. Nous prîmes aussi congé de M. le chancelier, et sommes retournés par la même voie et avec la même escorte. Nous croyons également être obligés d'exprimer à la Cour la satisfaction publique du peuple, qui témoîgnoit mille bénédictions pourle succès de notre voyage, et nous l'invitâmes à continuer ses prières pour la prospérité du Roi, et la tranquillité du royaume.

INI. le premier président nous répondit que la Cour nous sa voit gré de la peine que nous avions voulu prendre , et s'en souviendroit aux occasions.

Ensuite il nous fit entendre la proposition de M. le prince de Conti , savoir : que l'archiduc Léopold avoit envoyé un gentilhomme qui demandoit à parler à la Cour, avec lettres de créance pour lui dire que ledit archiduc étoit recherché de la part du cardinal Mazarin, pour faire la paix entre les deux couronnes, aux conditions de remettre au roi d'Espagne toutes les conquêtes sur lui faites , et d'opprimer le Parlement de Paris comme rebelle ; mais que lui , archiduc , n'y ayant voulu entendre , ne trouvant pas sûreté à traiter avec un ministre condamné par le Parlement , où le traité devoit être homologué , proposoit de prendre la Cour arbitre de la paix.

Après en avoir conféré , nous dîmes :

Nous n'avons rien à ajouter, Messieurs, à la relation par nous faite, sinon que nous avons reçu , dans notre voyage , de grands témoignages de bonté que nous croyons devoir être recueillis avec respect. Non -seulement la Reine n'a pas eu désagréables les excuses de la compagnie, en ce qui regarde l'affaire du héraut , mais qui plus est, elle a ajouté aux témoignages généraux de satisfaction pour les soumissions générales que nous lui avons portées, des assurances particulières pour la fortune et les personnes de tous , sans nul excepter; de sorte que si les bonnes volontés sont reçues avec honneur, et qu'il plaise à la Cour de faire une députation considérable ,

nous espérons que cela poiirroit produire un jrrand effet. Et pour témoigner à la Reine les bonnes intentions de la compagnie, nous estimons que la Cour doit faire entendre cet envoyé, mais qu'elle doit différer de l'entendre elle-même , jusqu'à ce qu'elle ait reçu la réponse du Roi.

Cependant , la Cour, après l'avoir entendu , envoya des députés à la Reine pour lui rendre compte de ce qu'elle venoit d'apprendre. Voici le discours adressé par M. le premier président à Sa Majesté :

Madame, les respects qui sont dus aux souverains sont si grands , que si pour leur complaire, les sujets sont quelquefois obligés de se reconnoître criminels , nous serions tous disposés à le faire , innocents pourtant.

Députés de la première compagnie du royaume, nous abordons Votre Majesté pour la supplier de faire retirer les troupes qui investissent la ville de Paris, avec des actes d'hostilité qui peuvent passer pour barbarie : car non- seulement les pauvres paysans qui n'ont rien démérité , se trouvent ruinés sans ressource , les femmes violées , les églises pillées, mais même le Saint- Sacrement n'a pas été exempt de la fureur soldatesque.

Votre Majesté, Madame, sait bien que les armes que Dieu a mises entre les mains des souverains, sont pour garantir leurs peuples, et non

pas pour les opprimer, si ce n'est lorsqu'ils s'éloignent de leur devoir, et qu'ils méritent quelques châtiments exemplaires. Le Parlement de Paris n'est coupable d'autre crime que d'avoir travaillé pour le soulagement du pauvre peuple^ d'avoir excité Votre Majesté d'avoir compassion des misères de la compagnie, dans laquelle fonction ils s'imaginent n'avoir rien fait qui leur puisse être imputé contre le devoir de leurs charges et l'honneur qu'ils doivent à Votre Majesté. Ils espèrent continuer toute leur vie dans cet honneur, en qualité de très-humbles et très-fidèles sujets de Votre Majesté ; et pour le lui témoigner, nous avons charge de vous dire qu'un envoyé de la part de l'archiduc, s'étant présenté avec des lettres de créance, et l'ayant entendu , ils ont arrêté d'apporter à Votre Majesté la lettre de créance , et de ne lui point faire de réponse , que suivant sa volonté ; laquelle action nous supplions Votre Majesté de considérer comme un effet de notre devoir, une marque de notre obéissance toute entière.

La Reine répliqua : Si vous eussiez suivi l'avis de ceux (1) qui ne vouloient pas entendre ce député , vous auriez mieux fait.

M. le premier président répartit : Nous l'avons

( I ) J'entendis avec douleur, dit M. Talon , le discours de cet envoyé, parce qu'étant serviteur du Roi , et dans la place que j'occupe, ma conscience me reprochoit, ce me semble, des propositions de celte qualité.

entendu, Madame, pour savoir ses intentions, et les apporter à Votre Majesté, afin qu'elle nous ordonne la réponse qui doit lui être faite.

La Reine dit : M. le chancelier est malade; je vous ferai savoir ma volonté par l'un des secrétaires d'Etat , qui vous la portera par écrit.

Ensuite , MM. les présidents demandèrent audience à M. le duc d'Orléans et à M. le prince , pour les entretenir et trouver quelques expédients en cette affaire. Cette audience dura trois heures; M. le cardinal Mazarin y fut présent , et les choses y furent conduites avec beaucoup de contentions, MM. les présidents leur voulant persuader que cette affaire pou voit produire la désolation de TEtat ; que Paris étoit capable de prendre parti avec TEspagnol , dans le désespoir ; que d'autres proposoient de donner atteinte à la régence à la Reine, et de la donner à Tun des princes du sang qui la voudroit accepter; que d'antres suivroient le malheureux exemple d'Angleterre , et déclareroient que toute l'autorité royale résidoit dans le Parlement ; mais ces Messieurs , considérant toutes ces menaces comme des effets de la colère des gens de robes longues , n'y firent pas la réflexion que l'on attendoit , et témoignèrent qu'ils appréhendoient plus le canon que les arrêts.

Le surlendemain , 27, la lecture faite en la présence des généraux et de toute la compagnie , de l'écrit baillé la veille par M. Le Tellier, irrita les esprits infiniment : il étoit fort Apre , et sa conclusion étoit que le Roi donnoit assurance des personnes , des fortunes et

des offices de ceux qui , pendant le sixième mois , se

rendroient auprès de Sa Majesté'.

Le 28, nous remontrâmes, par nos conclusions, qu'une affaire de cette qualité' , qui e'toit une affaire de guerre et non de justice, ne se pouvoit traiter que pa? conférence.

L'on verra dans le discours suivant, le re'sultat de cette proposition.

Prononcé au Parlement le 3 mars 1649.

Brie venoît d'être prise par les troupes du Roi , et le peu de secours qui avoit été donné jeta l'alarme dans Paris. Les bourgeois allèrent au Palais, s' écriant sur le mauvais ordre et sur la cherté du pain ; d'autres, disant qu'il y avoit des traîtres dans la compagnie, et qu'il falloit les assommer : ce qui donna quelque terreur ; en telle sorte qu'il fut arrêté, le 28 février, qu'une conférence seroit tenue en lieu sûr, tel qu'il plairoit au Roi , avec plein pouvoir de résoudre tout ce qui seroit trouvé plus propre et plus utile pour le bien de l'Etat^ le soulagement des peuples , et particulièrement de la ville de Paris. Les gens du Roi furent chargés d'apporter cet arrêté à la Reine.

Messieurs , Suivant l'ordre que nous reçûmes lundi , nous partîmes après avoir reçu nos passeports hier

malin, et n'ayant pas trouvé de trompette à la porte Saint-Honoré, nous aimâmes mieux manquer à notre sûreté particulière qu'à la diligence que nous devions au public.

Nous nous sommes confiés à la garde de Dieu , et, sans escorte, nous avons marché jusqu au milieu du bois de Boulogne , où celle qui venoit au-devant de nous, nous a arrêtés comme en terre ennemie : enfin , nous étant fait connoître , elle nous a conduit jusqu à Chatou ; de là nous sommes allés à Saint-Germain, où nous sommes arrivés à onze heures , et avons descendu à la capitainerie, où M. le président de Longueil nous a reçus et donné à dîner avec M. le président de Bailleul.

Nous avons visité M. le chancelier, pour lui demander audience , à laquelle nous avons été introduits un peu après trois heures ; la Reine étoit dans son cabinet, accompagnée de ceux de son conseil, et nous lui avons dit :

Madame, nous apportons à Votre Majesté les respects et les soumissions du Parlement, qui nous a envoyés pour lui faire entendre qu'il a député un nombre de présidents et autres officiers de la compagnie (1), pour assister en une conférence en lieu sûr, tel qu'il plaira à Votre Majesté l'établir.

(1) Uarrêté clu 18 février porloit qu'il y assisteroit quatre prësidenls, ua ou deux généraux, deux maîtres des rcqucles^

Cette compagnie illustre, laquelle n'a d'autres pensées que la grandeur du Roi, Tautorité de Votre Majesté , et le soulagement de ses peuples , TOUS demande l'ouverture des passages, nonseulement en vertu des propositions et des paroles qui ont été données (i), mais principalement sur le fondement de la bonté royale et naturelle de Votre Majesté. Nous le lui demandons pour les peuples, pour les pauvres qui sont gisants dans les hôpitaux, pour les personnes ecclésiastiques et religieuses qui sont incessamment en prières pour la prospérité de TElat ; mais nous le lui demandons aussi par les principes d'une justice naturelle et politique , qui oblige les souverains de bien faire à leurs sujets ; et dans l'assurance, ou plutôt dans la certitude de cette bonne volonté , qui nous fait espérer toutes sortes de grâces , nous supplions , Madame , Votre Majesté, de croire que nous serons toute notre vie les très-humbles et très-obéissants sujets et officiers de Votre Majesté.

La Reine nous expliqua sa volonté par sa

deux conseillers de la grand'cb ambre, un de chaque chambre des enquêtes, un des requêtes, et deux conseillers de chacune des cours souveraines de Paris , avec le prévôt des marchands ou l'un des échevins.

(i) Quand le premier président vint apporter à la Reine (le 26 février) la lettre de créance de l'envoyé de l'archiduc Léopold, qui proposoit au Parlement de traiter avec lui de la paix, la Reine proposa elle-même cette conférence.

bouche, sans aucun truchement, et nous fit rhonneur de nous dire qu'elle étoit satisfaite d'entendre que le Parlement fut en cette disposition; qu'il ne feroit jamais im pas d'obc'issance qu'elle n'en lit deux de bonté ; (ju'elle accordoit la conférence dans Ruel,le seul village capable de recevoir et loger les députés, et que d'ailleurs M. le duc d'Orléans ayant le dessein d'y assister, il étoit de la dignité de sa personne de ne se pas éloigner beaucoup de Saint- Germain : quant à la liberté des passages, qu'elle l'accordoit par la rivière de Seine ; mais que cela ne pouvoit être indéfini pour toutes sortes de provisions, vu l'état présent des affaires; qu'elle vouloit que cela fut traité à une certaine quantité et à une somme certaine, de laquelle nous pouvions convenir avec M. le duc d'Orléans et M. le Prince; et aussitôt s'étant levée, et nous ayant fait l'honneur de nous parler avec beaucoup de bonté et témoignage de grande inclination à l'accommodation publique des affaires , nous avons pris congé de Sa Majesté, et sommes entrés dans un petit cabinet, avec MM. les princes, avec lesquels, ayant insisté autant que le respect et l'inégalité des conditions l'a pu permettre, nous leur avons fait promettre cent muids de blé par jour, pendant le temps de la conférence, et ce, à raison de cinquante écus le muids, sur lequel pied ils prétendent que le pain ne doit pas coûter plus de quinze deniers la livre ; et pour

^yo TRENTE-DEUXIEME

rexécutlon de celte parole , M. le Tellier , secrétaire d'Etat, a expédié des lettres à ceux qui commandent dans Corbeil. Ils nous ont dit être obligés de les envoyer avec escorte , parce que les chemins ne sont pas libres. Outre plus, ils nous ont donné un passeport nécessaire pour celui que la Cour y voudra envoyer, avec des lettres au gouverneur et à l'intendant de justice, pour faire dès aujourd'hui délivrer les centmuids de blé, qui doivent être fournius chaque jour, tant que durera la conférence.

