ONZIEME MERCURIALE
Comparaison de la justice avec rarcbitectiire. — Il faut être appliqué , ne rien donner à la faveur. — Louange des magistrats.
C'est une pensée du prince de TAcadémie ^ qu'il peut avoir empruntée des livres de Moïse , que Dieu a tiré tous les êtres de l'univers, d'un chaos et d'un abîme de confusion ; que , les ayant placés dans un ordre et une situation convenables, il a déterminé leurs emplois, et que sa prévoyance s'applique sans relâche à les faire agir, à les conserver dans les postes qu'ils occupent. Eh! n'est-ce pas aussi laprincipale fin de ces préceptes adorables , de ces tables du Décalogue^ qui n'ont été données aux hommes que pour fortifier la lumière naturelle, et leur marquer les différents degrés de subordination et les devoirs qui y sont attachés ?
De là vient que toutes les lois qui concernent la police des Etats ont pour but d'établir une règle certaine qui serve à mesurer nos actions et à connoître si elles sont conformes à la justice et à la raison ; et cette sage économie qui met chaque
chose en sa place, s'appelle du nom d'ordonnance, aussi bien dans la distribution des parties d'un bâtiment que dans les édits émanés de la puissance souveraine.
Mais , quelque nobles que soient les idées d un législateur ou d'un architecte , ils ont besoin que tant de mains et d'esprits de différents caractères concourent à l'exécution de leur dessein, qu'il leur est impossible de les diriger tous dans leurs opérations singulières , avec une égale application ; aussi, comme de la fidélité, du zèle et de l'industrie de ceux qu'ils emploient, dépend d'ordinaire le bon ou le mauvais succès de leurs entreprises, et que le public leur en impute les fautes et la négligence, ils ne sauroient apporter trop d'exactitude et de précaution dans le choix des ouvriers auxquels ils commettent le soin et Tinspection du détail, surtout quand ils les destinent à quelque ministère important.
Ne seroit-ce point, Messieurs, dans cette vue , que l'Ecriture nous apprend que la sagesse travaille elle-même à se préparer une demeure : Sapientia œdijïcavit slhi domum [Vvow, c. o, v. i)? Et bien que cette méditation se puisse étendre à toute la conduite de la vie, n'est-il pas plus naturel de la renfermer dans l'intérieur des familles, dans tout ce qui regarde les offices mutuels et les bienséances domestiques ?
Nous n'ignorons pas que Sénèque désavoue que l'architecture tir<^ son origine de la philoso-
phie : il soutient que la plupart des arts ayant été inventés par l'avarice , pour plaire et flatter l'ambition et la vanité, ce qu'ils produisent de plus rare et de plus curieux ne fait qu'augaienter le luxe et corrompre les mœurs ; mais cette doctrine est trop austère. Les Stoïciens qui ont avancé ces maximes ne les ont jamais pratiquées ; et tant s'en faut que Ton doive donner à la vertu un visage farouche , et la dépouiller des sentiments d'humanité , qu'au contraire , elle n'inspire que de la douceur et de la civilité ; et Cicéron appelle le fondateur d'une secte qui invitoit ses disciples à la joie et à la recherche des plaisirs innocents , architectum beatœ vitœ.
Il ne sera pourtant pas inutile d'observer que l'Aréopage a été long-temps couvert de terre, et le Capitole de chaume; et cette simplicité rustique a contribué à rendre Rome et Athènes les villes capitales du monde. Ce n'est que dans le dernier siècle qu'on a commencé en France de bâtir et de parler avec politesse; les édifices les plus superbes n'étoient auparavant que des masses de pierres solides , et souvent propres pour se défendre d'insulte , mais sans aucune proportion ni symétrie. Les orateurs , embarrassant leurs discours d'un long tissu de citations , les rendoient ennuyeux, lors même qu'ils étoient remplis d'érudition et de bon sens; et à mesure que l'on a purgé notre langue des termes barbares , à mesure que l'on a cultivé l'éloquence , l'on a
trouvé le secret de se loger d'une manière plus commode et plus agréable ; et cette nouvelle structure , cette dextérité à ménager la place et à disposer des appartements , n'a rien qui soit sujet à la censure , pourvu que Ton demeure dans une juste modération, et que Ton ne s'engage pas au-delà de sa condition et de ses forces. La prudence permet et conseille de s'accommoder à l'usage; et quoique nous ne puissions trop honorer la frugalité et la modestie de nos pères, il n'est pas possible ni de les imiter sans réserve, ni de suivre entièrement leurs traces , soit pour les habits , soit pour les meubles ou pour le nonibre des valets : il suffit de ne pas déférer aveuglément à tous les caprices de la mode , et de n'être point aussi idolâtres des vieilles coutumes qui s'abolissent insensiblement ; il faut éviter d'un côté l'éclat et le faste , et de l'autre l'affectation d'une épargne sordide et d'une excessive sévérité.
