‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 24 sur 45 · NEUVIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME MERCURIALE

De la «cience.

Messieurs ,

A-t-on jamais douté que la connoissance des lois ne soit nécessaire aux magistrats, et peuton n'être pas saisi d'étonnement quand on remarque que la plupart de ceux qui entrent maintenant dans les charges semblent être prévenus d'un sentiment tout opposé ? Ils n'oublient rien pour obtenir des dispenses d'âge et de service ; et, soit que la présomption les aveugle, soit qu'ils se laissent entraîner au torrent des mauvais exemples, ils ne prennent aucun soin de se rendre capables de la profession qu ils veulent exercer.

Ne seroit-ce point qu'ils se rangent du parti de ces philosophes critiques, qui nous reprochent qu'on ne découTre que de l'incertitude dans l'édit du préteur, dans les réponses des jurisconsultes, dans les décrets des empereurs, et dans tout ce que nous appelons les Institutcs , le Digeste, le Code et les NovelJes ; qui exagfVent ensuite et les motifs de ces décisions, et leur diversité qui fournit un fonds inépuisable de

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dispute, quelques distinctions subtiles que les interprètes emploient pour les concilier ; qui représentent aussi comme quelque chose de monstrueux , la variété presque infinie de nos coutumes dont quelques-unes contiennent des dispositions en apparence absurdes ; qui ajoutent encore que les canonistes, en ce qui ne concerne pas le culte de la religion, sont partagés dans leurs opinions, et que le plus grand nombre abandonne la sévérité de la morale chrétienne , pour pénétrer du côté de l'indulgence et du relâchement ; et qui enfin se plaignent que l'embarras et la multiplicité des procédures et des formalités judiciaires sont bien moins des digues élevées contre l'oppression , contre la violence , que des pièges tendus à Tinnocence, à la simplicité , et que ce que Ton dit être des moyens infaillibles de terminer les procès , en rendant et faisant connoître à chacun ce qui lui appartient , ne sont que des inventions pour les multipher et les rendre immortels ?

Que si d'ailleurs l'on se persuade qu'il est malaisé de s'enoag^er dans la lecture de tant de volumes et d'auteurs qui souvent s'expriment en des termes barbares ; si la vie la plus longue peut à peine suffire pour ramasser une partie do6 notions dont on a besoin , quand on se dispose à prendre quelque teinture de l'une et de fautre jurisprudence, qui oseroit assurer que la paresse et le libertinage n'ont point de part à ces réflexions?

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Et (jiiaiid elles seroient sincères et sérieuses, elles jjeuveiit être un sujet de délibérer si Ton iloit clioisir un emploi si laborieux; mais, soit <|ue Ton souscrive au précepte de Pytbaiijore , (jui défend à ses disciples de se mêler du gouvernement politique, soit que Von ne se sente pas assez de vigueur et de courage pour s'acquitter avec approbation d'un ministère si important , ne vaut-il pas mieux renoncer à l'éclat de la pourpre , par une défiance modeste , ou différer au moins de s'en revêtir, jusqu'à ce qu'on soit en état d'en maintenir le lustre, (jue de mettre tout en usage pour aniiciper le temps ordinaire, et pour être reçu dans le sénat sans avoir ni la suffisance , ni les autres talents désirés , parmi toutes les nations , en la personne des juges ?

Sans parler des exemples qui nous marquent que ces courses ambitieuses et précipitées sont souvent suivies d'une chute funeste, l'autorité de cette auguste compagnie , la créance qu'elle se concilie au dehors , le respect qu'on rend à ses arrêts , et toutes les autres prérogatives dont nous ne saurions être trop jaloux, ne se mesurentelles pas par le mérite des membres qui la composent? Il en arrive quelle perd une partie de ses avantages quand lintelligence de plusieurs d'entre eux est si courte, que la moindre question les embarrasse, et qu'ils ne peuvent ni fornier des doutes, ni les résoudre: quand <>n en

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voit d'autres qui se plongent dans la débauche d'une manière scandaleuse , qui s'absentent du Palais sans scrupule , qui ne laissent échapper aucune occasion de se divertir, qui regardent les ornements de leur magistrature comme un fardeau importun , et qui s'abandonnent de telle sorte aux caprices de la mode, qu'ils se dispensent de toutes les règles que la bienséance nous prescrit , en voulant imiter le luxe et la magnificence des courtisans.

