‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 23 sur 45 · HUITIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

HUITIÈME MERCURIALE

Pour acquérir toutes les vertus de son état , un magistrat doit s'efforcer de surpasser les plus parfaits modèles.

ESSIEURS ,

Si l'on se persuade que les remontrances sont inutiles ; si Ton ne les renouvelle que comme des mystères et des actions de cérémonie qu'on ne veut pas entièrement abolir, ne seroit-ce point faute de connoître l'effet qu'elles doivent produire , et de faire réflexion qu'il n'y a que les gens de bien qui en puissent profiter? La loi étant donnée aux hommes pour les retenir dans leur devoir, elle propose quelquefois des récompenses à ceux qui observent soigneusement ses préceptes ; elle les accompagne quasi toujours de peines et de menaces pour empêcher qu'ils ne soient violés ; mais comme son but n'est que de maintenir la tranquillité publique , elle ne descend guère dans le détail : tout ce qu'elle commande ou qu'elle défend concernant la pureté des mœurs, n'est pas d'une grande étendue ; et si elle prescrit des règles plus austères aux magistrats, ce n'est pas tant dans l'espérance qu'on puisse , par autorité , les contraindre à s'y sou-

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mettre , que dans la vue de les exciter h bien iaire , et de leur marquer les routes qu ils doivent t^nir pour ne se pas égarer.

C'est ainsi qu'il faut entendre ce que TApotre nous enseigne : Que la loi n'est point établie pour les justes, parce que, quand elle ne seroit ni écrite ni publiée, ce quelle ordonne est gravé dans leur cœur; qu'ils embrassent, par inclination, ce que les autres ne pratiquent que par obéissance , et que la ferveur de leur zèle les lait aspirer à une plus baule perfection. Ces âmes éprouvées écoutent les exhortations avec plaisir; c'est pour elles un baume précieux dont elles ne manquent jamais de faire un bon usage.

Il se trouve encore des génies médiocres dont les aifections ne sont pas tout-à-fait déréglées , et qui , n'ayant pas assez de lumière pour discerner l'ombre d'avec le corps , la tolérance et la coutume d'avec la raison et la vérité , commettent des fautes par inadvertance, et se laissent séduire à des apparences trompeuses : rien n'est si facile que d'abuser de leur crédulité , de les entraîner en des sentiers détournés , et c'est ce qui rend leurs chutes plus fréquentes que mortelles ; en sorte qu'ils ont besoin d'un guide et d'une main secourables pour se redresser.

Il n'en est pas de même de ces esprits présomptueux qui, par une longue habitude, s'étant endurcis contre toute espèce de reproches, se vantent hardiment d'avoir secoué le joug de

la discipline. C'est en vain qu'une voix puissante les appelle et s'efi'orce de les retirer de leur assoupissement : tantôt ils sont charmés par les appâts de la volupté , tantôt embarrassés dans les lit'ns de quelque autre passion violente ; et, comme l'orgueil qui les domine rejette les avertissements les plus doux et les plus salutaires ; comme ils s'irritent , pour peu que l'on exagère la difformité des vices auxquels ils ont du penchant , on ne sauroit mieux faire que de les abandonner à leurs sens réprouvés.

Mais, bien qu'il se rencontre quelque coin de terre infertile où la bonne semence ne peut fructifier, l'on doit d'autant moins négliger la culture du reste de l'héritage , que le climat que nous habitons n'est pas devenu tellement stérile dans le déclin du monde , qu'il ne puisse encore en^ fanter des héros qui seront l'ornement de leur siècle et l'adaiiration de la postérité : Non est effeta Ligaria nobiîitatem pariundl , nec in temporum extremitate deposuil ; et, pour nous renfermer dans ce qui regarde l'administration de la justice , plusieurs de ses ministres ne sont-ils pas également illustres par leur suffisance et parleur probité? Leur mérite ne peut -il pas entrer en comparaison avec celui de nos ancêtres? Qui ne sera surpris d'étonnement de l'ardeur qui anime les jeunes gens à chercher dans les emplois de la robe, les occasions d'un travail ingrat et pénible, et de la diligence qu'ils apportent pour

s'instruire et pour se signaler? De là viennent cette profonde pénétration qui , au lieu de s'arrêter à Técorce et à la superficie , creuse jusqu'au vif dans les matières les plus cachées, et cette facilité merveilleuse qui conçoit d'abord les espèces qu'on lui propose, et se démêle sans peine des ruses , des faux-fuyants et des circuits artificieux de la chicane.