Mais dansrincertitude,leplus sûr est de prendre le parti de la retenue ; et l'on se doit d'autant moins laisser charmer par les amorces de la volupté, et emporter au torrent du libertinage, que le jeu , la bonne chère et les divertissements qui se continuent dans la nuit, altèrentla santé et ne sont guère compatibles avec l'assiduité de nos charges. Estce la superfluité d'une table délicate ou la pompe d'un équipage magnifique , qui nous peuvent rendre recommandables , et nous donner de la
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réputation? Cette chimère de grandeur, ce désir impatient d'égaler Tostentation des courtisans et des financiers, n'a-t-il pas déshonoré la robe et avili notre ministère ? et outre qu'il n'y a que les favoris de la fortune qui puissent soutenir ces folles dépenses et ne se pas abîmer, ils n'en tirent d'ailleurs que l'avantage de mieux faire remarquer les taches de leur origine et la bassesse de leur extraction.
Au lieu donc d'être jaloux de cette prospérité passagère, et de nous plonger dans le luxe par une malheureuse émulation , méprisons ces bagatelles, assurés de trouver des biens plus durables dans nous-mêmes, et dans Texercice de notre profession.
Rien, en effet, est-il plus honteux et plus misérable que l'avidité de ces âmes rampantes qui se dévouent h une lâche servitude , dans l'espérance de quelque légère gratification, et dont la condescendance est sans bornes pour tout ce qui leur peut apporter de la pratique et du profit; ne se proposant que d'accumuler des richesses, n'ayant d'autre objet que d'augmenter leurs revenus, et de satisfaire à des profusions indiscrètes ? JLhl n'est-ce pas ce qui a lait dire à Job, qu'on les pouvoit comparer aux animaux qui dévorent le soir ce qu'ils ont construit le matin : œdificmit slcut tinea (ou, selon une autie version, sicularaned) domiim suam, et sicutcuslosfecitiimbia-' cufumÇ Joh, c. 27, V. i8)? Et quand la chaleur et
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rinquiétude de quelque passion déréglée nous entraîne avec tant de violence , que notre loisir et notre vigueur se consomment dans les plaisirs et dans la débauche ; pour pou que Ton persévère dans ces emportements , ne devient-on pas incapable de toutes les occupations sérieuses ? Si Ton fait quelque légère tentative de quitter ces vains amusements, et de se remettre au travail, on ne rencontre que des obstacles et du dégoût; l'on ne recueille d'autre fruit de cette volonté stérile que le reproche du prophète : JSumquid (Judœi) œdiji€are poterunt lapides de acervis pulveris^ qui coinbusti su ni ( II. Esdr. , c. 4 , v. 2 ).'^
Le seul remède pour se garantir de cette menace formidable, est de n'employer dans ses ouvrages, que des pierres dures et vives, pour user des termes de l'Ecriture , et de se souvenir que la véritable piété ne consiste pas à ériger des autels , mais à réformer ses mauvaises habitudes , à adoucir la divinité par un culte religieux, et, par un bon usage des dons de la nature et des grâces du ciel, mériter d'en obtenir l'abondance et l'accroissement. Après cela, qui peut douter que le marbre, le bronze, For, l'argent et toutes les autres matières corruptibles, que la dévotion des princes et des peuples fait servir à la décoration des temples, ne soient le symbole des qualités héroïques qui devroient être inséparables du sacerdoce et de la magistrature; et, sans exagérer en détail les lalens que désirent des emplois éga-
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lement illustres et laborieux , si la suffisance des juges n'est appuyée sur des fondements profonds et sur une élude de plusieurs années, ne flottentils pas dans une irrésolution continuelle? Leurs opinions , toujours chancelantes et susceptibles de prévention, ne sont-elles pas d'ordinaire favorables au dernier qui les aborde? Cela n'arrive point à ceux qui , ayant une intelligence consommée, raisonnent sur des principes certains: comme le texte delà loi leur est familier, et qu'ils en pénètrent le sens et les replis , ils ne se laissent pas surprendre par des subtilités et des argumens captieux.