Bien que cette mauvaise conduite ne soit pas générale ; bien que les désordres les plus fréquents s'arrêtent à l'écorce et n'engendrent jamais de pourriture au dedans, ces choses, petites et légères en apparence , sont exposées aux yeux de tout ce qui nous environne ; elles passent quelquefois jusqu'à cet excès d'indécence , qu'on en fait des peintures grotesques et ridicules qui , j)orlées partout , servent de prétexte à nous rendre de mauvais offices, et donnent satire à la matière de nous insulter.

De là vient que si le pouvoir du Parlement est presque entièrement éclipsé ; si Ton érige , sans sa participation, de nouveaux tribunaux; si, par d'autres voies, l'on détourne de notre juridiction beaucoup d'affaires civiles et criminelles, ecclésiastiques et profanes , nous ne devons point nous en prendre à des causes étrangères qui affectent de nous abaisser. Il faut plutôt examiner de bonne foi si cet affoiblissement de nos

forces ne vient point d'un principe de corruption intérieure ; et, après cette méditation , chercher, dans les avertissements de la morale , des remèdes au mal qui nous accable , et songei nlutot à nous corriger qu'à nous plaindre.

Outre les autres motifs qui nous sollicitent de faire sans cesse de nouveaux progrès dans les sciences convenables à notre condition, et de nous rendre , par une généreuse émulation , meilleurs et plus habiles , le désir de plaire au plus grand et au plus sage de tous les rois, ne doit-il pas redoubler notre ferveur; et puisque l'un et l'autre hémisphère sont encore plus remplis de Tadmiration de ses vertus que de la terreur de ses armes ; puisque toute la nature lui rend à l'envi ses hommages; que le ciel, par une protection visible, a tant de fois secondé ses desseins ; puisqu'après avoir poussé de toutes parts ses victoires et ses conquêtes, et jeté l'épouvante parmi ses ennemis , il leur donne tout d'un coup des marques si éclatantes de sa modération et de son équité, qu'ils reçoivent comme nn'bienfait les conditions de la paix qu'il leur offre, et qu'il devient ensuite le médiateur et l'arbitre de tous les différents, souffrirons -nous qu'on nous reproche que ce monarque tout brillant de gloire , au milieu de tant de fameux exploits et d'actions héroïques qui lui ont acquis une réputation immortelle , trouve moins de déférence à ses ordres dans ce temple où les oracles se

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rendent en son nom, que dans le reste de l'u-

nivers ?

Et si Ton est obligé d'avouer que Dieu, qui est la justice , semble n'avoir établi les princes que pour en être les dispensateurs ; que le pouvoir qu'il leur attribue sur la vie et sur les biens de leurs sujets est le plus noble fleuron de leur couronne ; que le soin de tenir la balance dans un juste équilibre, et d'empêcher que les officiers qu'ils commettent pour tenir leur place et leur servir d'organe n'abusent de ce dépôt précieux, doit être le principal objet de leurs occupations laborieuses ; si d'ailleurs l'Ecriture menace d'une entière réprobation et de toutes sortes d'infortunes les puissances qui président sur la terre , lorsque l'injustice triomphe dans les provinces qui leur sont soumises ; si par là , leur nom devient odieux et leur trône chancelant ; si , quelque recommandables que soient d'ailleurs les souverains par mille rares qualités , et pour avoir étendu bien loin les bornes de leur domination , ils ne saiiroient s'attirer l'amour et la bénédiction des peuples , ni rendre leur règne heureux et florissant , en ne maintenant point l'autorité des lois et la droiture dans les jugements , n'avons-nous pas cette satisfaction que l'ange tutélaire qui nous gouverne s'applique sans relâche à réformer son Etat dans toutes ses parties ; qu'il ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de voir la justice bien administrée , d'effacer

