‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 72 sur 86 · QUARANTE-TROISIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

QUARANTE-TROISIÈME DISCOURS

Prononce le 20 juin i552 (i).

MM. les députes rapportèrent à la compagnie la re'ponse écrite du Roi , qui contenoit en substance : que ce que les commissaires avoient dit à Sa Majesté, de la part du Parlement, n'étoit pas capable de satisfaire, ni de donner le remède aux maux dont la France étoit travaillée, parce que, quand bien même le cardinal Mazarin auroit obtenu du Roi congé de se retirer, il ne suffisoit pas de dire que M. le duc d'Orléans et MM. les princes quitteroient les armes , mais qu'il étoit besoin de savoir comment, dans le détail, ils Texécuteroient, tant pour les associations faites avec les étrangers qu'avec les sujets du Roi , toutes lesquelles conditions dévoient être traitées nécessairement par conférence.

Cette réponse ayant été lue, je fus interpellé de prendre conclusions , ce que je fis après en avoir conféré avec MM. mes collègues, et je dis :

Messieurs , La relation que nous avons entendue témoigne l'affection que MM. les députés ont eu de satis-

(1) M. le duc d'Orléans, M. le Prince et quelques ducs et pairs assistoieat à cette audience.

faire aux ordres de celte compagnie ; mais la réponse du Roi dont la lecture a été présentement faite et C]ui se trouve couchée en termes concertés et étudiés, mérite quelque sorte de réflexion sérieuse dans cette saison malheureuse en laquelle nos vies et nos biens semblent péricliter avec TEtat, et désirer de nous quelque résolution forte , courageuse et convenable à Fattente de tous les peuples et à Texpectation des nations étrangères pour lesquelles nous sommes un théâtre , un spectacle d'opprobre et de malheur, parce que nous nous ruinons par nous-mêmes plus que les ennemis de l'Etat ne sauroient faire parleurs armes. En effet, si nous considérons la face languissante du royaume , nous devons être confondus et surpris d'étonnement et d'appréhension pourl'avenir. Le grand commerce qui enrichit les Etats et qui s'exerce dans les villes de Paris, Rouen, Nantes, Bordeaux, Montpellier, Marseille et Lyon , est affoibli de telle sorte qu'il n'en faut rien espérer : les marchands écrivent à leurs correspondants qu'ils ne leur envoient ni lettres de change , ni marchandises , parce qu'il n'y a pas de sûreté pour les recevoir; la ville de Bordeaux est absolument sans crédit et sans remise , et cette vérité portée dans toutes les places de l'Italie , de l'Allemagne , des Pays- Bas , du septentrion , et même dans toutes les Echelles du Levant , décrédite le trafic de la France et appauvrit l'Etat, car ne trafiquant plus

par nous-mêmes, nous n'aurons toutes les denrées que d'une seconde main.

Ainsi y toutes les manufactures vont cesser en France, parce qUe les marchands n'ayant pas le débit de leurs magasins, et ne pouvant rien transporter, les foires étant cessées, ils n'ont plus d'argent pour faire travailler les ouvriers auxquels il faut du comptant , puisque ce sont des journaliers qui gagnent leur pain dans les manufactures de la soie, de la laine et du fil. * Cependant, Paris grossit d'une quantité de pauvres mendiants qui y abordent tous les jours : le nombre en est excessif, et par supputation il s'élève à près de cent mille , non pas qui demandent Taumône , mais qui en ont besoin : la charité leur est faite tous les jours. Ces charités continuent et sont fort grandes; mais elles tariront incontinent.

Outre plus , les deux armées sont à nos portes, et si nous demandons an jioi l'éloignement de ses troupes, il nous répondra qu'il ne les a fait approcher que pour chasser celles du duc de Lorraine que nous avons reçues avec joie publique, et auxquelles nous avons fourni tout ce dont elles ont eu besoin, aux dépens du pillage qu'elles ont fait dans toutes les maisons de la Brie. Si nous nous plaignons à MM. les princes, ils répondront que les troupes du Roi ayant été approchées de Paris, ils ont été obligés de rapprocher celles qu'ils commandent. Pendant ce

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temps, les provisions qui sont dans Paris se consomment. Il n'entre pas de quoi nourrir la moitié des bouches , et nous périssons insensiblement comme ceux qui sont peu à peu suffoqués. La terre ne se laboure point, par l'appréhension que les chevaux soient dérobés , et s'il n'y a point de labour, il n'y aura point de semailles. Ainsi la famine et la guerre engendrent le troisième des fléaux de Dieu , qui est la peste.

A toutes ces considérations humaines , politiques, extérieures, nous pouvons ajouter la profanation de l'honneur et du nom de Dieu; les sacrilèges et les impiétés qui se commettent tous les jours : ils sont tels que , si nous avions une étincelle de piété , la moindre lumière de respect aux choses saintes , nous devrions être confondus. Pour nous, Messieurs, quand nous y avons fait quelque sorte de iét]exion ^ forfitudo mortis cecidit super nos; nous avons été abîmés dans la multitude des maux qui nous pressent et qui sont capables de nous ruiner.