Cependant, pour atteindre au sommet de la montagne et se garantir des embûches qui nous environnent, il ne suffit pas d'avoir du brillant et de la vivacité : il faut réunir toutes les vertus morales et intellectuelles ; et plus l'on s'avance avec vitesse , plus l'on doit prendre des précautions contre la lassitude et le dégoût. La noblesse du sang et les premières teintures de l'éducation sont sans doute d'heureuses dispositions pour bien commencer sa carrière et s'attirer la faveur des spectateurs : rien pourtant n'est plus périlleux que d'avoir trop de confiance à tous les secours qui nous viennent du dehors ; et l'on tombe bientôt dans l'anéantissement et dans le mépris, si l'on n'ajoute de sa part aucun relief au lustre que l'on emprunte de sa famille.

Quand on est poussé d'une généreuse émulation, quand on veut se distinguer de la foule. Ton ne sauroit donc se former une idée trop excellente de sa profession : car il est malaisé de réussir, si parmi les portraits des grands personnages qui ont rempli avec tant d'approba-

tion nos places, nous n'en choisissons quelqu'un pour nous servir de modèle, ou si nous ne traçons un nouveau crayon, en rassemblant ce que les autres ont de plus rare et de plus exquis.

En efl'et , lorsqu'on se réduit à n'envisager qu'un seul exemplaire qui tient lieu de précepteur et de maître ; lorsqu'on s'impose la nécessite de suivre en toute chose son air et sa méthode , et de souscrire à ses sentiments sans examen et sans réserve, la copie cède toujours à l'original ; une imitation servile n'a rien que de rampant , et ne sauroit prendre un vol bien élevé. D'ailleurs, on ne s'est pas plutôt enrôlé dans une secte , qu'on en défend avec opiniâtreté les erreurs et les visions ; l'on a tant de déférence pour celui qui en est le fondateur, que l'on révère jusqu'à ses défauts et à ses foiblesses, en telle sorte que la prévention nous fait encore plus souvent adorer des idoles que la flatterie.

N'est-ce pas ainsi que ceux qui s'érigent en réformateurs . citent sans cesse avec éloge ce qui s"est fait dans les temps les plus reculés? Ils ne parlent que de la vigueur intrépide des anciens; ils se plaignent qu'en renonçant à leur austérité, nous laissons insensiblement évanouir, par notre mollesse, les principaux avantages de notre condition. Mais, quoiqu'ils veuillent dire que toutes les digues sont renversées , que rien n'empêche plus que le torrent de la malice ne se déborde sur la iacc de la terre , l'injustice et l'oppression , bien

loin de demeurer toujours victorieuses, sont à toute heure combattues et terrassées par des adversaires redoutables; rinnocence et la bonne cause ne trouvent pas moins à présent que par le passé un asile inviolable au pied de ce tribunal, et les résolutions qui s'y prennent n'ont point d'autre niveau que la droiture et ré(|uité.