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les taches qui en ternissent la pureté, et de fermer rentrée des tribunaux qui sont comme le sanctuaire de la royauté , à ceux qui , par leur peu de lumières et de doctrine , ou par le dérèglement de leurs mœurs , sont indignes du rang où ils aspirent ?

C'est dans cette vue qu'il a fait de temps en temps publier un grand nond)re (fordonnances; et les précautions portées par la dernière déclaration pour le temps d'études , pour l'obligation de fréquenter le barreau , et pour la rigueur de l'examen , ne sont-elles pas des preuves infaillibles qu'étant instruit de l'indulgence qui s'est prati(|uée depuis quelques années dans les réceptions , il ne veut plus que les offices de judicature soient possédés par des personnes qui n'ont ni érudition, ni expérience? Le moyen le plus sur de nous concilier ses bonnes grâces et sa protection , ce n'est donc pas de paroîire souvent en sa présence et de se mêler dans la foule des courtisans : c'est plutôt d'être fidèles économes du trésor qui nous est confié ; de ne suivre dans nos délibérations d'autre guide que la loi et la raison , et de si bien faire , par notre vigilance et par une juste sévérité, que les ?dits dont l'exécution nous appartient, soient observés dans la ville capitale du royaume et dans tous les lieux de notre ressort : c'est encore de n'autoriser jamais, par une molle condescendance, ni 'insolence et l'avidité de nos clercs, ni les con-

eussions des juges subalternes, ni le désordre des greffes, dont les droits multiplies à Tinfini réduisent les plaideurs dans l'impuissance de poursuivre leur procès ; ni les surprises des procureurs , leurs ruses ainsi que leurs fuites ; ni la liberté que les huissiers se donnent de ne pas porter eux-mêmes les exploits , et de s'embarrasser par là en des fautes punissables: c'est, en outre, d'être assidus dans nos places, d'expédier les affaires qui passent par notre canal, avec une diligence qui ne soit ni précipitée , ni suspecte d'affection ; c'est enfin , d'agir toujours d'une manière uniforme , d'avoir la probité, le désintéressement, la modération et lès autres qualités éminentes de nos ancêtres , et de nous distinguer beaucoup plus par notre mérite, que par le poste où nous sommes élevés.

Mais , pour monter à ce degré de perfection , ce n'est pas assez de faire des vœux, de n'avoir que de bonnes intentions et un zèle trèsépuré pour le rétablissement de la discipline; et l'on commet souvent des fautes irréparables, quand on marche dans l'obscurité , quand la lueur qui nous conduit est trop foible pour nous faire discerner le vrai d'avec le faux. Que Ton dise tant qu'on voudra qu'autant de fois que l'intérêt, l'ambition ou quelqu'autre passion violente nous engagent d'opiner contre les mouvements de notre conscience et de prendre la résolution déterminée de servir nos amis, quelqu'injuste que soit leur

]ir»'tenlion , plus on a de science et de capa i ili-, plus on se rend redoutable, et fju'il n'est p.is aisé de résister à la subtilité d'un esprit pénitrant qui s'abandonne à mal faire: ne sait-on pas que ces égarements sont rares, et qu'il faut (juelque cbose de plus que des exhortations et des remontrances, poiir réprimer les vices monstrueux ; et nous n'avons garde de croire qu'aucun de ceux qui composent cetle illustre assemblée, veuille jamais renoncer aux sentiments que l'honneur et la vertu inspirent à tous les gens de bien.

