‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 74 sur 86 · QUARANTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

QUARANTE-QUATRIÈME

Tels ont été à notre sens, Messieurs, les souhaits et les pensées de celui en Fhonneur duquel vous êtes assemblés , lorsque , dans les emplois les plus difficiles , exposant tous les jours sa vie et sa personne pour faire réussir avec réputation les armes du Roi , il savoit bien que toute sorte de titres , de charges et de dignités ne pouvoient être au dessus de sa naissance et de la gloire de son nom ; mais il vouloit satisfaire aux mouvements glorieux de son cœur, allumer ces étincelles de vertu qui échauffent son courage , répondre à la générosité de ses ancêtres , et obliger le public de lui rendre grâce de sa valeur, laquelle a conservé au Roi une partie de l'ancien héritage des fleurs de lis , et garanti nos alliés de la violence de l'ennemi commun de tous les princes , en mettant des bornes à l'ambition de cette monarchie imaginaire qui voit réussir à l'avantage <le la France, ce qu'elle s'étoit promis dans un autre siècle.

Ainsi, l'action que nous faisons aujourd'hui, introduite pour être une cérémonie de louange , de souhaits et d'acclamations , doit passer pour un ouvrage de justice , de reconnoissance et de devoir, afin de satisfaire en la placé que nous tenons , à la dette du public : car si nous avons de l'émotion et de la joie pour les belles actions qui nous sont récitées , voire même de la chaleur et de l'affection pour les hommes vertueux, quoiqu'ils soient étrangers et inconnus, la face d'un

prince toujours victorieux est plus éloquente que toute sorte \de discours : sa présence excite les mouvements de notre cœur, lorsque nous considérons sa tcte couverte de lauriers et de gloire, et ce visage qui, dans un même combat, est la terreur de ses ennemis et les délices de son armée.

Entre les avantages que tous les hommes possèdent , les uns sont étrangers , puisqu'ils ne les doivent qu'à la fortune : aussi ne dépendent-ils pas de leur choix ; quoiqu'ils contribuent au lustre de leur condition , l'honneur qu'ils en désirent est une espèce de folblessc, ou du moins de vanité mal fondée. Mais celui qui ajoute à ces biens imparfaits la générosité du cœur, l'intelligence de l'esprit et l'humanité à l'endroit des hommes, bâtit des autels à sa vertu, parce qu'il se concilie Finclination publique ; bienheureux de régner dans le cœur des peuples par une bienveillance générale, et d'être le maître des esprits qui fléchissent volontiers sous la puissance d'un génie dont ils honorent |le mérite, l'ascendant et l'élévation !

Mais d'autant que le principe et la fin de toute sorte d'affections procèdent de l'amour et de la complaisance que nous avons pour nous-mêmes, de laquelle, comme d'un centre commun, se produisent toutes les amitiés publiques et particulières, sans excepter ni les actions de piété, ni les devoirs de la nature , il ne faut pas s'éton-

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ner si toute la France honore la vertu de celui duquel nous parlons , et si toutes les provinces étrangères admirent ses bonnes qualités. Ses exploits glorieux ont contribué à Fhonneur du royaume, maintenu la protection des alliés et confondu l'orgueil des ennemis de TEtat , dans des occasions où la valeur, en d'autres mains, eût passé pour témérité ou pour désespoir, et dans un pays où le malheur des années précédentes et le besoin des chose> les plus nécessaires pouvoient diminuer le courage , et faire perdre l'espérance de réussir à tous autres qu'à cette noblesse françoise à laquelle seule il appartient d'entreprendre et d'exécuter les choses grandes , les choses difficiles, principalement lorsqu'elle est commandée par un chef généreux qui méprise les dangers et sait attaquer, la pique à la main, les retranchements* de ses ennemis , lesquels imputent à tempérament et à sagesse, ce qui leur manque de courage et de vigueur.

