‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 33 sur 45 · QUINZIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME MERCURIALE

La justice est une vertu situe'e entre deux extre'mite's. — Tous les devoirs d'un bon juge consistent en trois choses : honitatem j disciplinam , scientiarn.

Messieurs,

Commeles ombres relèvent l'éclat de lalumière, el comme les monstres, qui ne sont que les erreurs de la nature, font beaucoup plus estimer ses chefsd'œuvre et ses miracles ; jamais aussi la justice ne paroît si brillante, ni avec plus de pompe que lorsqu'elle est environnée de qualités contraires qui lui sont également opposées. Ce fondement supposé, qui ne s'étonnera du sentiment presque universel des anciens philosophes qui, voulant bien tomber d'accord que toutes les vertus sont situées entre l'excès et le défaut, c'est-à-dire entre deux gran-

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des extrémités, veulent en même temps excepter d'une règle si générale , celle qui est le comble et la mesure de toutes les autres, et qui, pour ne lui laisser qu'une seule ennemie à combattre, ont de telle sorte réduit tout ce qui s'appelle injustice, à la seule avidité de s'enrichir par de mauvaises voies, qu'ils ont cru qu'être injuste et usurper le bien d'autrui , n'étoit qu'une seule et même chose? Pour le témoigner, ils se sont servis d'un même mot qui les signifie toutes deux. Ils ont marqué, avec des nombres et des figures, l'inégalité qui se forme quand le progrès et l'accroissement de l'un se font aux dépens et par la ruine de l'autre; mais comme ils n'avoient dessein de parler que de la justice que chacun doit rendre à soi-même dans le tribunal de sa conscience, dans l'examen de ses intérêts particuliers, ils ont réduit tous leurs raisonnements et toutes leurs observations aux seules injustices qui se glissent dans le commerce et qui ne concernent le plus ou le moins, que dans l'acquisition ouïe partage des biens de la fortune; persuadés que, quand on agissoit ou par ambition ou par haine, ou par complaisance, ou par foiblesse , ou par d'autres motifs étrangers, comme ces motifs offensoient d'autres vertus que la justice , les défauts qui en rejaillissoient dévoient porter d'autres noms que celui de l'injustice. Autrement, et faute de ce discernement, comme on ne connoîtroit pas la nature du dérèglement, on ne pourroit y

apporter de remède ; on agiroit contre les préceptes delà médecine des mœurs, qui veut, aussi bien que celle des corps, que la source du mal soit connue avant que d'entreprendre de le guérir.

Et bien que toutes ces spéculations ne soient pas des idées purement imaginaires, et puissent être de grand usage dans la direction de la vie, pour démêler les bonnes d'avec les mauvaises intentions, elles ont toutefois quelque chose de trop subtil ; elles combattent en quelque façon le dessein de la morale qui travaille avec d'autant plus de soin à réunir toutes les vertus, qu'elle se persuade qu'on ne sauroit pécher contre Tune , que , du même coup , l'on ne blesse toutes les autres. Mais, pour ne pas nous arrêter à des opinions particulières, et nous réduire au sentiment commun qui est toujours le plus facile, nous dirons que la justice n'a aucun privilège qui la dispense de cette règle générale et de ce double joug sous lequel toutes les autres vertus se trouvent captivées; c'est-à-dire que, chez elle aussi bien que chez les autres , se rencontrent du trop et du trop peu, des montagnes et des vallées, des flots qui tantôt se lancent jusque dans les deux, et tantôt descendent jusque dans les abîmes: vérité d'autant plus constante à l'égard de celle que les magistrats distribuent, qu'ils n'ont aucun intérêt dans le gain ou dans la perte des causes confiées à leurs soins; de sorte que si pour

lors, faute de tenir la balance droite, ils ne rendent pas à chacun ce qui lui appartient, ils deviennent coinplices de tout ce (jue souflre l'innocence opprimée , non tant pour en avoir donné plus à l'un que pour en avoir laissé moins à l'autre. Car comme les princes et les juges ne peuvent pécher qu<î par l'excès ou le défaut des récompenses , ou des peines inégales aux bonnes ou aux mauvaises actions, il est autant impossible de favoriser sans nuire dans la justice distributive , qu'il l'est, dans la justice arithmétique, d'augmenter, sans à proportion retrancher, le plus ou le moins sortant d'une même source, et l'un se iruiltipliant à mesure que l'autre diminue.