Nous apportons ces lettres et passeports , Messieurs , avec votre instruction particulière , bien marris que, dans une occasion de cette qualité, nous n'ayons pu y apporter de circonspection.

Le jeudi 4 mars . les députés partirent pour Ruel , au nombre de vingt-deux. Le lendemain , Messieurs étant assemblés, pour rapporter le procès - verbal de leur négociation et les articles du traité , il y eut grand bruit dans toute la ville , lorsque l'on fut informé que M. le cardinal Mazarin avoit signé ce traité : tant étoit grande la haine de son gouvernement, laquelle d'ailleurs étoit fomentée par les princes , les généraux de nos armées, et plusieurs du Parlement qui ne pouvoient prendre confiance en sa personne pendant qu'il auroit l'autorité ; de sorte que la salle du Palais se trouva remplie de i ,000 ou 1,200 personnes, dont la plupart s'écrioient qu'ils ne vouloient point de cardinal , point de ^Mazarin j et ces voix confuses , suivies

de menaces et de mauvaises paroles, porloîent l'Image d une sédition toute formée , et faisoient horreur.

Les conférences continuèrent dans Tintérêt des généraux. Enfin, le 3i mars, M. le premier président fit lire à la compagnie le procès-verbal : cette lecture dura deux heures.

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Prononcé le 3i mars 1649, sur la déclaration du Roi touchant l'exécution du traité.

Quand la lecture des articles du traité conclu à Ruel eut été achevée , je dis à la Cour :

Messieurs,

Nous vous apportons une déclaration du Roi qui contient l'exécution des articles dont la lecture a été présentement faite , et que nous estimons devoir être le sceau et le complément de toutes les conférences.

Par le moyen de cette déclaration, nous devons espérer la tranquillité publique , non-seulement dans Paris, mais dans tout le royaume, et nos conclusions par écrit ne contiennent autre chose que les termes précis et solennels , lesquels la Cour a coutume de prononcer en telles matières; savoir est, que sur le repli des lettres

il soit mis qu'elles ont été lues, publiées et registrées.

Outre ces conclusions, nous avons pensé vous devoir proposer qu'après un ouvrage de cette qualité et de cette conséquence, si utile à la France , si avantageux à la ville de Paris , et si honorable à cette compagnie, il est de la bienséance et du devoir de remercier Dieu qui est le prince et le père de la paix, laquelle nous ne pouvons espérer dans nous-mêmes , ni avec nos concitoyens , que par les ordres et les soins de la Providence divine: ce qui se peut faire ou par une action de grâce publique dans l'église de Notre-Dame, ou par une procession générale, invitant à cette fin M. l'archevêque de Paris de venir prendre sa place en ce lieu, pour en conférer avec lui en la manière accoutumée.

En second lieu, nous estimons qu'il est nécessaire de remercier le Roi et la Reine de la bonté avec laquelle elle a donné la paix à ses peuples , et de la supplier de vouloir mesurer la fidélité du Parlement, par l'affection qu'il a toujours témoignée à conserver la grandeur du royaume et le bien général de l'Etat.

Nous estimons aussi qu'il est convenable de témoigner gratitude à M. le prince de Condé , à la bonté duquel nous sommes obligés, aussi bien qu'à sa naissance , d'avoir contribué de sa bonne volonté à l'exécution d'une paix tant souhaitée par tous les gens de bien , et dans les oc-

casions particulières de rendre toutes sortes d'offices possibles et raisonnables pour faire donner contentement à ces messieurs qui, de bonne foi et sans intérêt que celui de leur générosité, se sont engagés dans les intérêts du Parlement et de la ville de Paris.

La déclaration du Roi devoit être lue et publiée à l'audience , et voici ce que j'avois préparé à ce sujet :

Messieurs, les termes de la déclaration dont la lecture a été présentement faite , et par lesquels, non-seulement Toubliance nous estcommandée, mais, qui plus est, se trouve absolument néces- \' saire pour composer les ordres publics , consolider les affections des peuples, réunirleurs cœurs et leurs esprits dans l'obéissance; même pour éteindre le feu d'une chaleur excessive, capable de consumer les parties nobles et solides de l'Etat, nous font assez connoître que le silence devroit être le langage le plus éloquent de nos lèvres , afin qu'étouffant la souvenance des maux dont la mémoire ne peut être que douioureuse, nous pussions faire réflexion sur les ordres de la Providence du ciel qui nous a regardés pour nous bien faire , et qui , travaillant contre nos propres intentions, a formé, de la division dans nos esprits , l'espérance et la matière d'une parfaite conciliation.

Les volontés de nos rois et les intentions de cette compagnie n'ont jamais été différentes dans

OiHci T&l<in- 1. 18

loin S substances; leurs inclinations ont perpétuellement abouti à conserver la majesté de Fempii e , la grandeur du royaume et le bien de YK^ lat. Mais nos expressions ont été quelquefois différentes , et la manière de nous expliquer a produit des configurations inégales, parce que les sentiments des hommes suivant toujours leurs manières particulières de concevoir, qui sont autant d'espèces de peintures intérieures , leurs pensées sont souvent dissemblables les unes des autres dans la manière de leur production, bien qu'elles ne soient jamais contraires dans la volonté de bien faire. Ainsi l'assemblage des eaux dans un même lieu , cet assemblage dont il est parlé dans l'Ecriture, n'est pas chose véritable à la lettre : nous savons la distance qui se rencontre entre la source des fontaines situées sur les liantes montagnes , et le cours des rivières qui coulent dans les plaines : nous sommes également assez informés qu'il y a des mers éloignées de l'Océan par un grand intervalle de terre ; mais l'inclination qu'elles ont à se réunir dans un même lieu, et cette pente naturelle qui les fait aboutir à la grande mer par des chemins inconnus, doivent être le sens de la pensée de Moïse.

Il est de Tordre et de l'instinct de la nature d'honorer ceux qui nous protègent, et sont capables de nous garantir de la violence et de l'oppression des plus forts. Mais les respects que

nous portons ànos princes, en quelque âge que Dieu nous les" donne , en quelque état et condition qu'ils se rencontrent, doit être Teirut d'une influence supérieure, de quelque vertu parliculière , ou d'un charme secret.

Nous ne rendons à Dieu que rhomniage de nos lèvres et de notre cœur, et quelquefois les prémices de nos biens : les rois reçoivent de leurs sujets les tributs de leurs vies, et nous contribuons volontiers aux nécessités véritables de FEtat, outre le sang, de nos fortunes particulières. Tant de millions d'àmes qui habitent le royaume , dont les esprits sont aussi différents que les usages, qui toutes abondent en la plénitude de leurs sens , dont la plupart s'imaginent d'être capables de gouverner l'Etat, et qui croient que c'est injustice ou mauvaise fortune quand ils n'y sont pas appelés, s'humilient tous pourtant devant la face de leurs princes : la majesté royale leur inspire quelque sorte de vénération par amour ou par crainte ; et bien que ces sentiments ne soient pas fortuits, ni casuels, parce qu'ils arrivent tous les jours, ils sont pourtant susceptibles d'erreur ou de mécompte en la personne de ceux qui se laissent surprendre aux apparences.

Les compagnies souveraines travaillent incessamment pour soutenir cette économie générale , et conserveries ordres anciens : elles répandent dans le cœur des peuples les premières semen-

ces des inclinations royales , par la distribution de la justice publique et particulière dans laquelle elles représentent la première et la véritable fonction de nos rois ; elles contiennent les esprits dans des sentiments de modération qui leur rendent légitimes toutes sortes d'établissements , lorsqu'elles les autorisent.

Car ce n'est point l'éclat de la lumière , mais la chaleur modérée du soleil qui élève les vapeurs de la terre : elles sortent de son sein par la vertu d'une douceur tempérée. L'excès du chaud et du froid, qui sont des qualités nuisibles et malfaisantes, sont les causes des grandes stérilités , et le symbole des puissances qui agissent avec trop de dureté. Le cœur des hommes généreux s'endurcit et se resserre, pour résister à la violence de ceux qui veulent être obéis avec violence.

Les bons princes, comme le nôtre, ne jouissent jamais du repos qu'ils procurent à leurs peuples : ils sont toujours inquiets pour établir la tranquillité de leur Etat; et comme ils savent bien que les moindres actions de leur vie ne peuvent être cachées, que leurs desseins et leurs affections les plus secrètes se manifestent par le temps, ils doivent être en effet ce qu'ils souhaitent être quelque jour dans l'estime et dans la réputation des siècles à venir.

Mais toutes les pensées qui ont été conçues de part et d'autre pour le bien de l'Etat, se

trouvent avoir été conduites, non-seulement par (les voies différentes, mais contraires; en telle sorte que rinégalité des mouvements a produit des constellations ennemies, des regards et des aspects opposés.

Dieu soit loué , que la vertu et Tobéissance des étoiles fixes aient fléchi et apaisé la rapidité du premier mobile! que la froideur de Saturne puisse modérer la violence des planètes, et que, comme dans le bouclier d'Alcibiade, l'amour embrasse et arrête la foudre de Jupiter! Puissions-nous, à l'exemple de Judith, consacrer les équipages de la guerre, par un anathème d'oubliance , un mouvement de gratitude , untrophée d'actions de grâces , lequel , nous humilianl sous les ordres de la Providence ,nous oblige d'avouer que nous sommes nous-mêmes les causes des calamités publiques qui nous ont affligés; que les délices de la paix et l'abondance de Paris, cette cité glorieuse qui marchoit superbement et glorieusement sur la tète des autres provinces , ont attiré l'indignation du ciel , et produit la matière de notre douleur qui a été telle, que nous avons eu occasion de craindre la menace du prophète : que l'onction et le jugement n'abandonnassent nos murailles; tant est véritable la pensée de ceux qui connoissent la différence qui se rencontre entre la méditation des choses générales que notre esprit peut s'imaginer, et le détail et

rexécutlon des choses singulières qui tombent sous nos sens!

Ceux qui considèrent dans leur cabinet les ouvrages extraordinaires de la nature, les périodes et les révolutions du siècle passé, conçoivent avec indiflPérence ce qu'ils ressentent avec horreur : la vérité, quand elle arrive , les offense , les afflige ; et comme nous voyons avec quelque sorte de saisissement les prodiges et les monstres , les déluges et les grandes sécheresses ; ainsi nous soufïrons avec douleur les désolations de la guerre , et le sentiment des choses présentes nous a plus instruit, en deux jours , que l'exemple et le souvenir du passé. Nous nous sommes aperçus , en un moment, de la différence qui se rencontre entre les fonctions de la justice, l'empire et le royaume de la loi, et le malheur de la guerre qui nous a persécutés. Ces jours de tribulation, dans lesquels les hommes armés n'ont connu d'autre puissance que celle de leurs enseignes, nous rappellent l'idée des légions romaines, qui n'adoroient d'autres divinités que leurs aigles.

Heureuse donc la journée qui a éteint le feu qui nous alloit dévorer; qui a maintenu la puissance royale dans le point véritable de son autorité, laquelle consiste dans l'occasion de bien faire ; qui a rendu à la justice la liberté de ses fonctions, et à tous les sujets du Roi qui se trou-

Disconis. 279

volent exposés à la licence et à l'indiscrëtion des plus forts, la jouissance de leurs biens !

Que si pour condamner à mort un criminel accusé de sacrilt'ge , voire même de parricide, tant de formalités et de circonspecti(jns sont désirées, non-seulement par les lois du royaume, mais par le consentement de toutes les nations de la terre, nui estiment la vie d'un homme précieuse ; quelle doit être la pensée de ceux qui autorisent la licence de la guerre , dans laquelle le meurtre , le pillage , sont nécessaires , et la profanation des choses saintes tolérée ou rendue légitime ?

C'est dans ces occasions , disoit Cambyse à son fils, qu'il est inutile de consulter les oracles, et d'assembler les augures qui répondent avec ambiguïté : les ordres des dieux ne sont pas inconnus aux souverains; ils n'ont pas besoin de truchement pour les apprendre. De quelque côté que la foudre paroisse, que les éclairs brillent, et que tombe le tonnerre , le présage est toujours bien heureux lorsq»i'il s'agit du salut des peuples, et à l'exemple d'Auguste , de mépriser des statues particulières , pour en ériger à la concorde , à la paix , et à la sûreté publique de l'Etat.

