‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 22 sur 45 · SEPTIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME MERCURIALE

Les magistrats doivent marcher sans relâche dans le chemin de la science et de la venu.

Messieurs,

Le partage que l'ancienne philosophie a fait de tous les biens en honnêtes, délicieux et utiles , nous a d'autant plus étonnés, qu'elle accorde souvent Futile avec l'honnête, mais jamais l'honnête avec le voluptueux. Après en avoir cherché soigneusement la cause , nous n'en avons pu trouver d'autre que l'équivoque renfermé dans le mot de volupté, dont le double sens a fait naître l'occasion de remarquer la différence qui se renr contre entre celle du corps et celle de l'esprit. Elle est telle et si grande, que l'une est un apanage de la vertu, l'autre l'amorce du vice; celle-

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là l'objet de la science d'un des plus grands philosophes de Tantiquité ; celle-ci la source fatale de la prostitution de ses disciples en de si infâmes débauches, qu'ils flétiiient la réputation de leur maître et souillèrent la pureté de sa doctrine.

L'horreur de cet exemple ayant fait connoître combien cette dernière espèce de volupté est honteuse , déréglée , libertine et incompatible avec la pudeur, avec l'innocence, on Ta regardée comme une ennemie déclarée des bonnes mœurs, et comme un air empesté dont la moindre haleine est funeste et contagieuse. Il n'en est pas ainsi de la première : bien loin d'être en divorce avec l'honnêteté , et de lui inspirer de lâches sentiments, elle la suit, au contraire, partout, comme une fidèle compagne ; elle l'excite au travail par de vifs aiguillons, et tempère si agréablement ses actions par ses charmes, qu'elle lui fait trouver le repos dans l'agitation, la douceur dans ramertume,et un renouvellement de forces dans le redoublement des plus grandes difficultés.

De là cet agréable mélange et cette charmante variété qui fait toujours succéder le plaisir à la peine, et qui a toujours été l'assaisonnement des fatigues souffertes par tant d'esprits héroïques , pour assembler ces belles lumières qu'ils ont consacrées à l'établissement des lois, à la conduite des états et des corps politiques qui n'ont

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acquis de gloire qu'autant que ceux qui les composent se sont persuadés que rien ne doit être estimé si facile dans aucune condition, qu'il le faille négliger, et qu'il n'y a rien de si difficile qu'avec un peu de courage on ne puisse l'entreprendre et l'exécuter : maximes illustres et trèsconformes à ces deux grands théorèmes du prince des philosophes , tous deux d'une égale importance et d'une même vérité : le premier, que l'art et la nature ne s'occupent jamais qu'à des objets laborieux et difficiles ; le second , que dans la production des ouvrages excellents , la peine et le travail en ont toujours été, non-seulement les causes principales, mais encore les instruments: ajoutons que, de ces deux conseils, l'un d'éviter le mal. Vautre de le combattre, le dernier est constamment le plus honorable et le plus généreux.

Cette vérité se peut aisément confirmer par l'exemple de trois sages de la Grèce, dont le sort fut très -différent) pour avoir très-différemment usé de leur puissance et des talents de leur esprit. Le premier, élevé au souverain gouvernement de la ville de Corinthe , corrompit ses bonnes mœurs presque aussitôt qu'il vit son autorité solidement établie, et son pouvoir fermement appuyé. Le second, honoré, pour son mérite, d'une pareille dignité, crut ne se pouvoir assez promptement décharger d'un si pesant fardeau ; et, fortement persuadé de l'inconstance

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des hommes, de la foiblesse de leur vertu, il s'en expliqua nettement en ces termes : x«>£^ov £<rrAc» iv^fvrti Le troisième, ne voyant rien qui l'obligeât, ni de se dépouiller de sa puissance, ni de s'abîmer dans une vie oisive, par la crainte de ne pas réussir en des fonctions laborieuses, publia cet apophthegme digne de sa générosité ; savoir : qu'il n'y a que les seules choses honnêtes qu'on puisse appeler difficiles; illustre et héroïque sentiment que tous les siècles ont pris plaisir d'enrichir! Aussi, rien n'est si fréquent, dans les ouvrages des anciens, que ces deux belles sentences : la première , que les dieux ont bordé le chemin de la vertu d'une haie vive , entrelacée de travaux et de sueurs; la seconde, que rien n'est si capable de surmonter les choses apparemment impossibles, que l'exercice et l'assiduité !