La science pourtant la plus éclairée prend quelquefois de fausses mesures et devient un guide infidèle, si elle n'est accompagnée de la probité. Malheur à celui, dit le prophète, qui établit et augmente sa maison, par des vexations et des injustices: J^œ qui œdijicat domum suam Ut injusiitiâ, et cœnacula sua non in judicio ( Jerem. , c. 22, V. i4)'. Ces salons, ces lambris dorés, ces peintures exquises, cette longue suite d'appartements et tout ce qu'ils étalent de riche et de superbe, sont souvent les témoins des malversations, et les marques de l'insolence de ceux qui les habitent ; et quand ces édifices si élevés qu'on n'en regarde la hauteur qu'avec étonnement, n'ont pour appui qu'une terre mobile, c'est-à-dire une protection sans mérite, le débordement des eaux , un orage et un vent impétueux sont capa-
bles de les renverser. Pour être à Fabri de ces insultes, il faut, par conséquent, s'abstenir de toutes sortes de ^ains illicites ; et si, par le travail et la parcimonie , Ton ajoute quelque cbose à l'héritage de ses ancêtres , que ce soit sans bassesse et sans abuser de son crédit.
Cette auguste compagnie a toujours été tellement exempte de tache et de corruption, que de tous les tribunaux du monde, c'est celui où la justice s'administre avec le plus de désintéressement et de pureté ; et quand nous faisons, Messieurs, réflexion sur le nombre infini des heures que vous employez au Palais et dans le cabinet, pour préparer des procès qui vous tombent en partage, pour les rapporter et pour assister à l'audience; sur cette constance généreuse que les fatigues ne sauroient rebuter, sur cotte bonté indulgente qui souffre avec tant de patience les importunités des plaideurs, et plus encore sur cette heureuse nécessité que les juges s'imposent de suivre partout la raison et l'équité, et de ne se laisser jamais entraîner par les sollicitations, ni éblouir par 1 éclat de la faveur , nous ne trouvons dans cette revue que trop d'exemples pour nous instruire; et ne pouvant atteindre h une perfection si sublime, ni même en bien exprimer tous les traits , l'oracle de la vérité nous en fournit en raccourci un portrait fidèle dans reloge que le sage fils de Syrach donne à un
souverain sacrificateur: qu'il a été la base du temple, qu'il en a soutenu la voûte , réparé toutes les brèches , et qu'il a détourné , par sa prévoyance , la ruine et les secousses dont il étoit menacé : Sacerdos magnus qui in vitâ sua suffulsit donium , et in diebus suis corrohoravit templum. ( Eccli. , cap. 5o , V. i ). Tels sont , dans les corps politiques, les génies éminens qui tiennent le gouvernail, et conservent l'union et la discipline par leur adresse et par leur courage ; ils savent combien il est périlleux de faire des ouvertures dans les angles, d'affoiblir le coin des murs, de n'en pas cimenter les jointures et redoublerl'épaisseur, à proportion du poids qu'ils doivent soutenir. Aussi , la plus noble application d'un magistrat consiste à maintenir la police , et par là , procurer le soulagement des peuples commis à sa vigilance. C'est beaucoup de tenir toujours la balance droite , et d'apporter autant de lumière que d'intégrité dans la décision des affaires qui se terminent par nos suffrages ; mais il est incomparablement plus pénible et plus glorieux d'exercer la censure sur nous-mêmes, de réprimer les désordres qui se multiplient par la tolérance , et d'en arrêter le progrès avec une inébranlable fermeté. La malice est si ingénieuse , que si nous voulons nous démêler de ses pièges, il faut entourer d'une double enceinte le sanctuaire de la justice, et en fermer si bien les ave
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nues par des digues, des remparts, des tours et des bastions , qu'elles soient impénétrables aux ruses de la chicane. Il faut opposer à la prévarication et aux exactions de nos clercs et des ministres subalternes , la sévérité d'un châtiment exemplaire. Il faut, outre cela, nous rendre les protecteurs de la loi; et, pour empêcher que ses préceptes ne soient éludés , rejetter avec indignation toutes sortes de fausses interprétations et de dispenses gracieuses; il faut enfin être si rigides observateurs des anciennes maximes, et des devoirs de bienséance qui concernent l'honneur et la dignité du sénat, que jamais, ni la complaisance pour nos confrères, ni les liaisons de parenté, ni aucun autre motif de crainte, d'espérance ou de gratitude ne nous ferment la bouche, et ne nous obhgent ni d'abandonner le public, ni de trahir le sentiment intérieur de notre conscience.
Laus Deo.
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