Malheur à ceux qui se nourrissent clans des pensées contraires , et qui étant infatués de l'image de la fortune publique, se laissent surprendre au démon de ia vanité, et à la complaisance de leur cœur! Inquiets et mal con-

28a TllENTE-TROlSIEME

tents dans leurs places, ils se repaissent de Tespérance de choses nouvelles ! Stellœ dederunt lumen in custodiis suis , et lœiatœ sunt , dit le prophète : les étoiles ont donné leur lumière à la terre , chacune dans le lieu de son établissement; elles sont demeurées fermes dans leurs stations,, et les périodes que leur auteur leur a données ; et dans cette correspondance universelle, la nature se réjouit et se conserve.

L'on reprochoit aux Samaritains d'avoir la connoissance du vrai Dieu, mais de ne l'adorer pas en vérité , parce qu'ils rendoient honneur aux idoles , et souffroient dans leur âme un mélange de qualités qui n'en sont pas susceptibles.

Quant à nous. Messieurs, qui, comme gens du R.oi, sommes obligés, non-seulement par le titre , mais même par les principes de l'Evangile , qui sont les fondements de notre religion , et contiennent les devoirs indispensables de notre conscience, d'obéir aux puissances légitimes que Dieu a établies sur la terre , lesquelles ressentent dans cette occasion la satisfaction publique de la paix, nous n'avons que des sentiments de gratitude et d'obéissance pour exécuter les volontés du Roi , satisfaire à la déclaration , et nous fortifier dans cette pensée, que l'esprit de paix et de concorde est l'esprit du Fils de Dieu , le sceau de son testament , la devise de ses enseignes , et le caractère de notre adoption, dans l'espérance

<le laquelle nous n'avons d'autre souhait à faire que celui du poëte Manilius :

Ut adaraanleis discordia vlncta calenls , JElernos habeat fra^nos in carcere vincta.

IVous requérons que sur le repli des lettres dont la lecture a été faite à la Cour, il soit mis qu'elles ont été lues , publiées et registrées.

La qualité dn jour auquel cette de'claration fut délivre'e ( cVtoit le jeudi de la Semaine-Sainte ) , empêcha qu'elle ne fut lue et publiée à l'audience.

La Cour arrêta que les lettres seroient registrées ; qu'il seroit rendu grâces à Dieu , et le P\oi et la Reine remerciés de ce qu'il leur avoit plu donner la paix à leur peuple ; qu'on les supplieroit d'honorer de leur personne la ville de Paris, et d'y retourner; comme aussi qu'on leur feroit instance pour l'intérêt des généraux : la Cour arrêta en outre qu'il seroit donné ordre pour l'écartement des troupes.

Cet arrêt fut reçu avec satisfaction intérieure par tous les gens dhonneur qui aiment la tranquillité publique, et des bons bourgeois qui avoient ressenti l'incommodité de la guerre depuis les trois mois derniers ; mais il ne reçut pas une acclamation publique de tout le peuple , lequel étoit échauffé dans cette pensée , que le cardinal ^lazarin devoit être chassé ; et que lui , n'osant jamais retourner à Paris, il empêcheroit le Roi et la Reine d'y retourner.

Le même jour, THôtel-cle-Ville députa une grande et solennelle députation , pour aller remercier le Roi et la Reine.... Enfin, nonobstant tous les obstacles,

lesquels e'toieiit recherchés tons les jours , la Reine , fortifiée du conseil de M. le duc d'Orléans et de M. le prince de Condé , ramena le Pioi à Paris le 18 août i64g ; et, quoiqu'elle n'eût désiré aucune cérémonie , sinon le salut du prévôt des marchands et des échevins, le peuple sortit au-devant du Roi en telle abondance , que les rues , depuis le faubourg Saint-Denis jusqu'au Palais-Royal , étoient tellement remplies, il parut tant de joie et d'acclamations publiques , que la Reine demeura, non-seulement satisfaite, mais confuse de cette démonstration publique.

Le samedi suivant , la Reine mena le Roi à Notre- Dame ; le peuple tapissa les rues , et les témoignages de la joie se renouvelèrent.

>JV\i^\nnni\iM\i\i vwiit/vi/%i/wv<vw«

Prononcé, le 8 décembre i65o, sur la requête adressée au Parlement, par madame la Princesse , au sujet de la détention de M. le prince de Condé.

Le 18 janvier i65o, M. le prince de Condé, iNI. le prince de Conti et M. le duc de Longueville , étant au Conseil où M. le duc d'Orléans ne se trouvoit pas, à cause de son indisposition, non plus que M. le cardinal îMazarin qui s'en absenta à dessein , ils furent arrêtés par Guitaut , capitaine des Gardes de la Reine, lequel les fit monter dans un carrosse et les mena au bois de Yincennes avec si peu de gardes, qwe le secret

senl fut la cause qu'une entreprise de cette qualiié fut exécutée auparavant que d'être sue dans la cour du Palais-Royal , car les carrosses desdits princes et leurs domestiques ne le surent qu'une heure après. Le lendemain , la Reine exprima au Parlement la douleur d'avoir été obligée d'ordonner ces arrestations , par la nécessité du bien de l'FLtat.

Le 1 1 avril suivant , madame la Princesse fut exilée ; mais plutôt que de se rendre au lieu de son exil , (Mouzon ou Bourges) , elle se sauva de Chantilly secrètement, se cacha dans Paris, et prit la résolution de présenter au Parlement la requête dont il est question.

Messieurs,

Lundi nous fûmes mandés au Palais-Royal, et fômes accueillis à la porte de la chambre de la Reine par M. de Guénégaud, secrétaire d'Etat. M. le garde des sceaux nous conduisit à la ruelle du lit de Sa Majesté , laquelle nous fit l'honneur de nous dire, que M. le garde des sceaux (i) nous feroit savoir sa volonté en présence du Roi , qui se trouvoit debout dans un cabinet, proche de M. le duc d'Orléans, de M. le maréchal de Yilleroi , de M. Servien , et de MM. les secrétaires d'Etat.

jNous apprîmes donc de lui ce que la Reine

(i) M. de Châteauneuf, qui avoit déjà occupé celte charge. Il y fui rétabli à la satisfaction à' aucuns du parti (du Parlement ) , lorsqu'on renvoya M. le chancelier Séguier.

désiroit que nous fissions entendre à la compagnie; savoir, que lorsque les princes furent arrêtes et conduits dans le bois de Yincennes, elle avoit fait entendre les motifs, les appréhensions et les soupçons qui Tavoient obligée d'en user de la sorte, dans une lettre (i) qui, ayant été envoyée dans les compagnies du royaume , avoit reçu des témoignages de protection publique , principalement de tous les gens de bien, aimant la tranquillité de l'Etat ; qu'ensuite le temps a justifié que ses soupçons n'étoient pas des terreurs vaines et imaginaires, parce que les partisans de M. le Prince s'étoient cantonnés, et avoient pris les armes contre le service du Roi , de sorte que, pour remédier à ces désordres, la Reine envoya secrètement des lettres patentes (2)

(1) Je n'ai jamais estimé, dit M. Talon, que le dessein de eet ouvrage fut judicieux, parce qu'il me semble qu'un prince ne doit jamais entrer dans un éclaircissement si particulier avec ses sujets , et qu'es choses (|ui regardent arcaniun imperii , la conduite des affaires d'état doit être couverte par le silence , afin qu'elles soient crues et estimées toujours plus

grandes qu'elles ne sont en ve'rité Mais cette lettre pro-

cédoit de la main de M. le cardinal Mazarin, lequel avoit

ce dcfaut-là avec plusieurs autres , qu'il croyoit que son discours, ou de vive voix, ou par écrit, étoit capable de persuader tout le monde, et que, quand il avoit parle ou fait une dépêche, il n'y avoit rien à ajouter, tant il étoit amoureux de ses ouvrages !

(2) Ces lettres contre M. le duc de Bouillon, M. le niaré-

par lesquelles les principaux auteurs furent déclarés criminels de lèse Majesté, si, dans un certain temps , ils ne retournoient à leur devoir ; mais que tant s'en faut qu'ils y aient satisfait, qu'au contraire ils ont traité publiquement avec les Espagnols dans les deux extrémités du royaume ( en Champagne et en Guyenne ) ; que lorsqu'ils furent entrés à main armée dans le royaume, ils crurent pouvoir exciter une révolte dans Paris , et que, pour y parvenir, feu madame la Princesse (i) se présenta à la porte de cette grand'chambre, demandant la liberté de Messieurs ses enfants, sur quoi la Cour ne jugea pas qu'il y eût autre chose à faire , sinon de renvoyer la requête à la Reine pour y être pourvu ; et qu'à présent que les Espagnols favorisés de la présence de madame de Longueville (2) , et des troupes du maréchal de Turenne , occupent des

chai de Turenue , et M. le prince de Marsillac, fils du duc de La Rochefoucauld , avoient été enregistrées au Parlement.

(1) Quand madame la Princesse présenta cette requête pour pouvoir demeurer à Paris en sûreté de sa personne, et y poursuivre les intérêts de ses eafants contre la violence du cardinal de Mazarin, M. Payen fut le seul des conseillers qui osa la recevoir.

(2) Son absence, l'assistance qu'elle rendoit aux ennemis du Roi, et les traites qu'elle faisoit avec l'Espagne, la firent comprendre dans la déclaration contre M. la duc de Bouillon , etc.

286 TRENTE-'^UATRIÈME

places considérables sur la frontière , et que les armées du Roi sont envoyées pour les faire retirer, madame la Princesse, femme de M. le Prince , donne une requête à mêmes fins , laquelle ne peut aboutir qu'au même dessein dans lequel l'autre avoit été présentée.

La Reine désire , Messieurs , que vous fassiez deux considérations en ce rencontre : la première , sur Timportance et la qualité de la matière, sur la détention de deux princes du sang, qui n'a pu être faite que par autorité royale , et ne peut recevoir remède ni changement que de la même main.

S'il s'agissoit de leur faire le procès, le Parlement se pourroit entremettre comme juge naturel des personnes de cette condition ; mais n'étant question que de la détention de leurs personnes, cela regarde le point de l'autorité royale, et le gouvernement de l'Etat ; ce qui est si vrai , qu'il ne se trouvera point dans les registres du Parlement , qu'il ait jamais voulu connoître ni s'entremettre des matières de cette qualité , quoiqu'il y ait eu de semblables emprisonnements faits , même dans la maison de Condé : les exemples e|i sont publics et notoires.

La deuxième considération que la Reine désire être faite , concerne l'état présent du royaume, dans lequel les frontières sont occupées par les armées des partisans de M. le Prince , lesquels ne soubai'ent autre chose, sinon que leurs ar-

méeê puissent être appuyées et autorisées de quelqu'un ; et d'autant que plusieurs parlent de la translation de leurs personnes dans le Havre, nous avons charge de représenter à la Cour que les troupes des ennemis s'étant avancées à douze lieues, sous le prétexte d'attaquer le bols de Vincennes , et par ce moyen faire éclore quelque sédition dedans Paris , M. le duc d'Orléans les fit transférer au château particulier de Marcoussy,dans lequel il étoit difficile de les garder, sans l'incommodité du plat pays et du voisinage. Ensuite le Pioi retournant à Paris , et craignant que dans la résolution qu'il sera peut-être obfigé de faire son voyage ,1e même inconvénient n'arrivât, il a cru les devoir faire transférer dans un lieu sur. Ils ne peuvent s'en plaindre , et ne doivent accuser que ceux qui favorisent leur parti et qui ont les armes contre le service de Sa Majesté; car c'est eux qui ont donné lieu à cette translation.

La Pleine qui , pour acquérir quelque repos à l'Etat, a fait, dans la rigueur de l'hiver, le voyage de Normandie , nonobstant la peste qui étoit dans la province ; qui a franchi les mauvais chemins pour aller en Bourgogne , de là s'est acheminée en Guyenne , nonobstant la chaleur de l'été, et n'a rapporté de tous ses voyages qu'une maladie de langueur, laquelle la détient au lit avec chagrin , espère que votre délibération dans cette occasion sera si régulière , si conforme aux

précédentes , qu'elle ne la contristera pas da-

vantage.

Telles sont, Messieurs, les paroles que nous avons ordre de rapporter à la compagnie : elles nous ont été expliquées par la bouche de M. le garde des sceaux, même rédigées par écrit, et il n'y a du notre que le rapport que nous en faisons.