Pour convaincre notre esprit de ces excellentes maximes, qui sont les fondements de toute la morale , ne suffit-il pas de jeter les yeux sur la face de la nature, et de remarquer la différence qui se trouve entre les choses qui naissent sans peine, et celles qui coûtent tant de travail et de soin? Rien dure -t- il moins que les premières, rien davantage que les dernières? Mais rien aussi peut-il être moins considérable que ceiles-là, rien plus précieux que celles-ci? Qui voudroit mettre en comparaison ces plantes qui germent en une nuit, ces fleurs qu'un même jour voit

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éclore et flétrir, avec ces arbres qui portent leurs cimes dans les nues, et dont on ne peut reconnoître les accroissements que par le. nombre de leurs sèves, par la profondeur de leurs racines, par la force et par la bauteur de leurs tiges ? N'en est-il pas ainsi des métaux , des diamants , des perles et de toutes les raretés les plus exquises que l'avarice des bommes les oblige de fouiller dans les entrailles de la terre ou dans les abîmes de la mer? Plus les mines sont profondes , plus il faut et de peine et d'industrie pour les découvrir; plus riches sont les trésors, et plus aussi le soleil a-t-il employé de temps à les produire. jN'en faut-il pas autant dire des opérations de notre âme ? Ne sont-elles pas plus ou moins glorieuses à mesure qu'elles paroissent plus ou moins faciles et laborieuses? Soit donc qu'elles nous semblent douces ou épineuses, ce sont deux écueils d'un égal péril. Nous devons les éviter autant que nous pouvons , de crainte qu'une trop grande présomption ou un excès de défiance ne nous jettent dans Tun ou Tautre précipice, et ne nous rendent enfin toutes les choses difficiles, par le dégoût même des faciles. Omnia nobis difficilia, etiam facilium jastidio fecimus, dit un ancien.

Mais quand nous nous flatterions de pouvoir comprendre en un moment les questions les plus abstraites et les plus épineuses, les affaires les plus obscures et les moins intefligibles ; quand

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par la pureté do notre cœur et la droiture de notre esprit, nous serions assurés de ne prendre en aucune occasion d'autre parti que le plus juste, et de ne nous laisser jamais surprendre par le faux éclat des opinions plausibles et des raisons apparentes, cela enipéclieroit-il que, des trois facultés de notre âme , la première et la dernière ne demeurassent toujours stériles et infructueuses , si elles n'étoient secourues et rendues fertiles par la fécondité de la seconde ? Comme les images qui s'y reçoivent ne sont pas gravées sur du marbre avec un burin, ni tracées sur de la toile avec un pinceau, elles s'évanouissent presqu'aussitôt qu'elles ont été conçues, si Tonne cultive ces premières dispositions , si l'on ne les force de s'imprimer ces notions, de se les rendre familières par la méditation, et plus encore par un travail opiniâtre, seul capable de surmonter les premières difficultés.

La nature est un ricbe talent , nous l'avouons ; l'art est un grand secours , nous en tombons d'accord; mais l'exercice est la perfection de l'une et la consommation de l'autre. Sans la nature, rien ne commence; sans l'art, rien ne se polit; mais sans l'exercice, rien n'avance ce qui est commencé, ni ne consomme ce qui est avancé. Tout est âpre et épineux au commencement ; mais y a-t-il rien de si laborieux, qu'une constante assiduité ne puisse rendre facile; plus le travail est pénible, plus fissue n'en est-elle

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pas glorieuse et le souvenir agréable? Un laurier n'a pas plutôt couvert le front d'un vainqueur, qu'il perd la mémoire de toutes ses fatigues, qu'il oublie tous ses périls passés; et, quand personne n'en sauroit gré, la vertu toute seule n'en seroit-elle pas une assez digne récompense ?

