‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 14 sur 45 · PREMIÈRE MERCURIALE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MERCURIALE

Prononcée à la Saint-Martin i656.

Eloge de M. le premier président de Bellieyre. — Sa fermeté , sa modestie.

Messieurs,

Le retour de cette cérémonie que nous apprenons, par les registres, être aussi ancienne que rétablissement du parlement dans un corps fixe et une compagnie réglée ; bien que l'usage et la forme en ait paru différente dans les siècles précédents, voire même qu'elle ait été autrefois plus ou moins fréquente, suivant It.'s occurrences publiques ou particulières et la nécessité de combattre le relâchement, n'a pourtant d'autre objet que celui de maintenir les mœurs et ia discipline anciennes , de réparer le temple de la justice et de le garantir des ruines qu'il soufflée d'ordinaire par la vicissitude des temps et la corruption ou la négligence de ceux qui en habitent le sanctuaire.

Mais ce rétablissement, toujours difficile lorsque les fondements sont ébranlés, lorsque l'injure de l'air, jointe à la caducité, produit chaque jour quelque altération notable, devient un chef-

d'œuvre que les plus grands maîtres de Fart ne peuvent entreprendre sans danger et sans appréhension d'un mauvais succès, quand, par quelque accident extraordinaire et imprévu, les parties principales de Tédifice sont atta(|uées , et que, parleur chute, il demeure à découvert, exposé à toute sorte de péril étranger et domestique ; ce qui nous remet, Messieurs, en mémoire la remarque de Paubanias, lequel , faisant la description d'un bâtiment superbe dans une ancienne ville de Grèce, dont la figure étoit une espèce de voû!e qui subsistoit d'elle-même, sans être soutenue d'ailleurs que de son propre poids, s'imagine que TartiHce et la durée de cet ouvrage procédoient d'une vertu spécifique dans la pierre supérieure que les artisans modernes appellent la clef de la voûte, laquelle, par son élévation, ou plutôt par quelque sorte d'harmonie, de relation et de concours mutuel, conserve toutes les parties inférieures dans une liaison si étroite, qu'elles deviennent impénétrables au dehors.

Que si cette correspondance, cette proportion géométrique fait un des principaux secrets de Tarchitecture pour rendre ses desseins achevés et donner également à ses opérations l'agrément et la solidité , elle est absolument nécessaire dans les corps politiques qui, détachés du sein de la matière , ne subsistent que par une union morale , une déférence respective , et par le soin et l'application des particuliers qui les composent, clia-

cun selon la mesure de ses forces et dans Fétendne de son activité.

Aussi , le même dérèglement que la défaillance et Féclipse de Tastre du jour apport ent dans la nature ; la confusion et le désordre qui naissent dans les monarchies, par le changement de ceux qui les gouvernent, arrivent dans les compagnies quand les pierres angulaires, établies pour en soutenir le faix , viennent à manquer par quelque rencontre inopinée : les armées suivent d'ordinaire l'inclination de celui qui les commande ; et la conduite du pilote fait souvent la bonne ou la mauvaise fortune du vaisseau auquel il est préposé. C'est ce que nous avons avantageusement éprouvé dans les occasions les plus difficiles, sous les auspices de celui dont la perte si récente dans un âge peu avancé, semble avoir jeté une espèce de consternation dans les esprits, et excité la douleur de tous ceux auxquels sa vertu éminente et sa générosité étoient connues en ellesmêmes par les charmes de sa conversation , ou, dans leurs effets, par la lumière qu'elles répandoient au dehors.

Que si les Athéniens, au rapport de Démosihène, écrivoient dans le lieu le plus élevé du temple dédié à Mercure et à Pallas , qui sont les symboles de l'adresse, de la dextérité et de la prudence, les noms des grands personnages qui s'étoient signalés dans le gouvernement de l'Etat, pour rendre, par ce témoignage de gratitude j