Quant à la justice habituelle qui réside dans le cœur des juges, qui se répand sur toute leur conduite , qui est la règle de toutes leurs actions et Tàme de tous leurs mouvements , n'est-il pas encore certain que jamais elle ne peut craindre de naufrage que par l'un de ces deux écueils ou de ces deux principes? Ne suffiroit-il donc pas d'examiner en peu de mots les devoirs , les fonctions et les qualités requises d'un magistrat, puis- ([ue la solennité de ce jour est particulièrement consacrée à convaincre les esprits de cette venté ? Mais comme ce dénombrement seroit trop einiuyeux,nous avons estimé que toutes les parties d'un bon juge ne se peuvent mieux réduire qu'à ces trois divins attributs que le plus sage des lois demandoit à Dieu pour s'acquitter digne-

ment des royales et pesantes fonctions de sa couronne, sayoir : honitatem^ et dlsciplinnm, et scienù'am (i)? Que pourroit-on en effet souhaiter de plus important à ceux qui sont revêtus de la pourpre, que ces trois illustres et éminentes conditions ? La première comprend Tinnocence des mœurs et la douceur d'un beau naturel ; la seconde, la correction des fautes, et la sévérité pour l'observance des lois; la troisième, une grande lumière d'esprit , pour servir de flambeau à la conduite tant de Tune que de l'autre : l'une inspire l'humanité, l'autre la fermeté, la dernière, la suffisance; et toutes les trois ensemble forment une belle, noble et exquise idée du bon juge et du magistrat parfait.

Mais , pour donner du jour et du coloris à ce tableau, il faut, commençant par les ombres, dire avec Sénèque, qu'il n'y a rien de si sacré qui ne puisse devenir sacrilège , et que les choses les plus saintes etlesplusinnocentestrouventsouvent des libertins et des profanateurs qui les corrompent. Y avoit-il rien de plus éclatant que la beauté et la lumière dont Dieu avoit enrichi les intelligences célestes, qui ont été les premiers chefsd'œuvres de ses mains j et cependant, à quoi ont servi tant d'illustres perfections, qu'à leur creuser un précipice ? Les richesses que les personnes charitables emploient pour nourrir les

(i) Psalm. 118, V. 66.

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pauvres , pour délivrer les captifs et secourir les misérables , ne servent-elles pas tous les jours à violer les lois, à opprimer rinnocence, à corrompre les juges ; et la piété même dans laquelle il semble qu'on ne sauroit être ni trop ardent, ni trop religieux, ni trop sévère, ne dégénèret-elle pas souvent en superstition , ou en hypocrisie ? Tant il est vrai que plus le sang est pur, plus dangereuse en est la corruption, et que jamais un fleuve ne sort de son lit sans faire des torrents et des déluges; notre esprit aussi, pour vouloir monter trop haut, descend; il se relâche pour se vouloir trop guinder ; il s'affoiblit à force de s'étendre ; et pour lors il arrive ce qu'un père de l'Eglise dit de la dévotion trop fervente et trop empressée, où l'on recule quand on s'efforce d'avancer à contre-temps , sans règle et sans mesure! Quce facta est profectu timiditaiis injirmior , et velut accessu relahens , et \^irihu's minus valida.

Il est aisé d'en conclure que tous les défauts qui se rencontrent dans ces trois vertus héroïques, formant toute l'économie de ce discours, procèdent toujours de l'intempérie de quelques passions dominantes :ce sontdegrandes lumières qui éteignent les petites, ce sont des tonnerres qui étouffent le bruit des autres sons; et, pour commencer l'application de ce théorème par la bonté qui est la première partie que Salomon a estimée nécessaire à ceux qui sont établis pour

Pftnis Tnlnn. IT. IQ

rendre la justice, n'est-il pas cerlain qu'elle ne peut manquer que par un excès de mépris, de rudesse et de froideur pour les uns, et parle trop d'afTabilité, de complaisance et de chaleur pour les autres?