Le feu agit sans cesse; les fleuves coulent toujours ., les torrens rompent tout ce qui s'oppose à leur course ; les oiseaux volent dans les airs ; les poissons nagent dans les eaux; tout le reste des animaux marchent ou rampent sur la terre; toute la nature est, aussi bien que son auteur, dans une continuelle action : serons-nous les seuls qui ne nous appliquerons pas à apprendre ce qui seul est capable de nous rendre et plus sages et plus écUurés ? Quoi donc! toute notre occupation ne sera-t-elle qu'une molle oisiveté ? ISe donnerons-nous au devoir que ce que nous ne pouvons donner à notre plaisir? Abandonnerons- Tious si souvent le Palais par de longues éclipses , pour prendre les divertissements du bal, de la chasse ou de la promenade, que l'on nous reconnoisse seulement pour sénateurs, parce que nous sommes inscrits dans le tableau, employés sur la liste; et, quand nous revenons dans nos places après une absence si peu légitime, ne paroîtrons-nous sur les fleurs de lys, que comme ces statues disposées dans des niches, et qui, faute d'agitation et de mouvement, semblent

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n'être destinées que pour amasser de la poussière et de Tordure ?

N'imitons pas ces âmes paresseuses et inutiles ; et comme rien ne peut être honorable , qui ne soit en même temps onéreux, n'estimons rien de si beau ni de si digne d'un magistrat, que de nous acquitter exactement de notre devoir, de vivre d'une manière conforme aux fonctions de nos charges, de n'écouter que les préceptes de la loi, de mépriser l'encens et les applaudissemens flatteurs , et de ne rien faire d'ailleurs qui nous puisse attirer la moindre haleine de la calomnie dont les coups, semblables à ceux de la foudre, laissent toujours quelque mauvaise odeur aux choses qu'ils touchent ; bref, que le premier soin d'un juge soit de conserver sa conscience et sa réputation sans tache, et le second de se ressouvenir que cette ombre de gloire produite par les acclamations de la voix publique, ressemble aux vents qui changent à toute heure, qui noircissent la face du ciel en un moment, et qui , dans un instant, font succéder les orages aux plus grandes sérénités.

Pour donc ne s'exposer pas à de si grands revers et de si fatales vicissitudes, l'unique but de ces sages assemblées n'étant que de réveiller , d'exciter la vertu endormie et languissante dans nos cœurs, nous ne pouvons prendre une meilleure résolution que de suivre le conseil de l'un des plus rares et des plus savans génies du pre-

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mier siècle des empereurs , c'est-à-dire de ne nous proposer jamais les choses ni comme entièrement faciles, ni comme entièrement difficiles : par ce moyen , nos bons desseins ne seront jamais ni trop négliges par un emportement de hardiesse et de confiance, ni rebutés par un excès de crainte et de pusillanimité.

Or, s'il y a quelqu'endroit où toutes ces dispositions soient particulièrement nécessaires , c'est dans cet auguste sanctuaire. Autant le ministère et le sacerdoce que nous exerçons sont illustres , autant devons-nous prendre garde à ne les considérer pas seulement comme une simple habitude morale , mais encore comme une science sublime qui approche le plus de la Divinité. Que l'on dise tant qu'on voudra, que comme la vérité est le spécifique objet de l'esprit, la justice est aussi la naturelle inclination de la volonté: tant de nuages en obscurcissent la lumière , tant de mauvaises situations et de fausses couleurs trompent les yeux les plus clairvoyants, et représentent les choses tout autrement qu'elles ne sont, qu'un juge ne sauroit trop se tenir sur ses gardes pour conserver cette pureté de cœur et cette liberté d'esprit, assiégé comme il l'est de tous côtés , non-seulement par les parties intéressées , mais par ses propres domestiques, et par ses meilleurs amis!