Depuis nous nous sommes assemblés, messieurs mes collègues et moi ; nous avons examiné , lu et relu la requête , et avons pleuré des larmes de sang, lorsque nous nous sommes aperçus des malheurs qu'apporte dans l'Etat la division des princes et de la maison royale : nous voyons entre les princes qui sont du sang royal , des semences de mésintelligence publique. Nous avons souffert avec déplaisir l'emprisonnement de M. le Prince, bien méritant de l'Etat ; mais nous ne sommes pas assez éclairés pour savoir quels remèdes peuvent être utiles à un mal de cette qualité , sinon que tous ceux qui seront violents , caustiques et difficiles , tendent tous à la ruine de l'Etat , parce qu'ils divisent les esprits des sujets du Roi dans toutes les provinces, lesquelles demeurent exposées à l'invasion des ennemis ; de sorte que ceux qui parlent comme bons François et gens du Roi, qui n'ont d'autre pensée que la tranquillité publique et le soulagement de la compagnie , vous supplient , Messieurs , de trouver quelque moyen qui soit doux, respectueux et agréable à la Reine, afin que, de con-

DISCOIRS. 289

cert, cette affaire puisse être acconimofic'e pour le bien de TEtat.

Il nous souvient d'avoir vu dans vos registres , ce qui se passoit en Tannée i525, pendant la prison de François I". Alors le royaume étoit dans un extrême pe'ril : les deux anciens ennemis de la couronne, l'Espagne et l'Angleterre , se trouvoient sur les frontières; le royaume éloit gouverné par madame la Régente, mère du Roi. Mais pendant ce temps, nous avons observé que lorsqu'il arrivoit quelque différend pour la juridiction et les évocations, le Parlement ne se relàchoit pas , quelqu'arrét qui intervînt : il alla jusqu'à menacer M. le chancelier Duprat, de décerner ajournement personnel contre lui; tandis qu'aux affaires qui regardoient le Gouvernement et les finances ( quoique le Parlement fût assez autorisé dans le royaume , par ses relations avec les autres compagnies souveraines et les villes particulières ), toutes choses se passoient avec grande condescendance et concours aux volontés de madame la Régente, laquelle relation et intelligence empêcha la ruine de l'Etat.

Faites , Messieurs, réflexion sur l'état de toutes les provinces ruinées par les armées des ennemis, par celles des partisans de M. le prince , et même par celles du Roi; et, dans cette chaleur si excessive, jugez, s'il vous plaîl, s'il y a lieu de Jeter de l'huile dans le feu, pour l'embraser en-

core davantae:e.

Orner Talon. I.

290 Tll£:>Ti:-QUATRlEME DISCOURS.

Dans ces pensées , nous avons examiné le titre de la requête, les premières paroles, le narré et la conclusion d'icelle, et avons bien reconnu qu'il ya àredire en la formalité; que madame la princesse ne peut agir au nom de M. son mari : cela est contre les termes de l'ordre judiciaire. Ce n'est pas que nous pensions qu'une affaire de cette qualité se décide par une telle formalité ; mais nous croyons être obligés de la relever, parce qu'elle est essentielle dans cette matière, étant véritable que les solennités , dans les procédures judiciaires, tiennent lieu des cérémonies dans la religion ; et pour cela , nous estimons qu'il y a lieu d'ordonner que la requête sera rendue à la partie , comme n'étant pas bonne en {"orme, et n'ayant point de qualité pour la présenter ; mais que du contenu en icelle il en sera donné avis à la Reine , pour y pourvoir ainsi que bon lui semblera , selon le besoin et la nécessité des affaires publiques.

La Reine désiroit qu'il fût sursis à toutes délibérations, jusqn à ce qu'ayant recouvré sa santé, elle pût pourvoir à cette aîuiire selon le bien de l'Etat; mais on n'ajourna qii au 1 i , temps bien court à une Reine qui avoit eu vingt accès de fièvre et huit fois saignée... Enfin, le 3o décembre, il fut arrêté de faire des remontrances au Roi sur la détention des princes. Elles furent préseriîées à Sa Majesté, par M. le premier président, le 20 janvier.

TRENTE-CINQUIEME DISCOXJRS. 29 1

Prononcé à la grand'chambre , le G février i65i, au sujet des remontrances sur la détention des princes , et réloignement du cardinal Mazarin.

Messieurs ,

Samedi au soir, j'eus l'iionneur de voir M. le premier président, lequel m'a fait entendre la délibération de cette compagnie, et la nécessité d'y satisfaire promptement; et aussitôt que le commis au greffe nous eut délivré l'arrêté que nous estimions devoir avoir dans la main comme étant le fondement de notre commission, nous demandâmes audience à M. le garde des sceaux, lequel nous l'avant fait accorder par la Reine , nous fûmes introduits dans le cabinet de Sa Majesté, où se trouvoient avec elle le Roi, assis, M. le garde des sceaux, M. le marécbal de ^ IIleroi , M. le président de Longueil, surintendant des finances, M. Sersien, les quatre secrétaires d'Etat, et nul autre (ainsi le cardinal n'y étolt pas), et je dis au Roi :

Sire , votre Parlement s'étant assemblé le jour d'hier en la présence de ^I. le duc d'Orléans,

votre oncle , a arrêté que Votre Majesté seroît très-humblernent suppliée de sa part , de deux choses : la première , de vouloir envoyer au plus tôt les lettres de cachet nécessaires pour la liberté des princes ; ensuite d'expédier une déclaration de leur innocence, et cela conformément aux assurances qui ont été données par Votre Majesté, de travailler à cette affaire sans délai, sans retardement et sans condition • paroles royales, pleines de bonté et d'affection pour des princes affligés , desquelles la compagnie espère le succès prompt et pressant.

Outre plus, Sire, Votre Majesté est très-humblement suppliée de considérer l'importance de l'état présent des affaires , qui semblent être la crise de la maladie de TEtat ; car M. le duc d'Orléans ayant expliqué dans le Parlement ses bonnes intentions pour le bien de TEtat et le service de Votre Majesté , ses tendresses et ses inclinations véritables pour V. M., Madame (i) , il ajouta qu'il avoit dans son esprit une aversion puissante contre celui que vous avez établi dans la place de premier ministre , avec lequel il ne peut entrer en conférence des affaires publiques , ni se trouver dans les conseils auxquels il assistera.

Cette sorte d'antipathie qui n'est pas naturelle parce qu'elle n'a pas toujours été, ainsi naissant

(i) La Reliie-Mère.

DibLOURS. 293

lies afi'aires publiques , lorsqu'elle s engendre et se nourrit dans les âmes grandes et élevées, se fortiHe en peu de temps, et difficilement se peut entendre dans son principe : elle ne peut souffrir résistance ni contradiction, parce qu'étant produite dans la partie supérieure de l'esprit , elle n'est susceptible de guérison que par le temps et l'ouvrage de la réflexion.

Dans cette extrémité en laquelle ^I. le duc d'Orléans s'interdit lui-même l'entrée du conseil , et abandonne la participation qu'il avoit dans le gouvernement de l'Etat, le Parlement a cru devoir très-humblement supplier Votre Majesté d'éloigner cet obstacle , d'ôter cet empêchement, afin que M. le duc d'Orléans, lieutenant-général de l'Etat, puisse, sans inquiétude et sans déplaisir, assister au conseil du Roi, en la même sorte qu'il a fait par le passé. Fermez, Madame, les yeux, s'il vous plaît, à la puissance royale, pour ouvrir ceux d'une bonté chrétienne : nous le demandons à Votre Majesté, par prière , par instance et par supplication , comme nous demandons a Dieu toutes les choses qui nous sont nécessaires.

Permettez-nous, Sire , de faire entendre à Votre Majesté, que Salomon, le plus magnifique et le plus savant roi, prince de toute la terre, a écrit : Que les souverains sont esclaves de la t^rre , et qu'ils servent au labourage, c'est-à-dire que leur puissance , leur autorité et leur domina-

tion se considèrent selon la qualité de leurs sujets , la bonté du climat et l'abondance des biens qu'ils possèdent. Ainsi le soleil qui donne la vie, le mouvement et la chaleur à tous les êtres de la nature , est appelé par les Hébreux le serviteur public, parce que, selon le prophète, les deux grands luminaires ont été créés dans le firmament, Vun, en la puissance du jour, et l'autre , en la puissance de la nuit; c'est-à-dire qu'ils travaillent pour bien faire , pour éclairer la terre et la rendre féconde. Tel est l'emploi et la fonction perpétuelle de Votre Majesté.

Le soin dérégler les provinces, de présider au conseil des dépêches , de donner des règlements a la gendarmerie, de contenir les peuples dans îa paix et dans l'obéissance , est une fonction royale et un ministère d'honneur, qui ne sont pas sans peine et sans soucis : pour son accomplissement, uutre la puissance de celui qui commande , l'obéissance des sujets, mais une obéissance cordiale et volontaire, est nécessaire.

Que si les rois sont appelés les pères , les médecins et les pasteurs de leurs peuples, trouvez bon , Madame , la supplication qu'ils vous adressent dans l'angoisse de leurs douleurs; que les lemèdes qui leur seront nécessaires pour les taire subsister, ils les reçoivent d'une main agréable !

Il y a long-temps qu'en semblables occasions, les plaintes des peuples ont été écoutées et exau-

ce es. L'empereur Jiislinien, après la grande défaite des Vandales et la conquête de TAfrique^ éloigna de son conseil Jean de Cappadocc, son connétable {Prnpfcrius prœtor pro hono), et le savant Tribonien, son chancelier (cy//^.9/orr/77 ), ses deux principaux ministres. Louis le Débonnaire , pour satisfaire à l'aversion publique , éloigna de sa Cour Bernard, comte de Barcelonne , son ministre et son favori, afin de faire cesser les désordres de son Etat.

Le roi Philippe II, aïeul de Votre Majesté, Madame, surnommé le Prudent, donna congé au cardinal de Granvelle , pour conserver avec quiétude les Pays-Bas qui se plaignoient de sa conduite, ainsi que le roi Henri III, obligea M. le duc d'Epernon de sortir de sa cour, à cause de Taversion publique qui sétoit élevée contre lui ; et nous avons vu de nos jours les remontrances faites par le Parlement, en Tannée i6i5, avoir été cause de Téloigneraent et de la disgrâce d'un grand personnage, M. le chancelier de Sillery. Et de fait, le défunt roi savoit bien dire , dans les occasions, qu'il pouvoit faire cesser en un moment tous les désordres de T l'état, et le mécontentement des Parlements, par le seul élojgnement du premier ministre, que Ton croit toujours être l'auteur de tous les maux, soit qu'il les fasse, soit qu'il ne les empêche pas.

ISe craignez point, Madame, l'exemple du vice-roi d'Irlande, ou de l'archevêque de Can-

torbéry; car, outre que le Parlement ne désire que Tabsence et Téloignement de la personne dont nous parlons , la royauté , Madame , est honorée dans son centre , dans son épicicle , et dans ses mouvements réguliers et ordinaires. Le Parlement aime, non-seulement la fortune de l'empire , mais il a des tendresses , des inclinations violentes pour la personne de nos princes : nous n'honorons pas seulement le roi de Perse , mais nous respectons Alexandre , et cela , nous le faisons , outre l'obligation de notre conscience qui nous y force , pour la considération de notre intérêt particulier qui nous y engage , car M. le duc d'Orléans (quelqu'éminente que soit la condition de sa naissance et de sa personne) , non plus que MM. les princes du sang , n'est considérable que par la réflexion et l'irradiation de la royauté.

Ainsi, tant que nous sommes d'officiers dans ce Parlement, le rang, le titre et la dignité dont nous sommes revêtus, ne sont qu'une participation et une effusion de la puissance royale qui nous est communiquée, et, sans elle, nous serions réduits à la condition des moindres personnes du royaume.