Qu'il seroit à souhaiter que tout ce qui offense la douceur n'eût point d'autre source qu'un tempérament sec, une bile facile à s'allumer et qui jette souvent au dehors des bluettes de soufre et de bitume , par le peu de soin que l'on prend de s'en corriger et de se rendre plus accessible î Car bien que cette négligence soit une rouille opiniâtre qu'on ne peut arracher qu'avec violence , il ne faudroit qu'un charitable avis , qu'un bon exemple, qu'un reproche intérieur ou une douce réprimande, pour retourner à son devoir, pour réveiller ces étincelles de bonté, ces aiguillons de tendresse qui discernent les hommes d'avec les animaux, et les rendent semblables à la Divinité. Mais si cette mauvaise humeur n'est qu'un effet d'emportement et de chagrin, le fruit d'une colère enracinée et d'une violence intéressée , le retour en est autant difficile que le danger en est imperceptible ; et quand même on le connoîtroit, on n'y pourroit pas plus apporter de remède , qu'au naufrage de ceux qui sont emportés par un torrent, ou battus de la tempête.

Cette bile enflammée devient comme un mi= roir teint de quelque couleur, au travers duquel

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les moindres fautes paroissent si atroces qu on ne voit plus les objets qu'avec fureur, parce qui! est presque aussi impossible de découvrir la vérité, quand la passion est émue, qu'il Test d'apercevoir son image dans Teau , quand elle est troublée. Il faut donc que la douceur remette Tesprit dans son repos et dans sa première tranquillité, avant que d'interposer son jugement, afin qu'étant dans une assiette plus posée et plus rassise, il puisse, sans préoccupation, discerner le fort et le foible, le bien et le mal, et, comme dans une glace bien nette et bien polie, envisager les objets dans leur pure naïveté. Lorsque la lassitude, Taccablement des affaires, les mouvements de prévention, Timportunité des clients et les mauvais sentiments que nous avons conçus de leur conduite, altèrent cette sérénité, ce sont des exhalaisons épaisses que la force du jugement doit dissiper; ce sont des météores et des tempêtes que la raison doit calmer ; ce sont des taies et des cataractes qu'une main prudente doit arracher.

jN'est-ce pas en effet aux génies modérés qui ne parlent jamais qu'avec douceur, que la sagesse éternelle promet la possession de la terre pour récompense de leur affabilité? Avec leurs réponses gracieuses et modestes, comme avec des gouttes d'eau, ils creusent les pierres les plus impénétrables, ils amolissent les cœurs les plus endurcis ; c'est avec ces doux zéphyrs qu'ils apai-

sent les plus revêches humeurs, et qu'ils refroidissent l'ardeur et arrêtent les saillies des esprits les plus emportes.

Une molle indulgence, toutefois, et une trop grande facilité, tirent souvent à de bien plus dangereuses et plus funestes conséquences. A quoi ne se trouve-t-on pas tous les jours engagé par les liaisons contractées avec des personnes de toute sorte de sexe et de condition? Ce commerce n'est-il pas comme une espèce de servitude qui nous rend impuissants de rien refuser à des sollicitations si pressantes ? Combien de fois s'est -on laissé fléchir, contre toute raison, aux larmes et aux plaintes des misérables! Y at-il rien de si ordinaire que de se voir prévenir par des avis qui sont en effet des recommandations déguisées, que la bonne opinion conçue de ceux qui nous les donnent nous fait estimer sincères et désintéressées ? A combien d'erreurs et d'injustices sommes- nous d'ailleurs exposés par la trop grande confiance , par un excès de bonté et de complaisance que nous avons pour nos domestiques et pour ceux qui nous approchent avec plus de familiarité ?