Si en quelques rencontres nos vœux ne sont pas exaucés ; si nous avons l'infortune de ne pouvoir secourir le public, pourquoi nous imputer que c'est la timidité qui nous lie la langue et nous fait préférer une servitude tranquille à une généreuse liberté ? Ne sait-on pas qu'il y a des conjonctures où l'on doit fléchir et user d'une dissimulation prudente , plutôt que de se porter à de fâcheuses extrémités ? Le pilote qui entreprend un voyage de long cours n'a pas toujours les vents en poupe ; et, pour faire une heureuse navigation, il faut quelquefois ployer toutes les voiles, quitter la route droite , prendre des détours, éviter les courants impétueux, se tenir à la rade ou relâcher dans un port, pour y trouver de l'abri. C'est beaucoup d'arrêter le progrès du libertinage , de déraciner les vices monstrueux et de conserver quelque apparence de pudeur et de modestie ; et ne seroit-ce pas un projet chimérique , de vouloir bannir entièrement le luxe et ramener la frugalité de nos pères? Si les décrets souverains s'abolissent tôt ou tard, <{nand ils accablent les peuples d'un fardeau

trop pesant , et ne sont pas au goût des ministres qui en doivent promouvoir rexëcution ; si la philosophie de Zenon est encore plus opposée que celle d'Epicure à la police et au gouvernement des empires , n'est il pas plus expédient de s'adoucir et de se contenter d'une vertu commune et sociable, que de rebuter, par une affreuse sévérité , ceux que Ton veut induire à rentrer en eux-mêmes et à se réformer?

Ce n'estpas que Ton puisse approuver ni même souffrir, sans indignation, la condescendance délicate de ces docteurs relâchés, à qui toutes sortes d'opinions paroissent vraisemblables, et qui, parla, excusent les crimes les plus énormes. Kicn n'est si propre à ruiner la morale , que la licence que l'on se donne d'en altérer les maximes par des interprétations captieuses, et de les accommoder aux mouvements de son cœur. D'ailleurs, quand on pourroit être quelquefois moins rigide pour les autres, le plus sûr est de marcher dans la voie étroite, de s'abstenir même des choses permises qui ressemblent à celles qui sont défendues , et de tout ce qui est capable de choquer la bienséance , ou d'exciter du murmure.

Malheur à ceux qui se persuadent que leur charge leur attribue le droit de faire injure à qui bon leur semble, sans crainte d'en recevoir; qu'ils peuvent s'abandonner à la paresse, consumer dans le jeu , dans la bonne chère et dans la débauche, tous les moments de leur loisir, et

s'ahsenter du palais avec d'autant plus de facilité qu'ils n'y représentent d'ordinaire qu'un personnage muet. Si Ton n'exerce plus à présent de censure rigoureuse contre ces égarements, lout ce que nous faisons de bien ou de mal est mis dans la balance par des juges incorruptibles qui ne nous flattent point; et quand on n'a rien pour se rendre recommandable, lorsque l'on se dépouille en quelque sorte de sa dignité par son peu d'application , on ne se concilie guère de respect au dehors, ni de crédit parmi ses confrères.

Comment pourroit-on représenter l'inquiétude d'un plaideur qui sollicite une affaire avec empressement, et qui ne sauroit obtenir d'audience favorable, de la plupart de ceux qui la doivent décider ? Tantôt ils sont absents de leurs maisons pour le reste du jour; tantôt le soin de leur parure ou quelqu' autre bagatelle les amuse ; tantôt l'insolence d'un valet refuse d'introduire un misérable client auprès de son maître ; et ensuite, lorsqu'il se laisse aborder un moment, on le trouve disirait, et l'entretien le plus court lui devient importun , pour peu qu'il retarde une promenade ou une visite.

Quelles couleurs seroient assez naïves pour peindre le désespoir d'un autre qui, s'étant épuisé pour instruire son rapporteur, de vive voix ou par écrit, découvre, ou par un silence stupide, ou par des mots qui lui échappent , qu'il ne comprend ni le fait , ni les questions de son procès !

etcomme aucun d'eux n'oublie de marquer notre caractère dans le récit qu'il fait de ses aventures ; comme du concours de tous ce^ suffrages se forme l'opinion que l'on conçoit de notre bonne ou mauvaise conduite , il arrive que , quelqu'adresse que nous ayions à nous travestir, il est impossible de cacher ni notre ignorance ni nos emportemens ; et soit que ravaricc ou l'ambition nous possède, soit que notre fierté, jointe à un humeur inégale , excite des querelles indéentes ; soit que nous ne puissions résister à la compassion et aux prières de nos amis , soit que nos proches ou nos domestiques nous gouvernent; soit enfin que, pour nous déterminer, nous ayions besoin de lumières empruntées, rien de tout cela n'échappe ni à l'envie qui nous observe d'un œil jaloux, ni à la curiosité de ceux qui ont dessein de nous pénétrer.