Si donc nous étions convaincus de l'essentielle dignité de notre condition; si nous étions forcement persuadés que cette portion de l'auto-

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1 i té SOU vei a lue (k)nt nous sommes Jes dépositaires, surpasse les emplois de toutes les autres professions , non tant par Téclat de la pourpre , ni par le pouvoir qu'elle a sur la vie, sur la mort, sur les biens el sur la fortune des hommes, parce qu'en cela le parti de la violence et de l'injustice pourroit être le plus avantageux- que par les rayons de sagesse qui Taccompagnent, qui conduisent ses pas, et par cette inflexible résolution de tenir toujours la balance droite, de rendre à chacun ce qui lui appartient; caractère si naturel aux princes et aux magistrats, qui leur donne tant de lustre et les distingue si fort du commun, que, dans l'opinion de Tun des premiers rois de Perse, celui-là doit être toujours estimé le plus grand qui est le plus juste : si enfin, l'on faisoit souvent une sérieuse réflexion sur toutes ces importantes vérités; si Ton s'étoit rendu toutes ces maximes, tant particulières que générales, tellement présentes et si claires, que l'erreur, le plus dangereux ennemi de l'esprit, le plus funeste séducteur de la volonté, en fût absolument bannie , ne concluerions-nous pas aussitôt, qu'il faut combattre sans relâche, et ne traiter la science des lois ni comme une chose iudilférenîe, ni comme un bien qui se puisse acquérir par le seul secours de la lumière naturelle, ou d'une belle et heureuse naissance, mais comme; une ohliga tion de nos charges , comme une dette h Tacquit de laquelle nous sommes engai^és par seiinent ;

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comme le sûr fondement de notre gloire, comme Tunique moyen d'éviter cet ëcueil , qu'un ancien appeîoit la honte de la facilité , et denous garantir du reproche de croire d'abord véritables, des paradoxes, des propositions fausses, captieuses, et, comme certaines et infaillibles, celles qui ne sont qu'apparentes et douteuses? Celte néf>Iigence est d'autant moins excusable dans les fonctions de la justice, que ceux qui l'exercent n'en peuvent rejeter la faute ni sur l'obscurité des causes et des procès soumis à leurs règlements , ni sur l'ignorance et la prévarication de ceux qui les défendent ; mais sur leur propre foiblesse , sur îe défaut d'expérience , de travail et de pénétration, ou sur le mépris qu'ils en font, quand ils y trouvent trop de facilité.

De là vient qu'entre ceux qui s'appliquent aux lettres humaines , dans les premières années de leur âge, et qui ont pris, dans les écoles, quelque légère teinture du droit civil, il s'en trouve beaucoup qui, au lieu d'entretenir et même d'augmenter le nombre de leurs premières notions , ont perdu celles qu'ils avoient acquises , ne prenant pas garde que toutes choses, non-seulement diminuent, mais s'anéantissent enfin quand elles sont négligées. Quas ad oculos non revocaniur sordes ipsâ colUgunt vetustate ; quod frequens agïtatio excrcet, memoriœ non subducitur quœ nihll perdit nisi quod sœpe non respexit ; car il en est de notre esprit comme des corps transparens, dont la net-

teté se salit et se trouble par la seule froideur d Tair , que Ton peut véritablement nommer l'image de la négligence. Aussi, combien de personnes qui, pour avoir regardé l'élude des maximes, des termes et des formalités du Palais comme une occupation désagréable , comme un travail trop difficile et trop rude, ont négligé, négligent encore le devoir le plus essentiel de leur profession ! Combien qui consument la force et la vivacité de leur génie en des recberches curieuses, se repaissent de connoissances qui n'ont rien de solide que leur inutilité, ni rien de plus certain qu'une grande perte de ce temps dont les moindres moments sont précieux! Ces vains amusements les dérobent à leur propre ministère ; faut-il s'étonner s'ils encourent le reproche fait par un philosophe, aux esprits délicats qui se plaignoient qu'on ne leur rendoit pas tout l'honneur dû à leur nnérite, à la dignité de leur naissance et de leurs charges : Possunt de aliis quam qui sibl ipsi non vacant; et leur plainte n'est-elle pas d'autant plus injuste, que les ordonnances et les décisions du droit civil et coutumier, n'ayant d'autre fondement que la droite raison et le sens naturel , elles peuvent être à toute heure en nos mains ? Un travail médiocre, soutenu par une forte résolution et entretenu par une continuelle assiduité, nous en peut donner une intelligence si claire; il nous en faciliteroit de telle sorte l'usage , qu'elles s'offriroient d'elles-mêmes sans avoir besoin ni de ces