L'on en peut conclure que quand il arrive des mécomptes dans les jugements, c'est que l'on ne convient pas des maximes. Outre que la paresse nous tient engourdis, et que les amorces de la volupté nous détournent du commerce des livres, de la retraite du cabinet et de toutes les choses où l'on ne peut réussir que par le travail, rien n'est plus commode, pour élre toujours maître de son suffrage et en disposer, tantôt par faveur et par reconnoissance, tantôt par caprice et par ressentiment, que de confondre la vraisemblance et la vérité, et de se déclarer ennemi de toute sorte de décisions et de règlements.

La négligence que l'on apporte à se rendre familiers les principes de la jurisprudence romaine et du droit français, n'est-ce pas ce qui fait que, pour peu c|u'une controverse soit épineuse, on est exposé à prendre le change, et qu'on se laisse éblouir par les apparences trompeuses

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d'une fausse opinion ? C'est en vain qu'on relève une difficulté et qu'on ouvre un avis , quand, pour appuyer son raisonnement, oh ne cite ni le texte de la loi et de la coutume, ni l'autorité des docteurs; et comment se garantir de surprise, lorsqu'on n'a pas seulement une légère idée des premiers élémens de la pratique ; lorsque les procédures qui se font pour parvenir à l'instruc" lion d'une instance, et les formalités les plus ordinaires, sont pour nous des mystères et des énigmes?

Bien loin d'espérer qu'on puisse devenir un grand magistrat avec un peu de génie , de sens commun, de hardiesse et de vivacité ; quand on se laisse charmer par les illusions flatteuses de la vanité, on tombe bientôt dans le relâchement, et rien ne retarde tant nos progrès que la bonne opinion que nous concevons de notre suffisance, sur la foi des applaudissements qu'on donne à nos premières épreuves. Pour éviter cet écueil , ne considérons pas les places où nous sommes assis, comme des occasions de licence, moins encore comme des titres d'honneur qui n'ont aucune fonction nécessaire , et qui nous permettent de croupir dans l'oisiveté ; mais plutôt comme un sacerdoce royal dont les devoirs sont pénibles et qui demande une résidence exacte, uue servitude glorieuse qui nous obligent de consacrer au public tous les moments de notre loisir. Et si, emportés par la foule des divertisse-

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monts, nous n'avons pas d'abord acquis un grand fonds de doctrine et de littérature , serons-nous assez lâches pour vieillir dans l'ignorance, et pour ne pas faire toute sorte d'efTorts afin de sortir de cet abîme, et de dissiper ces ténèbres qui nous couvrent de confusion? Quelque contrainte que Ton souffre quand on préfTre les occupations sérieuses aux amusements et auxbagatelles , qu'on ne lâche point la bride à l'impétuosité de ses désirs, et que, dans tous les lieux où l'on aborde , Ton conserve, par sa modestie, par ses actions et par ses paroles , la gravité d'un sénateur. Il n'est point de joug, pour rude qu'il paroisse, que le temps n'adoucisse, lorsqu'il est volontaire. L'habitude que l'on contracte parmi les fatigues inséparables de notre ministère, les rend légères et agréables ; et puisque nous y sommes dévoués , Messieurs, n'est -il pas plus honnête de persévérer avec courage , que d'en témoigner du dégoût? Et comme la source des grâces n'est pas tarie; comme ceux qui excellent dans toute sorte de professions, recueillent d'ordinaire une moisson abondante, on ne doit point craindre qu'une intelligence sublime, une fermeté que rien ne sauroit ébranler, et une vertu à l'épreuve des tentations les plus délicates, demeurent jamais sans récompense; et encore que, dans cette assiette heureuse et tranquille, on ne méprise pas avec fierté les présens que le ciel nous envoie ,

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on ne les recherche point avec trop d'inquiétude et d'empressement; Ton se contente de cette approbation générale , de cette estime précieuse qui accompagnent toujours les hommes illustres, font passer leur nom et leur réputation jusqu'à la postérité la plus reculée , et sont ainsi préférables à tous les trésors de la terre.

Louange a Dieu.

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