Après cela, n'est-il pas aisé de conclure que le meilleur moyen de conserver sa réputation sans tache, et de se mettre au-dessus des atteintes de la médisance, est d'imiter la sagesse de ces vieux sénateurs qui, par la lecture, l'expérience et la méditation, s'étoient acquis une intelligence parfaite de toutes les parties de la jurisprudence? Leur manière d'agir avoit peut-être quelque chose de rude, et qui ne convient point à la politesse que nous affectons : on ne les voyoit j)as, dans un équipage pompeux , suivis d'une livrée nombreuse, s'assujettir à tous les caprices de la mode,

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disputer avec les courtisans, de la magnificence des habits; et bien loin d'être dans une perpétuelle agitation pour augmenter leur fortune par des voies indirectes, la parcimonie étoit la source inépuisable de leurs richesses, et le plus assuré de tous leurs revenus. Mais, au milieu de cette simplicité, leur présence imprimoit tant de vénération, que les plus libertins n'auroient osé commettre la moindre indécence à leur vue. Il ne falloit point d'entremise, de ressorts ni de machines pour avoir accès auprès d'eux : leur gravité n'étoit ni farouche ni fastueuse, et leurs discours sans fard exprimoient leurs pensées avec beaucoup de force et d'énergie. Ils exerçoient la qualité de médiateurs entre le prince et ses sujets, dans toute son étendue, et leur désintéressement ne donnant aucun prétexte de les soupçonner de cabale ou de contradiction affectée , leurs délibérations étoient reçues comme des oracles par toutes les nations du monde. Aussi, comme l'autorité de cet auguste corps ne s'est éclipsée, et que nous n'avons perdu tant de trésors et de belles prérogatives, qu'à mesure que la discipline intérieure a commencé à se relâcher et à se corrompre ; comme c'est sous l'amorce d'un profit médiocre et de quelques promesses ambiguës, qu'on est entré dans une honteuse dépendance, les efforts que nous ferons pour recueillir le débris de ce naufrage ne seront pas tout-à-fait inutiles si nous avons assez de vi-

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giieiir, de courage et d'industrie, pour atteindre et égaler les plus fameux exemples de Fantiquité. Dans cette vue, il faut si bien épurer tous nos désirs, qu'après avoir séparé, dans le creuset, les choses précieuses de celles qui n'ont rien que de grossier et de terrestre, notre bouche soit, pour user des termes de l'Ecriture , l'organe de la divinité: il faut nous rendre le travail tellement agréable et familier, qu'il nous tienne heu de plaisir; il faut encore, dans l'incertitude, être plutôt du parti de la sévérité que de celui de l'indulgence: il faut, outre cela, se souvenir qu'un roi de Perse, ayant offert aux Athéniens de rebâtir leur ville d'une structure admirable, et de transformer leurs cabanes en de superbes palais, ils crurent ne pouvoir, sans impiété, détruire la demeure de Thésée et le temple de Minerve ; il faut aussi se remettre en nriémoire que , par le même motif, le Capltole fut rétabli sur les fondements et les vestiges de sa première construction, les dieux n'ayant pas permis d'y apporter aucun changement : c'est-à-dire, qu'il faut éviter toute sorte de nouveautés, de quelque couleur spécieuse qu'elles paroissent revêtues. Il faut enfin, pour remplir tous les devoirs de notre profession, et nous procurer le calme et la paix au dedans et au dehors, avoir un peu de complaisance, beaucoup de zèle et de fermeté.

Louange a Dieu.

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