Et de fait, un docteur espagnol, dans les observations qu'il a faites sur les Mémoires de Philippe de Commines, a fort bien observé qu'en France la royauté n'a pas de contradicteur légitime , établi par les lois de l'Etat , qui puisse

directement s'opposer à sa puissance absolue ; mais que les peuples, lorsqu'ils sont dans Toppression et ne sont pas écoutés dans leurs plaintes, ont coutume de se plaindre, même cjuelquefois de se soulever, et de trouver cpelque protection dans le mécontentement des grands du royaume. Mais ces mouvements ne sont jamais dangereux pour TEtat, parce que personne n'a intention d'en changer le Gouvernement, ni d'attaquer la monarchie : ces troubles et ces agitations aboutissent à produire quelque meilleur ordre dans les affaires , d'y donner une nouvelle forme et d'empêcher les désordres publics, apri'S quoi le changement des maux passe pour une espèce de remède.

C'est donc le dessein du Parlement, Madame, de trouver quelque sorte de soulagement aux plaintes générales de tous les ordres du royaume, lesquelles cesseront. Dieu aidant, quand il aura plu éloigner de la présence du conseil du lioi, M. le cardinal Mazarin. C'est la supplication qui vous est faite par notre bouche , et nous en avons charge et instruction particulière de la part de notre compagnie, qui souhaite à Votre Majesté toutes sortes de bénédictions et d'obéissances.

La Reine , sans s'émouvoir, nous répondit que Taffaire de laquelle nous lui avions parlé étoit de conséquence ; qu elle méritoit d'y penser, et que uous re-

298 TRENTE-CINQUIEME DISCOtJBS.

tournassions le lendemain à pareille heure, pour savoir sa réponse.

Le lendemain , M. le duc d'Orléans vint au Palais; rapporta à la compagnie ce que INI. le garde des sceaux lui avoit dit de la sortie du cardinal Mazarn , et témoigna néanmoins qu'il ne verroit point la Reine , jusqu'à ce que les princes eussent été mis en liberté; de sorte qu'il fut arrêté que la remontrance qui devoit être faite à Sa Majesté parles députés de la compagnie, pour l'éloignement du cardinal , seroit convertie en remercîment , et que la Reine seroit suppliée de faire mettre en liberté les princes , incessamment , de commander audit sieur cardinal de sortir hors du royaume, et , afin que pareil inconvénient n'arrive plus , de vouloir envoyer au Parlement une déclaration pour exclure à l'avenir des conseils du Roi, tous étrangers, même les naturalisés et autres, laquelle dernière clause fut apposée pour exclure les archevêques, les évoques, et même les cardinaux françois.

La Reine nous promit la sortie du cardinal et la li- Iberlé des princes.... Après notre relation au Parlement, il intervint arrêt ( le 9 février) , que dans quinze jours, le cardinal Mazarin sortiroit du royaume , ensemble , ses parents et domestiques ; faute de ce faire , qu'il seroit contre eux procédé extraordinairement , et permis aux communes et à tous autres, de leur courir sus, sans qu'ils pussent retourner en France pour quelque cause , prétexte , emploi et occasion que ce fût.

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Prononcé le 27 février iGoi , a\i sujet des lettres portant déclaration de l'innocence des princes emprisonnés.

Le 1 i février, les amis de MM. les princes partirent de Paris pour aller an Havre, arec les ordres du Roi et de M. le duc d'Orléans, les retirer, après leur avoir fail signer les articles qu'ils a voient arrêtés; mais M. le cardinal jNlazarin , voyant qu'ils alloient être mis en liberté sans sa participation , vouhit qu'ils lui en eussent (pielque obligation. Pour ce faire, ayant entre ses mains une lettre écrite et signée de la Reine seule , il arriva au Havre quatre heures avant les députés, de sorte qu ils sortirent à 1 instant , et trouvèrent à trois lieues du Havre, leurs amis, avec les commissaires delà Reine qui venoient les délivrer.... Ils sortirent donc sans aucunes conditions et sans avoir signé aucuns des articles accordés par leurs amis ... Ils arrivèrent à Paris le 16, et furent reçus par un concours de tout le peuple qui alla au-devant d'eux....

Le 28 , les lettres contenant la déclaration de leur innocence , furent lues en l'audience.... S'ils y étoient venus, comme autrefois feu M. le [)rince de Coudé père, qui avoit été présont, lorsqu'il sortit de prison, à la lecture des lettres accordées en sa faveur, j'auroisdit:

Messieurs, Les termes des lettres-patentes dont la lecture

3oO TRENTE-SIXIÈME

a été présentement faite , lesquelles portent l'explication des volontés du Roi sur la liberté et la détention de MM. les princes , et sur la lettre de cachet de Tannée précédente qui fut portée dans toutes les provinces du royaume, nous remet en mémoire ce dernier chapitre de l'histoire d'Esther, contenant la déclaration du grand Assuérus, écrite aux cent vingt-sept gouvernements de son obéissance, pour donner avis à ses sujets de l'innocence et de la justification du peuple de Dieu , lequel ce prince avoit proscrit de ses Etats quelques jours auparavant , sur des soupçons et des défiances imprimés dans son esprit par les artifices d'Aman, son premier ministre , et dont il s'excuse publiquement en ces termes, sur la naissance et la mauvaise conduite de celui auquel il avoit donné sa confiance : jiman animo et gente Macedo , alienus à Persarum sanguine^ multuni distans à bonitate, nosfrâ peregrinus à nohis, susceptus , sexundam solii regîl personam sustinens in tantuni arrogantiœ tumoreni sublatus est, etc.; tant 11 est véritable que rimpossibillté d'être trompé par les apparences et surpris par les mauvais conseils, étant des qualités inséparables de la seule essence divine , bien heureux sont les peuples dont les souverains que l'Ecriture appelle capita populi , consules ou consiliarios ierrœ , savent bien que leur autorité principale ne consiste pas dans la force de leurs bras , ni dans les armées qu'ils commandent, mais dans

DISCOURS. 3oi

la possession tle la sagesse qui est une vapeur de Tesprit de Dieu et une eflfiislon de sa grâce ; <le celte sagesse, la mère et la fille du conseil, laquelle cherche la vérité , travaille pour se garantir d'illusions et de surprise , et se laisse conduire à la vérité lorsqu'elle lui est connue !

C'est le sujet de la déclaration que vous avez entendue , et cette déclaration , qui nous annonce la nouvelle face des affaires publiques , par la réunion du sang et de la maison royale dans son centre , doit être la matière d'une satisfaction générale. Elle nous met en la bouche et dans le cœur les paroles du cantique de Débora, laquelle, ayant délivré le peuple de Dieu de la persécution de son ennemi commun , élevant au ciel ses affections et ses pensées, s'écrioit, dans le ravissement de son esprit : Cor meum dillgit principes Israël , patentes popiili, bencdicite Domino; puis, tournant ses yeux sur la place des jugements : Sedentes super tribunalem ambulantes in viis loquimini.

Vous tous donc, qui nous écoutez, que de l'abondance, de la plénitude et de la satisfaction de votre esprit, vos lèvres donnent des paroles de louange, de gratitude et de bénédictions, premièrement à la bonté du ciel qui répand sa protection visible sur l'héritage des fleurs de lys , et ensuite à l'innocence du Roi qui les attire sur sa tête ; à la bonté de la Reine qui , les ayant reçues, les distribue et les multiplie ; à la grandeur du

3o2 TRENTE-SIXIEME

roiuag't' et à la fermeté des conseils d'un fis de France , né pour le bien de l'Etat ; et puis, nous donnerons des acclamations qui seront des espérances d'une félicité publique , pour la liberté des deux princes du sang et d'un comte de Dunois , que le souhait de tous les gens de bien et la fortune de l'Etat rappellent dans les conseils du Roi, dans la participation à la conduite du royaume, mais principalement de notre Hercule gaulois dans le commandement des armées qui seront entre ses mains la terreur des ennemis, et le fondement de la paix universelle !

Ainsi nos paroles répondront à nos pensées; et puisque la vertu d'un premier prince du sang, qui devoit être le fondement et la matière de sa gloire , a été l'occasion de sa disgrâce , le prétexte et la couleur de sa détention , que cette même vertu soit aujourd'hui la raison de la justice qui lui a été faite, et la cause de sa liberté , comme elle a été l'objet des assemblées et des délibérations de cette compagnie , de ses vœux et de ses remontrances après lesquelles la Reine , s'étant aperçue que dans les six premières années de sa régence, la fortune avoit fait concourir toutes choses pour favancemerit et la grandeur de la monarchie, a bien reconnu que la déchéance arrivée dans les affaires publiques, ne pouvoit procéder que de l'éloignement ou du défaut des constellations bienfaisantes qui, pendant quelque temps , avoient paru sur notre hémisphère ,

DISCOURS. 3o3

et que le prix de la bonté des choses meilleures se connoît seniblablement par leur absence et le besoin que nous en avons. Pour cela, exurge, Debora, et cotifiterc ; lauda laudationes, et aipt'wam duc captivitaU'in : que cette journée nous donne l'occasion d'honorer dans le lieu des jugements, celui qu'une influence malheureuse et la mauvaise fortune de TEtal , avuient éloigné de la place , arrêtant la force et liant la vertu de son bras.

La nature a répandu ses richesses dans Tétendue de toute la terre : les hommes possèdent tous, en partie, quelques semences, quelques étincelles de courage et de générosité ; mais elles ne peuvent éclore noblement que dans une matière précieuse et dans une terre fertile pour lesquelles cette mère commune les a réservées particulièrement.

Regales animos prlmum di^nata nionere.

Proxima tangentes reriim tastigla cœlo.

Le prince, en l'honneur duquel nous parlons aujourd'hui, prit pour devise, au sortir de ses exercices : Slcut catulus leonis exurget ; non dormitabil donec conicdat prœdarn , et sanguine m vulneratorujn bibat. La première de ses grandes expéditions a été la bataille de Rocroi. La France, dans une journée deux fois malheureuse à l'Etat , avoit perdu son souverain ; Dieu nous avoit donné un jeune prince auquel les grands de l'Etat,

3o4 TRENTE-SIXIEME

ayant rendu leurs hommages , et les compagnies souveraines s'élant humiliées devant sa face pour recevoir une portion de son esprit et de sa puissance, il ne restoit autre chose à faire pour la conduite et le gouvernement du royaume , qu'une déclaration concertée et arrêtée dans cette grand'-chambre. Printos hic attoUere faciès regibus nomen erit.

Mais la fortune de l'Etat qui cherchoit maître et laquelle n'est pas aveugle, quoiqu'elle ferme souvent les yeux à ceux chez lesquels elle habite , se reposa sous la tente et le pavillon de M. le duc d'Enghien. Sa valeur fut sa prudence : la résolution généreuse qu'il prit de combattre , de périr ou de vaincre, le fit paroître dans tous les rangs et à la tête de son armée , pour grossir le cœur à ses soldats et à ses officiers , par l'exemple de sa propre personne. L'excès de son courage a été , dans cette occasion, le salut de l'Etat : il attaqua toutes les forces de l'ennemi, ramassées dans leurs vieilles bandes, qui se vantoient de n'avoir jamais été battues ; insolents dans l'imagination d'une victoire assurée et dans la confiance de leurs propres forces. Elles furent telles , à la vérité , que s'étant merveilleusement bien défendus, et n'ayant jamais lâché le pied ni tourné visage , ils ont été tous tués ou faits prisonniers dans leurs rangs : ainsi la vertu du vaincu doit être la gloire du victorieux; ainsi les dieux aiment les victimes quand

DISCOURS. 3o5

elles sont couronnées , et Tindarus n'est estimé , dans Homère, que pour rendre plus illustre la vertu de Diomède.

Nous employons volontiers, Messieurs, une bonne partie de notre discours dans les remarques de cette journée deux fois heureuse à la France , et par l'établissement de la régence de la Pleine , qui lut fait en ce lieu , et par le gain d'une bataille importante ; car cette journée ayant donné réputation aux armes de notre jeune monarque , elle peut être appelée le fondement de la félicité publique de son règne , comme elle a été le principe et le commencement des actions glorieuses du prince duquel nous parlons et qui ne mesure pas son âge par le nombre de ses années, mais par le nombre de ses triomphes. Ainsi, l'histoire romaine observe curieusement les temps et les moments de la bataille Actiaque , époque certaine de la grandeur d'Auguste , lequel préféra le huitième mois de l'année à celui de sa naissance, et lui donna son nom, parce qu'il étoit le temps de son premier consulat, et des grandes expéditions qui luiavoienl réussi.