C'est pour cette raison qu'il faut quelque chose de plus ferme et de plus rigoureux que la bonté , pour la réformation des mœurs relâchées , ou })lutôt corrompues par une déchéance et par un dérèglement insensibles. Mais, comme il n'y a rien de si difficile à ébranler qu'une compagnie

bien policée, ne se doit -on pas aussi servir des règles de la plus austère discipline comme d'une forte digue , pour Topposer aux débordements de la chicane et aux inondations de l'injustice ; d'autant plus que cette exacte régularité de conduite a toujours été environnée ou plutôt assiégée de deux sortes de vices , comme de deux puissants ennemis qui la tiennent si serrée que, pour peu qu'elle s'écarte du droit chemin, elle ne manque jamais de rencontrer l'un ou l'autre de ces monstres? Cependant, c'est par son secours et sous ses auspices que tous les corps politiques conservent leur splendeur et leur réputation : c'est le partage des vieillards blanchis dans les affaires , et dont Tâge a été consommé à remarquer les humeurs des peuples , les révolutions des états et les divers changements de la fortune; c'est une droiture inflexible, toujours employée à défendre la vertu, à décréditer le vice ; c'est la protectrice des innocents et la terreur des coupables ; c'est à elle que les lois doivent leur observance, les juges leur intégrité, le bon droit sa force et sa vigueur, et la justice ses palmes et ses triomphes ; c'est elle enfin qui rend l'équité si belle, l'injustice si effroyable, et les magistrats si sévères ; c'est , en un mot , ce qui les retient dans leur devoir, lorsqu'on tâche de les corrompre par des présents ou de les étonner par des menaces.

Mais cette discipline, toute sainte, toute régu,-

lière et rigoureuse qu'elle est, a deux sortes fFenTbûches très-périlleuses à éviter: trop de rigueur et trop d'exactitude pour les uns, trop de mollesse et trop de relâchement pour les autres ; car, comme le vice se retire toujours aux extrémités^ la vertu, au contraire, fait tout ce qu'elle peut pour se tenir ferme dans le milieu. De là vient que, chez elle, il ne peut y avoir d'excès, parce qu'elle cesse d'être vertu aussitôt qu'elle commence d'être excessive. La sagesse doit donc avoir ses bornes, et, comme parle l'Apôtre, sa sobriété ; on n'est plus sage quand on l'est plus qu'il ne faut. Il en est de même de la justice : soit qu'elle excède la mesure, soit qu'elle ne la remplisse pas, elle se corrompt; c'est un but qu'il faut atteindre , et le dard poussé avec trop de force manque autant que celui qui demeure en chemin. Ne passez pas la balance, dit Pythagore dans ses Préceptes énigmatiques , c'est-à-dire que les deux bassins soient égaux, parce que si l'un des deux monte ou descend, elle quitte sor équilibre; la trop grande douceur la relâche, et la trop grande austérité la brise et la rompt.

On est depuis long-temps persuadé que l'apathie ou l'insensibilité n'est pas toujours le caractère essentiel d'un bon juge; que, bien qu'il ne puisse avoir trop de fermeté pour se défendre d'une foule de solliciteurs, et pour se rendre inflexible à la force de leurs recommandations, aux torrents de leurs soupirs et de leurs larmes ;

qu'encore, enfin, qu'il soit important à la gloire d'un magistrat de ne pas tomber dans ce reproche de Torateur romain, qu'il se décide plus de causes par des mouvements d'espérance ou de crainte, de tendresse ou de haine, de complaisance ou de jalousie, que par le seul intérêt de la vérité et par le pur zèle d'une exacte, ponctuelle et littérale pratique de la loi : comme rien toutefois n'est plus nuisible , tant au jugement des affaires particulières qu'aux règlements qui regardent l'ordre et la police des compagnies , qu'une trop sévère et trop scrupuleuse exactitude , ne seroit-ce pas une affectation ridicule de vouloir rétablir sans discernement toutes les formes anciennes , et de suivre pas à pas tout ce qui s'est pratiqué dans les siècles qui nous ont précédés? Quoi donc! serons-nous plus religieux dans la pratique de nos lois, que l'Eglise dans l'observance de ses canons ? Combien de fois cette bonne et douce mère a-t-elle, par une raisonnable condescendance , modéré la sévérité de ses anciennes ordonnances? Combien de fois, pour s'accommoder à l'humaine foiblesse, a-telle permis à ses ministres d'user d'indulgence et d'accorder des dispenses en des occasions légitimes? Et l'expérience ne nous apprend-elle pas que les règles les plus austères sont toujours les dernières observées et les premières violées ? Mais , bien que rien ne paroisse plus raisonnable que ces réflexions; quoique l'usage même

d'interpréter les lois semble les autoriser, et e» même temps nous dispenser de suivre , dans les choses extérieures, les traces et les coutumes de nos aïeux, et de nous conformer à leur autorité, '\\ n'y a toutefois point de relâchement, en quelque ordre que ce puisse être , dont les suites ne soient extrêmement périlleuses.