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grands efforts, ni de cette longue persévérance qui font parvenir les esprits les moins élevés aux connoissances les plus ardues et les plus sublimes; de sorte que, pour réussir dans Tune et dans l'autre jurisprudence, et s'en rendre les principes et les textes familiers , toute la peine ne consiste qu'à désirer ardemment de s'en instruire, et à vouloir fortement les pratiquer. Avec ce louable soin, nous ne manquerions jamais d'en acquérir en peu de temps une parfaite habitude, et d'éprouver, après y avoir fait quelque progrès , le succès de ceux qui, s'étant embarqués en des voyages de long cours, sentent leur curiosité s'augmenter à mesure qu'ils avancent et font de nouvelles découvertes en des plages inconnues. Qu(î cette juste confiance ne soit pas pourtant une excuse à notre paresse ; car, encore que les principales et presque les seules difficultés qui accompagnent les fonctions de la justice et de la plus grande partie^des autres professions , ne se trouvent que dans les commencements; quoique l'étude et l'exercice de quelques années soient capables d'assurer le repos de toutes celles qui les suivent, tandis au contraire que la négligence et la débauche de quelques jours laissent une opiniâtre inquiétude d'esprit et un chagrin importun tout le reste de la vie, faut-il, toutefois, ne jamais se persuader, quelques progrès qu'on ait faits , quelque soin qu'on ait apporté pour les faire , que l'on puisse , sans un

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extrême péril , ni se relâcher du travail , ni se soustraire par cette nonchalance , les aliments (jui entretiennent ce leu divin , ni abandonner la culture par le seul moyen de laquelle cette heureuse et louable fertilité peut lon{^-temps se conserver ? Malheur à ceux qui considèrent l'obligation ([ue notre caractère nous impose , non -seulement de persévérer, mais d'avancer sans relâche dans le chemin de la vertu, plutôt comme une servitude importune que comme une heureuse nécessité ; <|ui établissent toute leur félicité dans le luxe , le libertinage et l'oisiveté , ou dans l'éclat et la pompe d'un équipage magnifique ; dans ces chimères que l'ambition leur suggère ; dans des visions , dans des espérances de grandeur et d'élévation qui ne leur conviennent point , et qu'ils ne posséderont jamais ! Comme l'inquiétude et le dérèglement de leur esprit leur inspirent ces sentiments , doit-on s'étonner s'ils sont dans une agfitation continuelle, et si toutes ces intrigues, ces commerces secrets,ces machines qu'ils remuent pour parvenir à leurs fins , aussi bien que cette foule de divertissements qu'ils recherchent avec tant d'ardeur, ne leur laissent enfin que de la lassitude , du repentir, du dégoût , de Tamertume et du trouble? Il faut que la source de cette félicité soit dans notre propre fond ; que toutes nos passions , soumises à l'empire de la raison, n'excitent plus d'orages dans la partie supérieure de notre âme;

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il faut donner des bornes à nos désirs , et étouffer, par la modestie, les emportements de la vanité ; il faut suppléer à tout ce qui nous manque des biens de la fortune , par une bonnête parcimonie et une sage médiocrité ; il faut , d'ailleurs, non-seulement honorer sa condition et la préférer à tant d'autres qu'un faux brillant fait paroîlre plus utiles, plus éminentes, mais encore se persuader que les fatigues et les épines qui s'y mêlent, n'en sont pas moins précieuses que le lustre et la dignité : il faut enfin se consacrer tout entier au public, et, par une noble émulation , faire tous les jours de nouveaux efforts pour atteindre, même s'il est possible surmonter ceux qui nous devancent ; pour n'être point retardé dans sa course , ne chercher ni d'autre trésor, ni d'autre récompense qu'une réputation solide, exempte de fard et de déguisement , et cimentée sur ces deux fondements inébranlables, la suffisance et la probité. 11 doit en être ainsi , d'autant plus que la Providence divine, bien qu'elle semble avoir préparé dans tout ce qu'on est obligé de faire par devoir, des dispositions capables d'en aplanir les difficultés, d'en appuyer la foiblesse et d'en soutenir la caducité, a surtout, par une grâce spéciale, attaché aux fonctions de la justice des avantages signalés qui ne se rencontrent jamais , ni dans l'usage d'aucun autre art, ni dans la pratique d'aucune autre vertu.