Les grâces et les avantages de l'esprit ne remplissent pas les grands génies qui les possèdent : au contraire, ils étendent et dilatent les puissances de leur âme , lesquelles se fortifient par la connoissance de leur propre vertu. Le succès d'une action glorieuse ouvre le chemin à des

Orner Talon. I. 20

pensées illustres el magnifiques , à des desseins élevés qui naissent dans leur imagination, et ne leur peuvent être d'ailleurs suggérés ; quand Phidias tailioit l'Image de Jupiter et de Minerve, il ne voulut rien imiter, mais il chercha en luimême la ressemblance d'une divinité qu'il n'a- Yoit jamais vue. Telles sont les voies du prince dont nous parlons. Sa diligence dans les sièges^ sa résolution dans les entreprises, son jugement et sa fermeté dans les combats , sa prévoyance dans la marche des armées qu'il a conduites partout et jusqu'au-delà du Danube, n'ont point eu d'autres exemples que la grandeur de son courage , le sentiment et la confiance de sa propre vertu.

Les actions étudiées et réguHères sont toujours médiocres : la modération est un défaut dans les grands esprits ; il n'est pas possible de produire quelque chose d'illustre et qui surpasse le reste des hommes , si ce n'est dans le mépris des maximes communes et ordinaires. Il faut que l'esprit s'élève par degrés , qu'il sorte de luimême; que, dans une espèce de transport généreux, il acquière des lumières et des connoissances qui le conduisent, lui rendent faciles les choses hardies et non jamais entreprises : il faut enfin qu'il se trouve lui-même dans une certaine assiette et dans une élévation en laquelle il n'eût jamais pensé parvenir. Sclplon , dit Polybe, assuroit par sa présence le cœur de ses

DISCOURS. 3o-7

soldats étonnés : dans les occasions difficiles, li leur Inspiroit par les yeux une portion de sa fermeté , de cette vigueur intrépide que la naissance lui avoit donnée et qui paroissoit sur son front.

La prudence, la retenue et la discrétion , voire même le raisonnement et le silence, sont les vertus des femmes : les emplois des hommes politiques et les expéditions de la guerre, sont les excuses de ceux qui se veulent ménager; mais ce ne sont pas des vertus héroïques, des per-^ fections nécessaires aux grands princes, lesquels, étant élevés par leur naissance, s'ils désirent mériter quelque chose par leur vertu , doivent avoir des pensées vastes et étendues , éviter les voies qui ont été ])attues par les autres , et exécuter leurs desseins pendant que leurs ennemis délibèrent, parce qu'ils ne travaillent pas pour acquérir dans leurs familles des titres, des dignités, ou des statues. Les honneurs sont au-dessous de leur condition ; aussi bien le temps les efface, et les années les rendent inutiles. Ils désirent encore moins les acclamations publiques des langues flatteuses et vénales , et le suffrage do ces^ oiseaux qui annoncent la divinité de' leur maître. Ils méprisent ces inscriptions illustres et magniHques avec lesquelles les hommes qui sont en fortune et en autorité , donnent de l'encens à leur propre statue, comme Séjanus , et, pensant pouvoir abuser le jugement de ceux qui vien-

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(Iront après eux, imposer une servitude aux esprits libres , dressent dans leur cabinet des mémoires de la vérité. Mais ces grands hommes agissent pour enrichir l'histoire de leur siècle , paroître glorieux à la postérité, s'élever au milieu de la race des Bourbons , et mériter le nom que portoient autrefois ces grands capitaines de l'armée de David, ces capitaines que l'Ecriture appelle principes principum.

Ne vous étonnez pas , Messieurs , si nous ne parlons point de ses grandes expéditions , des victoires signalées qu'il a remportées sur les ennemis de l'Etat : les unes ont porté les armes du Roi et les frontières du royaume au-delà d'aucuns des pays héréditaires de l'Autriche , et dans le milieu de la Bavière , tandis que les autres ont conservé le siège de l'empire , et maintenu le centre de la monarchie. Ainsi nous omettons de parler de ces conquêtes fameuses, de tant de places importantes qui ont été acquises à l'Etat et forcées, aussitôt qu'elles ont été investies -nous craignons d'offenser la modestie d'un grand prince qui méprise les éloges, d'autant plus qu'il les mérite , semblable à ces divinités impétueuses de l'air, lesquelles abattent les autels que l'on bâtit à leur honneur.

Les discours des hommes quî parlent en public , ne sont jamais proportionnés à la dignité de leur objet, lorsque sa grandeur est immense et surpasse les bornes des choses communes qui

DISCOURS. 3o9

remplissent notre imagination; au contraire, nos paroles les affoiblissent et les diminuent. Ainsi la science de la peinture fait préjudice aux substances spirituelles et à la dignité de leur être , lorsque , traçant leur figure , elle leur donne l'image et la ressemblance des clioses grossières et corporelles : de même les géomètres , lorsqu'ils mesurent le circuit du monde élémentaire, voire même de celui qui est incorruptible , travaillent par la proportion des ombres et s'imaginent, par des pensées basses et foibles , concevoir et exprimer les choses grandes et élevées.

Ces vérités nous imposent silence , Messieurs, principalement en la présence de cette noblesse françoise, qui sait que ces actions héroïques qu'elle a vues avec étonnement et admiration, doivent avoir pour paranymphes , non pas de simples paroles, mais le temps et l'éternité.

Finissant donc notre discours par les mêmes pensées que nous l'avons commencé, nous empruntons les dernières paroles du cantique de Débora : Sic pereant inimici tui^ Domine^ et qui diligent eum sicut exitus solis in virtute sua. Ainsi , périssent les ennemis de la maison royale, soient confondus les auteurs de la division , de leur confiance véritable, et que cette journée, semblable à l'aube du jour qui dissipe les ténèbres, fasse cesser toutes sortes de soupçons , de simuletés, de jalousies; que le retour d'un premier prince du sang désiré par tous les ordres

3lO TRENTE-SIXIEME DISCOURS.

(lu royaume , ce retour exécuté avec tant de cha-' leur par le concours d'affections, de suffrages et de volontés si différentes, soit la marque de la grandeur de son génie, et du besoin queFEtat a en de sa présence et de son appui , dans les temps fâcheux et difficiles! Ainsi, le rétablissement de la Guyenne fit perdre le souvenir de son infortune ; le tremblement de terre qui l'avoit défiguré , est appelé, par le rhéteur Aristide, un accident heureux, une injure bienfaisante. Que ce retour soit semblable à celui du soleil écli[>sé qui paroît sur l'horizon avec son éclat et sa lumière favorable ! Son absence ayant été infiniment préjudiciable et nuisible, et à la paix, et à la tranquillité du dedans et du dehors du royaume, que la bonne fortune qui le ramène nous fasse espérer la jouissance de cette prédiction écrite dans le cantique de Débora, par ces paroles qui sont l'épilogue et le dernier article de ses souhaits : Quievitque terra à bello quadra^ glnta annosf

Dans cette espérance , nous requérons, que sur le repu des lettres, il soit mis qu 'elles ont été lues, publiées et registrées.

TRENTE-SEPTIÈME DISCOIRS. 3l l

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Prononcé le i3 mars i65i, pour obtenir du Roi, de la part du Parlement, d'exclure du conseil les cardinaux françois.

Sire,

Votre Parlement ayant été assemblé ces jours passés, pour délibérer sur quelques affaires publiques, arrêta que Votre Majesté seroit trèsbumblement suppliée de vouloir envoyer une déclaration qui pût servir de loi à l'avenir, par laquelle les étrangers, même ceux qui auroient été naturalisés, seroient exclus des conseils de Votre Majesté, comme pareillement tous ceux qui auroient fait serment à un autre prince.

Cette déclaration ayant été expédiée aux mêmes termes , il s'est trouvé quelque difficulté pour l'explication de la dernière clause (i); en

(i) L'on avolt cru qu'elle regardoît les archevêques et évèques, qui sont obligés, par leurs bulles, de faire serment, et l'on désira qu'il ne fût point parlé d'eux, pour ne pas faire injure au clergé • car ces prélats et autres ecclésiastiques et bériéficiers, lors de leur sacre ou ue la fulmination de leurs bulles, sont obligés de jurer l'observation d'uup certaine formule de serment dont la copie est attachée aux. bulles qui leur sont euvoyées de la cour de Rome.

3l2 TRENTE-SEPTIÈME

sorte que par un autre arrêté du 20 février et du 2 de ce mois, on a délibéré que Votre Majesté seroit suppliée de vouloir exclure de ses conseils et de la participation des affaires d'Etat , les cardinaux françois , lesquels, en cette qualité, sont plus propres et plus capables des emplois de la cour de Rome, que de la connoissance des affaires et du ministère; et quoique la présence et le consentement de M. le duc d'Orléans et de M. le prince , qui ont assisté et approuvé cette délibération, fût un motif suffisant pour persuader à Votre Majesté la justice qui lui est demandée, nous vous supplions. Madame, que nous puissions expliquer à Votre Majesté les motifs de la compagnie ^ et les raisons qu'elle a eues pour souhaiter cette déclaration: car, quoiqu'il soit véritable qu'aucuns de vos sujets ne puissent être élevés à cette dignité , que sur la nomination et la postulation de Votre Majesté, et que la désirer autrement seroit une espèce de félonie , en telle façon qu'ils ont toute l'obligation de leur promotion à Votre Majesté, et non pas au Pape qui les nomme; néanmoins, aussitôt qu'ils sont revêtus de ce titre , non-seulement ils croient être conseillers , sénateurs , assesseurs , coadjuteurs de la puissance pontificale, mais, qui plus est , ils s'imaginent être une portion de sa substance, et posséder une partie de son autorité.

Dans cette pensée, dont ils se flattent, d'être

DisroTRs. 3i3

les princes de TEglise universelle , ils se persuadent être des souverains, principalement depuis Tannée i636, en laquelle ils se firent accorder, par le Pape , le titre d'éminence et la qualité d'éminentissimes , qui, ainsi que le porte le bref du saint Père , ne peut être prétendue que par les électeurs de TEmpire et le grand-maître de Malte, tous souverains dans leurs Etats. Outre plus, cette vanité qu'ils ont de porter la pourpre qu'ils pensent être la dépouille de l'empereur Frédéric, laquelle leur Ait accordée par le pape Innocent IV, dans un concile de Lyon , où ce monarque fut excommunié , leur fait croire facilement qu'ils ne sont sujets à Votre Majesté que jusqu'à une certaine concurrence, et comme s'ils avoient un esprit double ou partagé. Enfin, outre qu'ils croient devoir être les arbitres de toutes les grandes affaires de la chrétienté , ils pensent être obligés de faire prévaloir les intérêts et les maximes de Rome , à celles qui regardent l'autorité royale et la puissance de Votre Majesté.

Ce que nous disons, Sire, n'est pas une hyperbole, ni un discours cérébrin : nous avons vu qu'en l'année 1612, au chapitre général des Jacobin, célébré dans leur couvent en cette ville de Paris, une question s'étant présentée touchant la supériorité du Pape et du concile ; question importante dans les occasions , pour résister aux violences et aux entreprises de la

3l4 TRENTE-SEPTIÈME

Cour romaine , et deux bacheliers de Sorbonne ayant voulu faire prévaloir les maximes françoises aux propositions transalpines , M. le cardinal Du Perron se leva et imposa le silence aux disputants, empêchant que le lieu ne. demeurât à la vérité et aux maximes de la Sorbonne , qui sont conformes à celles de la royauté. Ainsi, en Tannée i6i4, les Etats ayant été assemblés à Paris, une proposition ayant été faite dans la chambre du Tiers-Etat, pour l'indépendance de la couronne de Votre Majesté, Sire, et pour arrêter, par loi fondamentale dans l'Etat, qu'elle étoit indépendante absolument de toute autre puissance que de Dieu ; qu'il n'y avoit aucune autorité sur la terre qui lui fut supérieure dans le temporel , soit pour excommunier les rois et les déposséder de leurs Etats, soit pour absoudre leurs sujets du serment de fidélité qu'ils leur doivent , M. le cardinal Du Perron, cardianal françoii, s'opposa à cette thèse générale, alla dans les chambres de la Noblesse et du Tiers -Etat, pour empêcher l'examen de cette proposition qu'il soutint être problématique , et le Parlement fut obligé d'interposer son autorité pour empêcher le cours d'une affaire de cette qualité , dans laquelle toutes sortes de questions sont épineuses. Jugez , Madame , si ceux qui se repaissent et se laissent empoisonner de propositions semblables, sont propres au ministère des affaires publiques de l'Etat !