Nous savons qu'il n'est pas défendu de se dépouiller quelquefois des enseignes de sa magistrature, qu'un ancien regardoit comme une espèce de gêne et de tourment dont il se déchargeoit lorsqu'il étoit en son particulier : Li privato^ tormentum togœ deponimus. Un juge n'est pas tellement consacré au public, qu'il ne puisse avoir d'honnêtes conversations avec ses amis ; il est même souvent obligé de rendre et recevoir des visites, pour satisfaire à tous les devoirs de la vie civile. Ne seroit-ce donc pas une espèce de tyrannie de lui vouloir interdire l'usage des plaisirs innocents et des récréations modérées? Qui ne sait combien cette interruption et ce relâche sont nécessaires pour empêcher la diminution des forces, tant de l'esprit que du corps, qui succomberoient sous le poids d'un travail opiniâtre et assidu ? Mais, que ces tempéraments sont inu= tiles à l'égard de plusieurs! Qu'il s'en trouve peu qui aient besoin d'avertissement pour modérer leur trop grande austérité! Combien, au contraire , qui , bien loin de garder des mesures raisonnables et d'observer qu'un excès de rigueur

n'est jamais si dangereux que le moindre relâchement, oublient de telle sorte les règles de leur devoir, qu'il n'y a point d'égarements auxquels ils ne se laissent emporter! De là le peu d'assiduité à leurs charges ; de là cette aversion pour la robe. Elle est si étrange, que l'on attend à peine d'être sorti du temple de la justice pour s'en décharger comme d'un fardeau importun, sans considérer la vénération que nous attire la majesté de ces ornements extérieurs, ni le mépris et les insultes auxquels s'expose un magistrat travesti, et qui ne sait rien réserver capable de le distin^fuer du commun. Combien encore s'en trouve-t-il qui, pour imiter la pompe et le faste des courtisans, se rendent esclaves de la mode, et font gloire d'être les premiers à suivre les pas que la vanité et le luxe ont tracés ! Combien qui, au lieu d'assister au Palais, tant aux audiences qu'aux jugements des procès et aux autres fonctions de leur magistrature , pour se rendre capables d'un exercice si laborieux, ne cherchent qu'à faire des parties de divertissement, qu'à fréquenter les ruelles, les bals et les comédies, et à se déguiser, même avec une messéance indigne , ou plutôt avec un scandale honteux! Combien enfin qui, après avoir passé des nuits entières en toute sorte de débauches, dévouent les matinées au sommeil, et le reste du jour aux promenades, aux visites, sans réserver wn seul moment à l'emploi de Jeur profession.

dont ils ont conçu un tel dégoût, que rien n'est plus rare que leur présence dans le lieu où ils devroient paroître tous les jours! Aussi, ces longues absences, ou plutôt ces continuelles éclipses ensevelissent le souvenir de leurs personnes dans un tel oubli, qu'après plusieurs années de service , à peine leur visage est-il connu dans cet auguste sanctuaire ; à peine ont-ils pris quelque légère teinture des maximes les plus triviales et des règlements.

C'est ainsi qu'ils flétrissent la fleur la plus précieuse de leur âge ; c'est ainsi qu'ils frustrent le public du secours qu'il attendoit de leurs soins et des nobles espérances que Ton en avoit conçues !