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leur mémoire illustre à la postérité; si un autre orateur remarque qu^un fameux capitaine ne put obtenir cet honneur, parce qu'il n'avoit pas exercé la souveraine magistrature, et que le peuple, pour rémunération de ses travaux, permit de peindre son image dans le portique extérieur, et de le représenter à la tête de l'armée ammant ses soldats au combat, mais sans aucune inscription : cette diversité, qui peut convenir au ministère de la parole et à la fonction particuhère de nos charges , parce qu'elles tiennent le premier rang dans la milice judiciaire , servira d'excuse à notre foiblesse, lorsque, n'osant entreprendre en public un tableau qui désire les plus vives couleurs de l'éloquence et la main d'un excellent ouvrier, et ne pouvant rien ajouter à ces paroles magnifiques que nous venons d'enl^endre, nous nous contentons, pour satisfaire à deux puissantes obligations, c'est-à-dire à votre inclination et à notre devoir, d'en graver légèrement les caractères sur l'autel de la justice tant de fois protégée par son autorité ; assurés que le souvenir de ses actions héroïques , dont les siècles à venir feront le récit avec étonnement, ne s'est pas évanoui dans un si petit intervalle ; qu'il seroit non-seulement inutile, mais au-dessus de notre capacité de les rappeler en détail , et que les idées en sont toutes présentes à la pensée de ceux qui en ont été les témoins et les admirateurs.. Car, s'il est véritable qu'il y a des objets si éle-

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\és qu'il est difticile de les représenter au naturel, et que le crayon diminue beaucoup de leur grandeur et de leur majesté ; si la peinture est obligée de se servir des espèces sensibles, d'appliquer des figures corporelles pour rendre les substances intellectuelles perceptibles à nos yeux, et si la géométrie emprunte le secours des ombres pour mesurer la terre, n ayant point d'instrument capable d'en faire la dimension, il est sans doute plus honorable d'honorer par un silence respectueux les reliques des hommes illustres, que d'affoiblir leur mérite par des paroles mal concertées. La vertu des âmes généreuses n'est pas renfermée dans des bornes étroites qui puissent être facilement conçues et expliquées ; elles contiennent en elles-mêmes tous les avantages dont les esprits médiocres jouissent en particulier. Et de fait, un orateur, voulant exprimer les talents nécessaires auxpersonnes appelées dans les grandes charges, et qui ont part en l'administration de l'Etat, dit que leurs paroles doivent être sincères et véritables, leur fidélité à l'épreuve de toute sorte d'attaque et de corruption, accompagnée du secret, mais que, surtout, ce qui gagne les cœurs et attire la bienveillance publique, est la facilité des mœurs et la douceur du discours qui , par un lien imperceptible , attachent les hommes et les conduisent insensiblement dans une soumission volontaire : in verbo veritas, in concllio fides , in commisso silentium , in orotione suavitas.

Toutes ces qualités ont paru avec éclat dans les différents emplois de celui dont nous déplorons aujourd'hui Tabsence , et lui ont enfin procuré le plus haut degré de la magistrature, la première place dans le plus auguste de tous les tribunaux, non-seulement comme une récompense proportionnée à son mérite, mais comme un théâtre glorieux sur lequel sa suffisance et sa fermeté ont heureusement secondé la rectitude de ses intentions qui n'ont eu d'autre terme que la règle inflexible de la justice et de l'équité. C'est là que la beauté et la politesse de ses actions ont donné des preuves d'une éloquence consommée, et d'un génie puissant qui n'étoit débiteur de ses productions qu'à la bonté de sa nature, à la fertilité de ses conceptions; et sa prudence dont les effets ont été si nobles, qu'il sembloit avoir fixé l'incertitude de la fortune, ei s'être rendu l'arbitre des événements et du succès de toutes ses entreprises, lui pouvoit faire justement espérer cette couronne d'or que les Athéniens offrirent et dédièrent à Zenon: i-:'at>,; huccc ka. -■ y.au >,,-.

C'estdans l'exercice de ces habitudes vertueuses qu'il s'est surmonté lui-même en surpassant l'attente et l'expectation communes, selon la pensée des astronomes qui nous enseignent que, quand une planète occupe une grande étendue et plus vaste que celle de sa circonférence, c'est alors (jue l'on peut juger avec assurance si ses influen-

ces sont bonnes ou mauvaises , favorables ou desavantageuses.