Le seul et unique remède, c'est la paix, pour laquelle diverses remontrances ont été faites au Roi, de la part de cette compagnie, et qui par l'événement ont été inutiles. M. le duc d'Orléans nous avoit fait entendre que , par l'entremise du roi d'Angleterre, quelque traité avoit été commencé ; mais nous n'en avons vu aucun fruit. Les peuples ont souhaité des prières publiques : elles ont été faites avec dévotion grande et con-

cours de persoiincs de toutes sortes de qualités ; mais Dieu ne lait pas des miracles tous les jours. Si nous résistons à son esprit, si le démon de la guerre et de la division nous possède , n'espérons pas cjue , contre notre dessein , il fasse réussir les aflaires auxquelles nous résistons : il n'a qu'une fois arrêté le soleil au milieu de sa course, et fait tomber les murailles d'une ville assiégée , après que l'arche eut tourné à l'entour de son enceinte. 11 faut travailler à bon escient, en gens de bien , en bons François qui aiment l'Etat , la royauté et leurs fortunes particulières ; et d'autant (|ue la réponse du l\oi contient plusieurs articles qui peuvent être la matière d'une déclaration et d'un accommodement, il est, ce me semble, difficile d'y pouvoir rien résoudre sans quelque sorte de conférence , s'écoutant les uns les autres sur les propositions qui seront faites ; car il est vrai de dire que les différents des particuliers ne se terminent jamais à l'amiable que par la voie de l'arbitrage , les guerres entre les souverains que par l'entremise d'ambassadeurs , et les émotions civiles dans les Etats que par des traités qui , étant faits par l'interposition de personnes choisies, sont ensuite revêtus d'une déclaration du Pioi par l'autorité duquel toutes choses se composent.

Au regard de la lettre de la reine de Suéde , nous estimons que la Cour lui peut faire réponse civile et respectueuse, la remercier de ses soins

et de son affection , et lui témoigner que toute la chaleur des esprits qui a produit quelque brouillerie dans le royaume, s'apaisera par l'autorité du Roi, laquelle calmera tous les désordres ; que cette lettre doit être écrite en langue latine . qui est la langue des hommes de robe et de science , d'autant plus que vous ayant écrit en ce langage, et non pas en la langue de son pays, nous sommes obligés de la traiter de même sorte , parce que le latin est l'idiome public de toute la chrétienté , et que toute autre sorte de langage s'appelle langue vulgaire.

M. le duc d'Orle'ans se leva, disant qu'il était incommodé; mais en effet, voulant éloigner raflaire, parce que le traité des princes avec le Koi étant bien avancé, il vouloit qu'il fut achevé ou rompu avant que

de travaillera la délibération Le lendemain, les

chambres ayant été assemblées pour la police des pauvres , il se trouva dans la salle du Palais une cinquantaine de canailles louées pour faire du bruit , les uns

^ criant la paix! les autres point de Blazarin ! . . , , et lorsque Messieurs sortirent , ils furent poussés ; Vv.n d'eux, ayant donné quelques coups de poing à l'un de ces coquins qui le pressoit , il en reçut , et son bonnet fut perdu. De crainte q.ie celte run^eur ne recommençât, l'on remit rassemblée au 2,5 ... Ce jour-ci , M. le duc d'Orléans et M. le prince déclarèrent qu'ils étoient prêts de souscrire à tous les articles compris d.ins la réponse du Roi, sans réserve , sans dissimulation ; et il fut arrêté que le Roi seroit supplié de renvoyer le

^ cardinal Mazarin , et qu'aussitôt qu'il seroit parti, 1er»

princes et le Parlement iroient recevoir les ordres <le Sa Majesté , et obéir à ses commandements.... Knsuile les princes, sortis du Palais à pied , MM. du Parlement se trouvèrent en grand désordre , à cause du peuple qui leur vouloit faire insulte, de sorte qu'ils furent obligés de sortir, les uns travestis , les autres en cachette , les autres souflrant des menaces et mauvaises paroles ; mais tout le bruit , soit qu'il fut acheté , mendié , soit qu'il fut l'eflVt de la chaleur des esprits , aboutit à la dernière insolence et outrage qui puissent tomber dans limagination ; car il n'y eut un seul conseiller reconnu pour tel , qui ne souffrît injure, malédiction , coups de poings, de pieds ou de bâtons, et qui ne fut traité comnie un coquin. Quatre de ^IM. les présidents furent attaqués de coups de fusils, de coups de pierres, de coups de hallebardes, et s'ils ne furent pas blessés, c'est une espèce de merveille, parce que ceux qui étoient à leur côté ou derrî'^re eux , fiuent tués avec fureur, toutes les fenêtres et les toits étant pleins de personnes qui crioient qu'il falloit tout assommer et tfier. Tout ce peuple ainsi ému ne savoit ce qu'il désiroit , ni ce qu'il leur vouloit demander, sinon qu'il vouloit la paix , ou qu'ils tissent l'union avec les princes....

Après quinze jours , les députés envoyés à la Cour revinrent , rapportèrent la nouvelle que Tcloignement du cardinal Mazarin seroit accordé par le Koi , lorsque les princes auroient envoyé leurs députés et que l'on auroit concerté avec eux, avec les députés de Sa Majesté et ceux du Parlenient , les ordres qu'il falloit prendre pour l'accommodement.

Le lendemain , la paix fut publiée dans Paris.

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