Mais, que dirons-nous de ceux qui abîment et leur réputation et leur fortune dans le jeu ? Que dirons -nous de ces âmes basses et rampantes qui, pour se ménager de l'emploi par l'intrigue des procureurs, se dévouent si bien, par une si molle et si lâche complaisance, à toutes les ruses de leur chicane, qu'ils ne leur refusent la signature d'aucun arrêt? Que dirons-nous enfin de ces esprits chimériques qui se repaissent de visions; qui , pour parvenir à leurs fins , entretiennent des commerces et des liaisons secrètes avec des personnes de toute sorte de conditions, et qui, sacrifiant tout à leur ambition, se rendent si peu assidus à leur devoir, qu'on ne les voit presque jamais dans leurs places, si ce n'est lorsqu'ils en

sont sollicitt's par leurs particuliers amis, en i'a- Teur desquels ils apportent ou des sulïrages tout préparés, ou une si forte prévention d'esprit, cju'il leur est presque impossible de s'en dépreiidre et de changer d'avis ?

Tandis donc que de si grands et de si honteux désordres se multiplient tous les jours, l'autorité du Parlement s'affoiblit insensiblement par la mauvaise conduite des particuliers ; tan- <lis que, faute d'une sévère et rigoureuse censure exercée sur nous-mêmes, nous sommes à la veille de souffrir une austère et rigoureuse réforniation qu'il nous seroit glorieux de prévenir, nous n'avons que trop de lois capables de s'opposer à ces débordements, si, par une injuste tolérance, par une mutuelle et funeste complaisance, nous n'étions d'accord de ne les point observer. Les anciennes ordonnances ne nous défendent-elles pas de priver un seul jour, depuis l'ouverture du Parlement , le public de notre présence , sans un empêchement légitime ''! La lecture des registres ne nous instruit-elle pas assez de tout ce que nous devons faire et éviter, et quelles doivent être , tant dedans que dehors le sénat, la modération et la gravité d'un bon juge? N'est ce pas dans ces religieux monuments que nous apprenons que ce n'est ni par la somptuosité du faste , ni par l'éclat d'une grande dépense qu'un magistrat peut s'acquérir de l'estime, et rendre sou nom précieux et recommaii-

dabie à la postérité ; mais bien plutôt et plus assurément par la réputation de sa haute suffisance, par l'intégrité de sa vie, et par un entier détachement de ses intérêts? Qu'enfin nous ne pouvons révéler les secrets des délibérations sans un parjure, sans une prévarication sacrilège , ni dissimuler par un timide silence , par des excuses frivoles et des retardements affectés, les fautes de nos confrères , sans nous rendre complices du même mal que nous autorisons par une si lâche condescendance ?

Mais le trône de la discipline a beau être superbe , a beau être élevé , il ne faut qu'une brèche , qu'une petite ouverture , qu'un seul défaut dans ses fondements pour l'ébranler, pour causer sa ruine, et pour faire plus de fracas par sa chute qu'il n'avoit fait d'éclat par son élévation. Nous savons qu'on est quelquefois obligé de tempérer l'ardeur de son zèle, et de parler, comme dit un ancien, d'un ton moins superbe et plus modéré que celui des Stoïciens ; mais ne faut-il pas toutefois un peu de rigueur pour empêcher le progrès de grand nombre de petits désordres dont on néglige la correction et qui font un préjudice considérable à tout le corps? Et l'orateur grec, dans sa deuxième Olynthienne, ne fit-il pas concevoir aux Athéniens que le relâchement de cette ancienne discipline, qui les avoit rendus redoutables à leurs voisins , étoit le châtiment du mépris et de la raillerie qu'ils faisoient de la