Pour faire les choses grandes , pour les croire et les persuader , il faut dilater les puissances de notre esprit, ces facultés intérieures qui portent l'image et la ressemblance de la Divinité. A mesure que cette étincelle qui habite dans la partie supérieure, s'étend et s'élargit dans notre cœur, les organes de nos sens s'augmentent et s'accroissent, en telle sorte qu'ils opèrent plus à leur aise, et travaillent avec plus de liberté.

Ceux qui tiennent en eux-mêmes les ressorts et les clefs de la science et de la vérité , s'échappent quelquefois sans le connoître ; ils souffrent des transports dans lesquels une chaleur intérieure et une puissance secrète les échauffent, les animent , et les faisant sortir hors de leur sphère naturelle, les rendent supérieurs à leur propre vertu. Aristote a cru que ces efforts procédoient de quelque chose de divin et de surnaturel, qu'il appelle le principe de la raison, et qu'il estime plus noble que le raisonnement même : c'est cette parole cachée dont le prophète se vante d'avoir eu communication, et ces pensées profondes et magnifiques qui lui ont été révélées. Telles sont les divinations et les presciences dans lesquelles les généraux d'armée ont annoncé la certitude de la victoire. De cette même nature sont les saillies et les emportemens de ceux qui parlent en pu-

blîc, qui réussissent quelquefois au-delà de leur préparation et de leur pensée; à quoi Ton peut ajouter la grandeur de courage avec laquelle les hommes généreux s'opposent à Tiniquité, et s'exposent pour résister au torrent de la malice ; de sorte que, demeurant au terme de la modération, ils méprisent les atteintes et empêchent que la justice ne soit déshonorée ; enfin telles ont été les voies inscrutables par lesquelles les affaires les plus ardues et les plus compliquées ont été termmées par ce grand magistrat avec bienséance et satisfaction réciproque; ce qui semble justifier en sa personne, la pensée de Torateur romain, un peu trop générale : nemo vir inognus sine aliquo dlvino afjlatu.

Que si nous faisons réflexion sur la dernière de ses actions, c'est-à-dire sur cette sage et judicieuse conduite par laquelle il a conservé l'honneur et la dignité du Parlement, assuré en même temps les charges de tous ceux qui le composent, c^t obtenu, par ses soins, le rétablissement des ordonnances anciennes, abolies par la licence et le dérèglement universel, elle a sans doute beaucoup de conformité avec ce que nous lisons dans l'Ecriture : que Josué, voyant que le peuple de Dieu négligeoit l'observation de la loi, la plupart pour leur être inconnue et renfermée dans l'arche d'alliance, en fit graver les points principaux sur une colonne exposée à la vue publique, et mourut peu de jours après avoir rendu cet of-

flce à ses concitoyens et s'être signalé par ce témoignage de son zèle et de sa piété; tant est raisonnable le sentiment de ceux qui se persuadent que les hommes, ayant acquis le dernier période de l'autorité , du bonheur et de la vertu , jouissent peu souvent de cet état de consistance, et trouvent la résolution de leur être dans cette félicité consommée ! com me si la nature ou la providence diminuoient leurs jours à proportion de la vitesse de leur course, et que ces génies excellens, ne nous étant donnés qu'à titre de précaire , dussent disparoitre aussitôt qu'ils ont satisfait à tous les devoirs auxquels ils étoient destinés!

Ainsi, le plus sage des rois nous enseigne, dans TEcclésiaste , que la renommée d'une vie innocente et sans tache est un baume incorruptible et le meilleur de tous les parfums, plus souhaitable que les trésors de la terre , et que, des deux termes qui fixent les points de notre durée, le dernier est le seul considérable , et celui sur lequel l'on peut asseoir un plus fidèle jugement : comme s'il vouloit dire que les prérogatives de la naissance , les images des ancêtres et ces titres ambitieux qui donnent du relief aux grandes familles , sont des biens étrangers qui consistent dans la seule opinion , et n'ont rien de solide en vérité ; que la louange que les hommes acquièrent par leur travail, Tamitié et le respect qu'ils se concilient dans l'esprit des peuples, sont le véritable patrimoine des sages , le seul