DISCOURS. 3l5

En Tannée i63(), fut imprimé à Paris un livre ayant pour titre : les Libertés de F Eglise gailiciine ^ un ramas de lettres -patentes des rois, d'arrêts de cours souveraines et d'autorités des docteurs , qui sont favorables pour conserver la juridiction royale contre les entreprises et les abus de la cour de Rome : aussitôt ce livre fut \lI^

censuré par une douzaine de prélats assemblés ^' -"^ dans un conventicule en l'abbaye de Sainte- Geneviève, et ils osèrent l'entreprendre, parce qu'ils avoient pour chef un cardinal françois, M. le cardinal de la Ptochefoucauld. *-

Nous avons vu M. le cardinal de Piichelieu , 3-^ dix-sept ans dans la charge de premier ministre : sa conduite et son gouvernement ont été pleins de fierté : il a porté l'autorité du P\oi plus haut qu'aucuns ne l' avoient fait depuis un siècle ; néanmoins 11 faut avouer qu'il a eu des complaisances préjudiciables à l'Etat dans les occasions où il a traité avec Rome.

En l'année i633, quelques évéques furent accusés ; le titre de leur accusation fut le crime de lèse-majesté dont la seule inscription fait cesser tous les privilèges, de sorte qu'il appartenoit aux seuls juges royaux d'en connoître. INéanmoins , pour leur faire leur procès , il demanda à la chancellerie de Rome un bref adressant à quelques prélats du royaume. M. le procureurgénéral s'opposa à son exécution, comme à une riouveauté extraordinaire ; mais toute la satisfac-

OlG TRENTE-SEPTIÈME

tion qu'il en pût avoir, fut un arrêt du conseil du i6 mars i633 , lequel témoigne que ce bref a été obtenu par respect particulier à la personne du saint Père ; qu'il ne s'exécutera point sans lettres-patentes, et que, pour les cas privilégiés , le procès leur sera fait par les officiers royaux. Cependant, l'exemple d'une telle action sert de raison à ceux qui n'en ont point de meilleures.

En Tannée 1639, le Parlement avoit donné arrêt pour s'opposer à l'entreprise du Nonce du Pape, qui se mettoit en possession d'exercer une espèce de juridiction dans le royaume, pour la confection des informations des vies et mœurs de ceux qui veulent être promus aux évêchés, et y ont été nommés par Votre Majesté; lesquelles informations, selon les articles i et 2 de l'ordonnance de Blois, doivent être faites par les évêques ou leurs officiaux; mais cet arrêt n'a pas été exécuté par l'autorité de celui qui étoit dans le ministère, car il ferma les yeux, et n'a jamais voulu résister à une entreprise de cette qualité.

Nous passons plus avant, savoir est : qu'en l'année 1641 , M. le cardinal de Richelieu a conseillé au Roi et lui a fait perdre le droit de la régale, ce droit le plus beau de sa couronne , dont il jouit seul dans ses Etats, à l'exclusion de tous les princes chrétiens, et qui consiste en la jouissance des fruits des évêchés vacants , et en la collation des bénéfices. Le Roi a quitté et aban-

DISCOURS. 3l7

ïlonnë aux évèqiies la régale temporelle , qui est le fondement de la réj^^ale spirituelle , car le Roi ne confère aux bénéficiers qu'à cause qu'ils sont infructu ; déclaration contre laquelle nous entendons , Sire, nous pourvoir quelque jour, lorsque Votre Majesté sera couronnée, et en faire plainte en cette compagnie en laquelle la vérification en fut faite dans un temps auquel il n'y avoit pas de liberté de refuser.

Aussi l'histoire de M. le président de Thou nous apprend que nous n'avons eu en France que deux cardinaux desquels les conseils et l'administration aient été utiles à l'Etat, savoir : le cardinal d'Amboise , sous le règne de Louis XTI , et le cardinal Duprat, sous celui de François I". Mais, quoique leur conduite fut exempte de toute sorte de soupçons, ces deux princes furent assez avisés de ne les admettre jamais dans les conseils qui regardoient les intérêts de la cour de Rome; pour cette raison, ajoute ce grand personnage, leur administration fut moins nuisible à l'Etat, et tous les grands politiques de ce siècle s'étonnèrent comment nos rois avoient admis dans leur confiance et dans la participation de leurs affaires , des personnes de cette condition : l'exemple de Charles VI et de Louis XI, disoient-ils, les ponvoit instruire, puisqu'ils furent obligés, l'un de chasser du royaume le car-

(i) Lib. 23 , ad annum iSSg.

3lB TRENTE-SEPTIÈME

tdinal crAmiens, et l'autre de faire emprisonner le cardinal de La Balue, lesquels s' étoient oubliés de leur devoir; et après le décès de Louis XI , ce même cardinal de La Balue (i) ayant travaillé pour retourner en France, les Etats du royaume , assemblés à Tours en Tan t483, s'y opposèrent et remontrèrent au roi Charles VIII les inconvénients qui pouvoient arriver de la présence et du conseil d'un personnage de cette qualité.

La deuxième considération , qui a servi de fondement à la délibération du Parlement, a été que , comme les cardinaux françois s'imaginent n'être sujets de Votre Majesté que jusqu'à une certaine concurrence, le Pape prétend qu'ils ne le sont en façon quelconque ; que cette dignité les exempte de toute sorte de juridiction civile et

(i) Il avoit tant d'inclination pour la guerre, quHl se trou- Toit à la revue des troupes, et payoit lui-même les soldats qu'on avoit levés contre la ligue que les méconteals nommèrent du hien public : ce qui fàclia si fort les seigneurs de là cour, que le comte de Dammnrtin demanda au Roi la commission d'aller régler le clergé et de faire la fonction d'évêque, quand ce prélat faisoit la sienne. Cependant Louis XI, qui avoit eu quelque soupçon de son infidélité, en fut convaincu après la paix de Péronne, en i468, dans laquelle il exposa si témérairement la personne de Sa Majesté. Le E-oi ne lui confiant plus ses affaires, Balue écrivit aux ennemis -, mais ses lettres ayant été surprises, on l'arrêta en 1469, et on le mit en prison, oiî il demeura onze ans. Il fut ensuite ( en i484 ) envoyé légat à latere en France par le pape Sixte ÏY. (Voy. le Bict. de Moreri. )

criminelle des princes souverains , pour les obliger (le répondre à la sienne : et de fait, en l'année i32o, le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens ayant un différend civil avec le chapitre de l'église d'Agen, pour la validité de Funion de quelques bénéfices, et ce différend étant pendant au Parlement de Bordeaux, le pape LéonX écrivit au roi François P', lui demanda l'évocation de ce procès, et le renvoya au Saint-Siège ou à l'auditeur de Rote, parce que les causes et les différends des cardinaux ne peuvent avoir d'autres juges, et qu'ils ne peuvent, en aucuns cas, reconnoître la juridiction d'aucun prince temporel.

Mais les choses ont passé plus avant dans les affaires criminelles. L'on sait qu'en l'année i552, Ferdinand, roi de Hongrie, ayant fait justice dans ses Etats , en la personne du cardinal Georges Martinasius , comme prévenu de crime de lè.se-majesté , le pape Jules Ilf s'olfensa de ce procédé , menaça le roi et le royaume, et l'affaire ne put être réconciliée que le Pape n'eût envoyé sur les lieux des commissaires apostoliques pour faire le procès, ou plutôt purger la mémoire du défunt, et, par cette voie , conserver la juridiction ecclésiastique. Ainsi, en Tannée 1618, l'empereur Ferdinand, grand -oncle de Votre Majesté, Madame, ayant fait emprisonner le cardinal Clesel , le pape s'en offensa et le revendiqua, menaça d'interdit les Etats de

Tempereur, et sa personne d'excommunication ; et la maison d'Autriche, qui se relâclie fort peu dans ses intérêts , fut obligée de délivrer le prisonnier aux commissaires que le Saint-Père y avoit envoyés , de crainte de rompre avec le Saint- Siège , et pour prévenir les inconvénients que les prétextes de religion peuvent produire. D'ailleurs , personne n'ignore ce qui arriva dans Blois en l'année i588; après quoi le roi Henri III ayant envoyé à Rome M. l'évêque du Mans, qui étoit de la maison de Rambouillet, pour reblandir l'esprit du Pape et lui faire connoître la justice et la nécessité de cette action, il fut impossible de rien obtenir de Sixte Y. La lettre que M. l'évêque du Mans écrivit au Roi est imprimée; elle marque les prétentions du Pape , lequel , nonseulement ne vouloit rien relâcher de ses prétentions , mais soutint positivement que le Roi n'avoit pu emprisonner ni faire le procès à un cardinal ; qu'il devoit le lui envoyer, et l'affaire passa jusqu'à cet excès , que les menaces de l'excommunication qui fut fulminée dans Rome, contre le roi Henri III , furent le malheureux fondement du parricide commis en sa personne par un moine.

Faites, Madame, quelque sorte de réflexion pour savoir s'il convient d'employer dans les conseils du Roi , des personnes qui ne croient pas être ses justiciables , et auxquelles Sa Majesté n'oseroit faire le procès , si elles avoient

manque à leur devoir, de ciaiiite de se mettre en mauvaise intelligence avec le Saint-Siéffe , et de courir tous les hasards de tels inconvénients qui ne peuvent être que funestes.

La troisième considération résulte du serment de fidélité que les cardinaux sont obligés de faire au Pape, lequel a été prescrit par les termes du concile de Baie , en la session 23 ; et bien que ce concile n'ait pas rapj)robation de la cour de Piome, il oblige pourtant tous les cardinaux, lors de leur promotion , de promettre , non-seulement fidélité, mais même obéissance entière pour exécuter tout ce qui leur sera ordonné par le Saint-Siège, sans réserve, ni exception; et si à présent ils omettent le serment, cela procède, disent les canonistes, et principalement le cardinal îlostiensis , de ce que personne ne fait serment à soi-même. Or, les cardinaux étant les membres, les portions, les entrailles de l'autorité pontificale et de la personne du Saint-Père, ils ne peuvent faire de serment; mais, parleur promotion, ils acquièrent une dépendance , ua attachement si précis et si formel, qu'ils croient lui être plus intimes qu'ils ne sont à toutes sortes d'obligations civiles, naturelles et politi(]ues, et lui devoir plus qu'à leurs parents auxquels ils sont débiteurs de leur vie , et qu'à leurs souverains auxquels ils doivent l'obéissance et la fidélité toute entière. Pour cela, l'Histoire de M. le président de ïhou , dont nous avons parlé , nou5

Om«;i TjIou. J. :2 1

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enseigne que M. de Dormans , évèque de Beauvais et garde des sceaux de France , ayant été élevé à la dignité de cardinal, fut obligé de remettre les sceaux entre les mains du roi Jean , son maître , à cause de Tincompatibilité de ces deux dignités , et parce qu'il est impossible de servir à deux maîtres. Ainsi, la république de Venise est exacte dans ces occasions; non-seulement elle ne donne aucune autorité à ceux qui sont pourvus de telles dignités, mais elle ne ^oufire pas que leurs frères en puissent avoir dans le sénat. Car, encore que les souverains pontifes soient les chefs visibles de TEglise , les successeurs véritables de saint Pierre , le père commun des fidèles et les dispensateurs des trésors de TEglise , ils sont aussi considérés comme des princes temporels qui lèvent des armées, soudoient des gens de guerre, possèdent des places fortes, et nous envoyent en France, en cette qualité, des légats avec lesquels la même observation doit être faite, tout ainsi qu'avec les ambassadeurs du roi d'Espagne; de sorte que les cardinaux ayant une liaison si étroite, une dépendance si absolue, une union si parfaite avec un prince étranger, vous jugerez. Madame , s'il est à propos de les admettre dans le secret et la participation des affaires de l'Etat. Nous insistons d'autant plus volontiers, sur ce poinl , que nous sommes avertis que la puissance ecclésiastique ne résiste pas à un dessein de cette

qualité, et que le Pape, par trois bulles diOerentes , a déclaré les cardinaux déchus de leur titre et dignité lorstju'ils sont employés dans le ministère des alTaires de «juelque souverain. Il ^st même notoire iju'après le décès de MM. les cardinaux de La Vallelle <t Av Richelieu, leur mémoire ne reçut aucuns honneurs ni prières publiques du Sacré Collège, [)ane qu'ils avoient été Tun et Tautre dans les emplois des aO'aires publiques du royaume, Tun en qualité de premier ministre, et Tautre de général d'armée (i). Nous savons bien. Madame, qu'une loi de cette qualité, et si générale, peut produire quelques inconvénients; qud se trouvera des personnes illustres qui souhaiteront le cardinalat comme un titre coloré, une dignité précieuse, pleine de faste et de pompe , laquelle donne un rang dans TEtat; comme un ornement extérieur <|ui ne change ni le fond, ni l'intérieur de leur àme, non plus que les affeclions sincères qu'ils ont au bien de l'Etat : ils ne sont capables d'au-

(i) Le cardinal de La Valette, que l'hisloirc représente comme un politique coiisonni;e . .ivoit des inclinations tresmarliales. Ses parents ro])li^ëreiU de prendre un autre parti; mais les affaires du royauitie layant rais insensiblement à même de suivre sa première inclinalion, il remit l'archevéchc de Toulouse à Charles «le Montchal, et commanda les armées du Roi en Allcmagur , dans les Pays-Bas et en Italie . C'est à lui que M. le président de La P.ocheilaviii dédia sou Traité des Pai lements de France,

3^4 TRENTE- SEPTIÈME DISCOUBS.

cune teinture nouvelle. Mais, en matière d'édits et d'établissements généraux, d'ordres publics qui servent de loi à l'Etat, l'utilité publique surpasse toutes sortes de considérations particulières.