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simplicité de leurs ancêtres , de la sévéritë de leurs mœurs et de Tinnocence de leur conduite ; ruisseau funeste qui tire son origine de deux sources également empoisonnées, quoique trèsdiftérentcs: d'une émotion violente et d'une chaleur déréglée qui nous emportent quand il s agit ilu moindre de nos intérêts ; d'une froideur et d'une indifférence timide qui nous oient le courage et nous rendent insensibles et sans vigueur dans les occasions les plus importantes ; ce qu'un ancien Père de l'Eglise appeloit malum ex amore maie injlommante , aut ex timoré maie humiliante. C'est aussi pour cela que Maxime de Tyr, après avoir avancé ce problème , que la bonté de toutes choses est égale , conclut que leur prix , leur valeur et leur estime ne dépendent que de l'usage et de la nécessité , c'est-à-dire, en un mot, que rattachement à nos opinions ne doit pas être si opiniâtre que nous ne soyons disposés à nous en relâcher par une soumission raisonnable aux ordres supérieurs , ou pour le bien de la paix , rien n'étant si dangereux que de faire profession de celte vertu austère que les Grecs appellent ».7«dtet y.a-KVfoyn^vun. C'est elle qui fait les sectes et les hérésies ; elle attache de telle sorte les esprits , elle les rend tellement inflexibles dans leurs pensées et jaloux de leur doctrine , que celte diversité de sentiments produit les mêmes effets, et dans la justice et dans la religion, qu'un*? consultation de médecins partagés et opiniâtre-

ment attachés à leurs opinions individuelles , dont le fruit n'aboutit qu'à fatiguer le malade et à aigrir sa maladie.

lin effet, si le ciel est susceptible de tant de diverses qualités ; si ses constellations sont variées en tant d'espèces , de sexes et de figures ; si les astres ont des mouvements si contraires ; si tantôt ils s'avancent et tantôt ils s'arrêtent ; si tantôt ils augmentent leur lumière et tantôt ils la diminuent jusqu'à s'éclipser et se consommer, doit-on trouver étrange que dans tout ce qui concerne la discipline , la correction des mœurs et les affaires publiques , il soit quelquefois nécessaire de se roidir et quelquefois important de se relâcher? Voulez -vous savoir, disoit autrefois le prince de la médecine, quel est le meilleur de tous les tempéraments? C'est celui dans lequel aucune des humeurs n'usurpe un violent empire sur les autres, et lorsque l'union de ces qualités contraires modère tellement leur inimitié naturelle, que chacune souffre quelque affoiblissemen*^ dans ses forces , pour concourir à la conservation du tout ; Cum singulorum latent^ voces omnium apparent, cum fit consensus ex dissonis. C'est la mesure de ces tons divers qui forme cette juste cadence , cet agréable concert et cette charmante harmonie qui doivent régner dans les corps bien réglés.

Mais de quelle clarté ne doit-on pas être favorisé pour ne se pas égarer en cette route ; et

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n'esl-ce pas une des parties les plus essentielles à la perfection d'un jiige, surtout quand il est élevé dans ces sphères supérieures où tout doit être brillant, où tout doit être éclatant, où tout doit être pénétré de splendeur et environné de lumière ?

Qui pourra, toutefois, s'empêcher d'en être ébloui et même consumé, si elle est excessive? Y a-t-il rien de plus capable d'obscurcir un esprit et de lui exciter des doutes , qu'une multitude confuse de notions qui se présentent en foule sans distinction, sans ordre ; et comme la mémoire est d'ordinaire contraire au jugement, le grand nombre d'espèces dont l'une se remplit, n'empèche-t-elle pas la netteté et la solidité de l'autre?

Toutefois, cette confusion n'est à craindre que pour les génies médiocres ; pour ces petites lueurs de la nuit qui disparoissent au lever de l'aurore , et n'ont pas même assez de clarté pour se faire jour au travers des ténèbres : pour ces soleils d'hiver plus capables qu'il ne faut d'attirer des vapeurs et de former des nuages, mais qui manquent de la force nécessaire pour pouvoir les dissiper.

Quand , au contraire , les lumières dont l'esprit est éclairé sont pures, tant fCen faut que l'excès en soit nuisible , elles servent à en attirer d'autres, elles s'augmentent chaque jour : jamais un vaisseau n'est trop plein quand rien ne sort,

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quand rien ne surmonte ses bords, quand il y reste encore du yide. La capacité de Tesprit est immense, sa soif est insatiable : plus il reçoit , plus il désire ; c'est un gouffre qui engloutit tout et ne se remplit jamais.