Le premier de ces privilèges est, que toutes les autres vertus sont teilenient assiégées par l'excès et le défaut, c'est-à-dire par le plus ou le moins, le trop ou le trop peu, qu'il est difficile de trouver le juste milieu entre ces deux extrémités. La justice , au contraire , n'a qu'un seul ennemi à combattre ; tout ce qui s'écarte de la rectitude est injuste ; et , pourvu qu'on tienne toujours la balance droite, pourvu qu'on ne la laisse pas incliner plus d'un côté que d'un autre, par intérêt ou par faveur, l'on ne sauroit jamais avoir trop de zèle , de rigueur et de sévérité pour maintenir la discipline , exterminer la chicane et proléger Tinnocence.

Le second est que , dans tous les arts , un ouvrage peut bien servir de modèle à un autre, mais jamais il ne s'en tirera copie qui approche de l'original ; jamais il ne sera parfaitement imité , si l'œil et la main de l'ouvrier n'y travaillent avec beaucoup de peine et d'industrie. Il n'en est pas ainsi dans les opérations de la justice ; et une maxime nettement établie par l'autorité du législateur ou par le préjugé des arrêts , sert par elle-même de règle, non -seulement à toutes les causes dont les espèces sont pareilles , mais encore à un nombre infini d'autres qui , bien qu'auparavant différentes, ont des principes commims.

Le troisième et le dernier avantage, c'est l'infaillible assurance du fruit qui en revient et de

la satisfaction qui en reste; car, comme le remarque ce grand génie , qui a ramassé tout ce qu'olTroit de plus rare la philosophie des Grecs et des Hébreux : les magistrats qui renoncent à toute sorie de divertissements et d'occupations étrangères , pour se dévouer aux fonctions de leurs charges , ressemblent à ceux qui n'élèvent que des plantes généreuses , dans la culture desquelles il n'y a d'années à ménager, qu'autant qu'il faut leur donner le loisir d'enfoncer leurs racines et de prendre leurs accroissements ; et non à ces autres qui , plus touchés d'un profit présent que des espérances de l'avenir, se contentent que la terre leur produise des arbrisseaux et des fleurs, dans le point de chaleur desquels on ne réussit pas toujours , et qui d'ailleurs, dans le renouvellement des saisons, exposés par leur foiblesse à l'ardeur du soleil, à la grêle , aux brouillards et à l'impétuosité des vents , et n'ayant pas assez de force pour résister à ces ennemis dangereux, périssent souvent par un excès de froid ou de chaud, de sécheresse ou d'humidité. Quant aux conceptions , dit-il , où l'art imite la nature, le premier soin qu'on prend pour en élever et conserver les tiges , et les mettre à l'épreuve des injures de l'air, leur donne une vigueur qui , s'augmentant toujours, produit des fruits continuels : fécondité admirable, que , pour la comprendre en un seul mot, ce même philosophe appelle o-'COKCi-^rroy.xTa , c'est-à-

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dire un fruit universel, perpétuel et solide, qui se répand sur toute sorte de lieux et se communique à toute sorte de personnes, de quelque âge et de quelque condition qu'elles puissent être !

Tel est, Messieurs, le glorieux état où paroîtra cette auguste compagnie, lorsque, tant en particulier qu'en général, tous ceux qui la composent formeront le dessein de n'établir leur satisfaction ni leur plus cher plaisir, que dans l'amour des choses honnêtes , dans la poursuite de ce qu'ils estimeront le plus utile pour le bien public et la dignité du sénat ; dans l'étude des maximes et des notions les plus faciles, les plus triviales, et dans les nobles efforts que l'on fait pour acquérir les plus laborieuses et les plus difficiles. Après y avoir apporté tous ses soins, n'avoir rien oublié de tout ce qui concerne les devoirs de la magistrature, et s'être signalé dans toute sorte d'occasions par une profonde érudition, par une inébranlable fermeté, on jouira, en pleine liberté, de cette paix du cœur, de ce repos de conscience qui suivent toujours les actions généreuses, et qui s'y trouvent inséparablement attachés.

Louange a Dieu.

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