Après tout. Madame, nous savons que les cardinaux françois, lorsqu'ils sont à Rome, travaillent toujours pour l'avantage de la nation , et pour satisfaire aux ordres qu'ils reçoivent de leurs souverains, et qu'ils en composent leur emploi principal ; mais lorsqu'ils sont en France, dans la pensée de se conserver en bonne intelligence avec la cour romaine , ils n'omettent aucuns moyens, quoique préjudiciables à l'autorité de leur souverain. Que s'il peut arriver quelques inconvénients de l'emploi qui sera donné aux cardinaux dans les conseils du Roi , il nen arrivera aucun quand ils n'y seront point appelés.

Prononcé le 3i mars i65i, au sujet de la déclaralion demand«'e pour (jnc les cardinaux lussent exclus des conseils du P\oi.

La Reine n'avoit pas encore accordé cette déclaration , et le clergé y avoit formé opposition au sceau , conmie étant une nouveauté tendant directement a renverser les trois ordresdu royaume, par raffoiblisspment de celui qui de tout temps y tient le premier rang. Le Parlement s'offensa de cette opposition» parce qu'elle taxoit la compagnie d avoir fait chose contraire à l'honneur de TEglise , au service du Pioi et au bien de l'Etat. En conséquence , la Cour délibéra que M>L les gens du Roi verroient le jour même la Reine , pour lui renouveler la demande de la déclaration.

^L Talon vient rendre compte de sa mission à cet égard.

Messieurs, Suivant Tordre de la Cour, nous avons demandé et obtenu notre audience , en laquelle nous avons été introduits par M. de Guénégaud, secrétaire d'Etat. >^ous avons trouve le Roi et la Reine assis dans leur cabinet, et auprès d'eux, M. le garde-des-sceaux, MM. du Conseil, et nul

de MM. les princes. Ayant adressé ma parole au Roi, je lui ai dit :

Sire , nous nous présentons de rechef à Votre Majesté, afin de la supplier très-humblement de vouloir faire expédier et envoyer à votre Parlement, une déclaration pour exclure du Conseil et de la participation des affaires publiques , les François élevés à la dignité de cardinal. Votre Parlement la demande et insiste pour l'obtenir, comme un établissement nécessaire au bien de TEtat, et afin de prévenir les maux desquels, depuis cent ans et plus, la France a été affligée par les conseds et le ministère des personnes de cette condition, entre lesquelles ceux qui ont été les moins mauvais et les moins malfaisants , comme le cardinal d'Amboise, lequel a laissé dans rhistoire quelque réputation de sa fidélité, engagea pourtant les armées du Roi son maître pour servir à son ambition : car il employa les troupes du Roi Louis XII pour intimider l'Italie et obliger le conclave à Télire pour Souverain Pontife; ce qui lui eût succédé peut-être, si ceux qui feignoient être ses amis ne l'eussent trompé, lui ayant persuadé , après le décret d'Alexandre VI, qu'il seroit indécent et de mauvaise grâce, voire même qu'il lui seroit imputé à violence, si, pendant qu'il avoit les armes à la main, et qu'il étoit le plus fort, l'élection étoit faite de sa personne ; de sorte qu'il dissipa l'armée du Roi, et quand elle fut retirée, il eut la honte et le dé-

plaisir de voir un autre élu à s.i place, et les affaires du royaume reçurent un préjudice notable (i).

Permettez -nous, Madame, d'ajouter à Votre Majesté , que ce que nous lui demandons , nonseulement est utile au bien de TEtat, mais conforme aux intentions du Saint-Père et de la cour romaine, puisque, comme nous le dîmes la dernière fois à Votre Majesté, il se trouvera des bulles qui défendent aux cardinaux nationaux de se mêler des affaires des princes dont ils sont les sujets, étant nés dans leurs Etats. L'on a même refusé, à Home, les honneurs funèbres à la mémoire de M. le cardinal Infant, votre frère, parce qu'il étoit décédé en Flandre dans le commandement des armées du roi d'Espagne. Mais il y a plus : car, depuis cinq ans, nous avons vu une bulle émanée du Saint-Sié^e , portant injonction à tous les cardinaux de résider dans Rome, comme étant le centre de leur devoir, de

(l) {( Le 25 mai i5io, tilt Mézeray [Abrégé de VNist. de {( France, loni. 2, p. 817 ), mourut à Lion George d'Am- (( boise, le sage pilote de la France, ministre sans avac{ rice et sans orgueil, cardinal avec un seul LciitTice , « qui, n'ayant point eu en vue d'autre richesse que celle « du public, s'est amassé un trésor de bénédictions dans « toute la postérité. Tout le monde le pleura : Jules seul en ¥. eut de la joie, parce qu'étant monté dans le saint-siége « par des voies peu canoniques, il appréhendoit que, si le « Roi devenoit le plus fort en Italie, ce cardinal ne lui fit (( faire son procès et ne îe dégradât. » Quel éloge !

l'obligallon de leur titre , et d'une résidence nécessaire.

Faites, Madame, s'il vous plaît, réflexion que la plupart de ceux qui abordent Votre Majesté, y viennent avec un esprit prévenu et étudié, dans le dessein de faire réussir leurs intérêts particuliers, et que bien souvent le bien de l'Etat n'est pas la fin de leurs intentions, mais le moyen duquel ils se servent pour y parvenir.

Le Parlement , dans cette occasion comme dans toutes les autres, n'a point d'autres pensées que le bien de l'Etat, l'espérance de la tranquillité publique et d'un gouvernement meilleur que celui (|ue nous avons éprouvé par le passé, La déclaration que nous demandons n'augmentera ni l'honneur de la compagnie en général , ni l'honneur des particuliers; mais elle sera utile au royaume et au service du Roi. d|

A cela la Reine répondit qu'elle nous avoit I déjà dit qu'elle vouloit communiquer de cette affaire avec M. le duc d'Orléans, ainsi qu'avec M. le Prince, et se conformer à leurs avis ; qu'elle ne l'avoit pu faire encore ; mais qu'aussitôt qu'elle l'auroit fait, elle nous en feroit avertir.

J'observe , Messieurs , ces termes, qui sont, en quelque façon, différents de la première réponse, dans laquelle , outre la personne de MM. les princes, la Reine avoit témoigné en vouloir con-^ férer avec son conseil ; ce qu'elle ne nous a pas dit en cette occasion.

IMSCOIRS. 329

Ainsi , nous n'cslimons pas, Messieurs , que cette réponse soit un relus , ni un e'ioioncnient afreclé. La Reine, à notre sens, a l'intention de satisfaire la compagnie ; mais elle ne le ])eut faire que dans les voies de la bienséance. Elle désire de savoir l'intention de M. le duc d'Orléans et de M. le prince , lesquels ne s'étant pas rendus assidus au Conseil, par les raisons que chacun sait (i), la Reine n'a pas voulu déterminer cette afïaire , dans laquelle nous persistons aux conclusions que nous vous apportons. Nous vous snpplions de les considérer comme des conclusions préparatoires et interlocutoires seulement.

Nous n'y avons rien requis définitivement contre l'acte d'opposition, ni contre ceux qui Font signé (2), nous étant imaginé qu'il étoit plus respectueux, C|uand les remontrances seroient faites par vous à la Reine, que l'affaire fût entière et non engagée, pour lui témoigner que le Parlement ne veut rien faire avec chaleur, mais par le seul intérêt de l'Etat. Nous nous réservons

(i) M. le duc d'Orléans ayoit de l'aversion prir.clpalemenl coiilre M. Le Tellier, secrétaire d'état, et se tenoit éloic^rié des conseils , parce que la Reiue n'avoit pas voulu leii écarter.

(2) Le Parlement avoit arrêté que le Roi et la Reine seroient avertis de l'offense commise contré l'autorité royale par l'opposilion du clergé, et Leurs Majestés suppliées de vouloir venger l'injure faite à la royauté par un tel attentat, çl de trouver bon que la Cour en fît jnslice.

donc de prendre les conclusions nécessaires lorsque l'affaire sera délibérée au fond, et que nous aurons la réponse définitive de la Reine.

Outre plus, nous vous apportons, ^lessieurs, la bulle de Tannée 1646, imprimée à Rome et envoyée en France. ISous estimons que le Parlement peut demander des lettres-patentes au Roi pour qu'elle soit rcgistrée, et que le contenu en soit exécuté.

Nous étant élevés, dans une autre occasion^ contre cette bulle, même en ayant interjeté appel comme d'abus, il est raisonnable que la Cour soit avertie de notre procédé , et que nous ne soyons pas inculpés de souffler le froid et le chaud d'une même bouche : car chacun sait que le Pape à présent séant, ayant été élu en la dignité pontificale nonobstant quelque sorte d'aversion et de résistance que les ministères du Roi y apportèrent, aussitôt il entreprit de maltraiter les cardinaux Barberin, lesquels le Roi avoit pris en sa protection, et lesquels avoient arboré sur leur palais les armes de France ; ce qui passa si avant, qu'il leur voulut faire faire leur procès à la requête du fiscal. Il les poursuivit même de telle sorte, que, pour garantir leurs vies et leurs biens, ils furent obligés de se retirer en France, n'ayant autre lieu, dans la chrétienté, dans lequel ils pussenl trouver un asile sur et honnête. En cet état, le Pape, irrité de la protection que le Roi leur avoit donnée, et les voulant oblio^er

df: retourner à Kome, fit expédier sa bulle, conforme aune ancienne que nous apprenons avoir été autrefois décernée par le pape Jules, lorsque quolcjues cardinaux voulurent se séparer de son obéissance, pour se retirer à Pise et assister au concile. Par cette bulle, il oblige tous les cardinaux à la résidence actuelle, menace de leur oter le chapeau s'ils manquent de se rendre auprès de Sa Sainteté ; fait connoître qu'ils ne peuvent quitter celte station, non pas même per nociem hors de Rome , sans la licence et l'autorité spéciale du Saint-Siée:<? : et sans faire différence des cardinaux romains ou nationaux, il établit une loi générale dans cette bulle, pour être exécutée à l'avenir.

Comme donc le dessein et l'intention de cette ])ièce ont été d'offenser la protection du Pioi,dc iaire injure à ceux qui s'étoient retirés dans son rovaume, et d'ailleurs d'établir une ])uissance souveraine et despotique sur les sujets de Sa Majesté, (juand ils sont revêtus de cette dignité, nous avons interjeté appel comme d'abus de son exécution ; nous nous en sommes plaints comme d'une entreprise de juridiction, et nous persistons encore en cette même pensée, que nous estimons être conforme au service du Ptoi et à la protection qu'il donne aux opprimés.

Mais à présent qu'il s'agit d'obtenir du Roi une déclaration poiu' exclure les cardinaux françois de la participnfion drs affaires publi(|urs.

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