Il y a, dans la guerre ainsi que dans la médecine , des occasions auxquelles toute sorte de retardements et de consultations sont périlleux» Pendant que l'on attend du secours, que l'on considère ses forces, et que le temps se consomme à délibérer, les batailles se perdent, les places assiégées périssent La résolution et la générosité qui surprennent les ennemis et ne leur donnent pas le loisir de se reconnoître , tiennent lieu de prudence dans ces rencontres :

Casai n'eût point €*té secouru (i) , ni les ennemis de TEtat chassés des îles qu'ils avoient occupées, si ces entreprises eussent été conduites par les préceptes de la défiance et les maximes ordinaires des combats. Ces esprits que Ton estifue bien sensés , qui donnent tout au raisonnement et ne laissent rien à la Providence , réussissent heureusement dans leur cabinet et sont admirables la plume à la main ; mais dans ces occasions importantes et extraordinaires où il s'agit du salut ou de Thonneur de l'Etat, ainsi que dans les maladies extrêmes, toute sorte de violence est de saison, puisque, quelque danger que l'on tente, il est moindre que celui que l'on veut éviter. D'ailleurs , outre les raisons de la nécessité , notre général d'armée a mis en considération sa générosité et sa bonne fortune; si bien qu'opposant à une prudence étudiée, la promptitude du conseil et la hardiesse dans l'exécution ; sans crainte et sans trouble dans le péril, il a mérité l'éloge que les légions romaines donnèrent autrefois à Cassius Avidius : nieruit tirneri quia non iimuit.

C'est pour cela que nous disons avec Synesius, évêque de Cyrénée : si les royaumes sont en la protection de quelques divinités particu-

(1) Le comte d'Iîarcourt en cliassa les E.spagnoIs le 29 nvri! i64o, leur enleva leur éteiulnrfl , leur r.rlillerie et leur l)agage, après leur avoir tue 2,000 hoinines et fait autant de prisonniers.

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lieres et animés d'esprits intelligents qui président à leur gouvernement, ne doutez pas qu'ils ne conservent la njémoire et gratitude toute entière pour les belles actions de ceux qui se dévouent au service du public et se consacrent aux intérêts de TEtat , préférant les avantages de leur pays à leurs commodités personnelles et domestiques. C'est à ces hommes demi- dieux, à ces héros incomparables qui mettent leur sang et leur gloire dans une même balance, que les statues , les trophées et les actions de grâces sont dus : ils ne peuvent recevoir autre reconnoissance ni satisfaction que des couronnes; mais ces couronnes doiveni leur être données en public, en la même sorte que les Sagontins, ayant été garantis de l'oppression d'Annibal par le secours et la valeur de Scipion , envoyèrent au sénat des ambassadeurs qui, après les compliments les plus respectueux dont ils se purent aviser, le supplièrent d'avoir agréable leur présent , et de permettre qu'ils couvrissent la tète de Jupiter Capitolin , d'une guirlande dorée, pour gratitude de la victoire remportée , et de la protection qu'ils avoient reçue des armes romaines.

Tel est l'honneur que M. le comte d'Harcourt reçoit aujourd'hui de la main du Roi, par son élévation à la dignité de duc et pair de France. Sa Majesté vous envoie, Messieurs, la lecture de ses lettres et la prestation du serment, afin

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que vous lui mettiez sur la tèle la couronne qu'il a méritée, et lui donniez le titre illustre et précieux qui porte le témoif^nage d'une bonté toute royale. Ce titre honorable , par Tapprobition du sénat, est magnirKjuc dans le consentement universel de tous les hommes , même des étrangers qui sont obligés d'avouer (|ue les actions de ce général, lequel a chassé les ennemis de TEtat, des îles qu'ils avoient occupées, secouru Casai qu'ils avoient investi , et pris Turin , après un long siège (i), doivent passer pour des conquêtes mémorables, des exploits héroïques qui rendront sa vertu plus illustre encore que son nom , et plus noble que sa naissance.

Puisse-t-il donc jouir longues années du fruit de ses victoires , de Thonneur qu'elles lui ont acquis , de sa fortune et de sa gloire ; mais surtout de sa vertu dont la joie est douce et agréable à un homme de cœur î

Que si Ton accuse notre action de flatterie et de complaisance, comme le fait bien souvent la jalousie aussitôt que la bonne grâce trouve place dans ces occasions; que Ton accuse aussi le jugement du P\oi qui commande et autorise cq que nous faisons, l'approbation du sénat, les vœux de la noblesse , les acclamations des peuples et l'adsiiiration des étrangers qui contribuent à la réjouissance de cette journée. Adu-

(i) Le comte d'Harcourt prit celle ville en i64o.

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