‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \ (volume 2)Chapitre 82 sur 86 · DE M. DOUJAT · texte numérisé non relu

DE M. DOUJAT

Je sais aussi qu'il s'adonna à la langue grecque , et qu'il s'y rendit si versé , qu'il n'a voit que faire de truchement , pouvant parler tète a tète à ceux qui s'en sont servis pour écrire Ensuite il se mit à notre droit , et Favoit tellement compris , que si les livres en eussent été perdus, je crois qu'ils se pouvoient recouvrer par sa mémoire , comme jadis les livres saints se conservèrent long temps par celle d'Esdras ; car son esprit se fortifioit d'autant plus qu'il se remplissoit, et de fait il affronta quasi toutes les autres sciences. Mais ce fut pourtant sous l'enseigne de ce grand Agésilas, qui conseilloit aux jeunes gens de ne rien apprendre que ce qui leur pouvoit servir ; en sorte que laissant à part ce qui lui sembloit superflu , et méprisant les questions aiguës esquelles, comme aux écre visses , il y a plus à éplucher qu'à manger , il fit connoître à un chacun qu'il avoit plus d'affection q^e de curiosité pour l'étude, qu'il pensoit davantage à l'utilité qu'à la subtilité, et se rendoit enfin aussi judicieux que bien savant.

Etant ainsi appareillé , il se vint montrer au barreau du Parlement, n'ayant encore que dixneuf ans, mais étant pourtant déjà si capable, que, comme on a écrit de Phidias , que son premier ouvTage le mit en réputation, de même lui se fit estimer par sa première action.

Il plaida dix ans, pendant lesquels , tout ainsi que la chaleur évente les pommes de senteur,

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et le feu évoque les esprits que la nature avoit caches sous la glace des Oiëtaux, aussi la contention ordinaire et ses actions fréquentes firent voir au jour du Palais les grâces que Dieu avoit mises en son âme, et exprimèrent la vertu secrette et les doux talents de son esprit.

Mais en même temps que son jugement et sa suffisance croissoient, sa force et sa santé diminuoient; de sorte que, sentant qu'il avoit moins de corps que de cœur pour continuer ce pénible exercice , il se recueilloit, et réputant en soi-même qu'il n'étoit besoin à un homme de bien d'un plus ample théâtre pour se faire connoître , tel que celui de sa conscience , il se départit des opinions communes, et quitta le barreau, le travail et l'ostentation, pour monter ici , et se ranger au repos et à la raison: ici, dis-je , à l'abri d'un office de conseiller honorablement doux, et qui fait vraiment ressentir à tous ceux qui en tiennent de semblables ce divin contentement figuré par Aristote , et que l'on peut recevoir lorsque l'esprit ne bande plus guère que le corps ; agréable office et délectable qui vous fait tous les jours ce bain délicieux de Pindare, dans lequel les magistrats se reposoient en travaillant.

Il est bien vrai que la gloire qu'il fuyoit le suivit jusqu'ici, et que plus ce soleil s'abaissa , plus il fit d'ombre. Voire il est certain que la vertu du défunt fut illustrée du jour qu'elle ne cherchoit quasi pas : car, aussitôt qu'on le vit ici, on l'ai-

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ma; en même temps qu'on Touït parler on l'estima ; et comme Plutarque a remarque que Pompée, au sortir de rccole, se montroit déjà capitaine; aussi on dit de lui que, quoiqu'il sortît fraîchement du barreau, il seroit un fort bon juge.

A la vérité, Messieurs , si je suis capable d'en juger, toutes les parties d'un grand et louable conseiller s'étoient ralliées et se retrouvoient en lui.

Ceux d'entre vous qui étoient déjà céans quand il y entra , se souviennent combien il se montrait respectueux et modeste , imitant en sa modestie ceux qui jadis , nouvellement invités aux mystères de la déesse Eleusine , n'assistoient à aucune cérémonie que les yeux baissés; et dans le grand respect avec lequel il recberchoit ses anciens , pour en recevoir quelques instructions , il étoit comme ceux qui , arrivés à la fontaine , penchent la bouche de leur vase pour y puiser de l'eau.

Il étoit de petite complexion , et néanmoins le froid de l'hiver lui faisoit rarement quitter sa place , et pour le chaud de l'été il ne dépouilla jamais sa robe, ni ne leva ses jambes pour s'étendre et se renverser lâchement sur un banc. Dehors, on ne lui voyoitde jarrelières bouffantes et mêlées de couleurs, ni de manteaux courts, car il croyoit que ce n'étoit pas assez à un juge de se montrer modeste en sa place, mais qu'il devoit aussi paroître tel partout ailleurs, et que ses ha-

bits longs et décents nous sont ordonnés, nonseulement pour nous vêtir et nous parer, mais encore pour nous ramentevoir à tous moments ce que nous sommes et devons faire, même imprimer, dans les esprits de ceux qui nous voyent, respect et vénération de la justice.

Nulle part il ne s'amusoit à parler ou de ses actions ou de celles d'autrui, estimant que mettre les siennes sur le tapis, c'est vanité, et un pas fort glissant de s'arrêter sur celles des autres , pour ce qu'il arrive bien souvent qu'on les loue sans raison, et qu'on les blâme sans en bien savoir l'intention.

Au reste, combien étoit-il assidu et attentif aux procès d'autrui, exact et laborieux pour les siens ? Et comment les jugeoit-il ? Jamais , qu'il n'eût chaussé ce brodequin de Théramène qui servoit autant à l'un qu'à l'autre pied; chaussure qui le terioit si ferme , qu'oncques l'avarice ne lui ébranla la main, oncques faveur ne lui éblouit la vue ; chaussure qui fut cause qu'il ne pencha jamais que du côté où il avoit vu déjà le droit pour contre-poids : ce qui est d'autant plus admirable en lui, que nous savons tous qu'il se présente ici assez d'occasions de mal faire, et qu'il est très-difficile d'avoir toujours les mains nettes dans un siècle si corrompu, de vouloir le moins où l'on peut davantage, et, comme le fleuve Alphée, traverser la mer sans se saler.

L'on auroit cru, peut-être, le voyant un peu

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