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héritage quils possèdent après leur mort, et la plus douce consolation de ceux qui leur survivent. Aussi Ton doit ajouter qu il est beaucoup plus illustre d'avoir accumulé tant de gloire dans un espace si limité, de s'être procuré la bienveillance publique, d'avoir laissé une odeur précieuse, exempte de toute sorte d'attaques et de reproches , et mérité le même éloge que les P\omains donnèrent autrefois à Fabius , non pas tant en considération de ses victoires , que pour marque de leur reconnoissance , lorsque, par des conseils salutaires et un juste tenjpérament, il eut rétabli la paix et la concorde intérieure dans la république , réconcilié le peuple avec la noblesse , et réuni le sénat en lui-même.

Mais, au milieu de tous ces avantages, c'est une espèce de merveille et de prodige de ne s'être point méconnu , d'avoir pu conserver une modération si exacte dans cette haute élévation, el mépriser ses intérêts domestiques pour ménager ceux du corps auquel il s'étoit dévoué, principalement dans un siècle auquel les hommes naissent amoureux de leurs afFections particulières, et indifférents au public; comme si nous étions considérables par nous-mêmes , autorisés par nos propres forces, et non pas par la dignité de la compagnie , par le lustre et l'éclat. que nous en recevons : ainsi que des lumières empruntées, des rayons réfléchis qui ne peuvent diminuer dans leur source que les ruisseaux ne

s'en ressentent, et que chacun ne participe de la foiblesse et déchéance générales; ce que les philosophes ont imputé à deux passions bien différentes. L'une consiste dans une chaleur déréglée et une émotion violente qui nous surprend et nous échauffe; l'autre procède d'une froideur et d'une indifférence qui participe de la lâcheté^ laquelle nous saisit dans les occasions publiques esquelles nous paroissons insensibles , sans courage et sans vigueur. Ces deux défauts, contraires dans leur origine et dans leurs effets, naissent d'un même principe et aboutissent aux mêmes fins ; ce qui se peut expliquer par l'observation de Clément d'Alexandrie : que les prières et les souhaits des hommes répondent d'ordinaire à leurs inclinations et conviennent à leurs désirs. La phipart , n'ayant d'autre vue que celle de leur avancement , travaillent incessamment pour rendre leur fortune meilleure , et personne ne s'intéresse pour le salut du vaisseau dont chacun voudroit être le maître.

Tous les êtres de la nature, même ceux qui sont insensibles, agissent pour la conservation de l'univers ; ils abandonnent l'ordre de leur établissement pour contribuer au besoin général. La violence que souffrent les élémens dans leurs qualités naturelles , les mouvements extraordinaires des animaux et les constellations fréquentes des astres, sont les effets dé ce secours mutuel qui manque souvent dans la société civile;

parce que rxous \ivons dans une complaisance si délicate et un aveuglement tellement affecté» (|ne nous ignorons les avantages véritables de notre profession ; que, dans les choses légères, nous n'épargnons ni l'aigreur ni la contention, lorsqu'il s'agit de nous satisfaire , et pour conserver un pan de muraille , le reste de l'édifice est en péril.

Les remèdes à ces maux ne sont pas difficiles dans la spéculation , mais l'usage et l'exercice nous donnent peine ; la retenue qu'il faut observer en toutes sortes de rencontres n'est pas susceptible de préceptes généraux. La vertu des hommes, dit Eustate , consiste dans l'exécution des choses qui semblent contraires. Ajax ne fut jamais soupçonné de lâcheté , bien qu'il se soit retiré quelquefois du coudoat ; la dissimulation de Nestor, nécessaire pourretenir l'esprit des peuples, ne doit pas passer pour mensonge ; et en cela consiste la différence qui doit être entre les actions légitimes et honnêtes, d'avec celles qui n'en ont que l'apparence. La force et la générosité ont un seul terme qui réside dans la mesure , laquelle balance et met en considération le temps , la manière et les personnes. Son contraire est susceptible d'audace et de timidité , et dégénère en ces extrémités lorsque , dans l'exercice de notre devoir, l'amour-propre y inspire quelque sorte de mélange et d'impureté , et que l'imagination , flattée de quelque espérance , suit l'éclat

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