Mais quelque vaste que soit son étendue, le ciel lui a prescrit des bornes aussi-bien qu à la mer, pour le contenir dans son devoir, pour empêcher ses débordements et ses déluges ; et quand il ne lui en auroit donné d'autres que sa propre foiblesse, n'est-ce pas assez lui marquer ses limites, que de le réduire à l'impuissance de passer outre ? Il ne faut donc pas s'étonner de la réponse que lit Euclide à un curieux qui lui proposoit mille questions touchant les dieux : Je ne sais rien, lui dit-il, de tout ce que tu me demandes ; mais je sais fort bien que les dieux ne peuvent souffrir les curieux. C'étoit , en langage païen , dire ce que Salomon , le plus sage des rois , a dit depuis en termes si religieux : Qui scrutator est mojesiails, opprimetur à gïoriâ (Prov. , c. 25, v. 27),

Toutes ces connoissances abstruses et présomptueuses qui ne servent à nous rendre ni meilleurs , ni plus justes , ne sont que l'occupation des personnes oisives, et l'irréparable perte d'un temps qui pourroit être employé à un travail plus sérieux. N'en devonss-nou pas dire autant de ces sciences curieuses qui ne concernent pas notre condition ; de ces subtilités superflues qui n'aboutissent presque jamais qu'à un jaloux

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combat d'opinions:' liien est-il plus capable de troubler une grande compagnie, que cette opiniâtre présomption d'une haute suflisance ? Nous savons que dans les affaires particulières qui ne peuvent être décidées par le concours fies différentes circonstances, les suffrages doivent se donner en pleine liberté ; mais il n'en est pas ainsi des maximes générales dans lesquelles tous les esprits doivent unanimement convenir, rien n'étant si dangereux que la diversité des sentiments, et rien, au contraire , si modeste , si prudent, que de se soumettre sans murmurer à l'empire de la loi ; loi qui est l'àme générale de l'Etat ; loi préférable à tous les raisonnements et à toutes les pensées des particuliers ; loi qui est la mesure de la vérité et la règle de la justice. De là vient que ce que l'Apôtre appelle un culte singulier et une dévotion à la mode , dans la religion, Aristote le nomme, dans la politique, une jurisprudence capricieuse et libertine qui laisse les hommes en plein pouvoir de prendre tel avis que bon leur semble. N'est-ce pas aussi ])Our s'opposer au torrent d'un tel désordre , que l'Ecriture exige des peuples et des juges une si exacte , une si ponctuelle observance de la loi, et qu'elle défend si précisément d'y ajouter ni d'en diminuer la moindre syllabe : (^uod prœcipio lihi , hoc cantùm facito Domino : nec addas tjuidifuam nec minuas (Deuler., c. 12, v. 32). Sans cela, combien de Questions et de subti-

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lités inutiles qui n'aboutissent qu'à une pure vanité ! De là , ce conseil donné par Moïse aux Israélites , de porter une marque extérieure qui pût conserver le souvenir de ce dépôt public, et ruiner dans leur esprit la présomption qu'ils avoient de comparer leur sagesse et les sentiments de leur cœur, à ces paroles du texte sacré , aux préceptes de leur souverain législateur : Ut non aspiciatis post cor vestrum , et post oculos vesiros. De là enfin cet avertissement salutaire que ce grand docteur de la synagogue , dont saint Jérôme parle avec tant de respect, donna à tous les ministres et les interprètes de la loi , lorsqu'ayant vu deux de ses disciples abandonner sa doctrine pour se rendre auteurs d'une secte libertine, appelée des Saducéens, laquelle ne s'attachoit à aucun principe , il choisit pour devise de son école cette belle pensée qui depuis a passé pour un oracle entre les sages : ISe sépares tu a canone , neque credas tihi usque in diem mortis tuœ.

Ces règles et ces notions ne trouvent pas moins leur application dans la justice que dans la religion, et vous les pratiquez, Messieurs, tous les jours avec tant de succès dans le soin que vous prenez de faire observer, sans équivoque et sans dissimulation , les anciennes et nouvelles ordonnances , que nous n'avons pas besoin d'exemples étrangers pour former l'idée d'un magistrat accompli. Cette grande douceur sans

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foiblcssc , celte inflexible sévérité sans excès, cette suflisance consommée sans attachement et sans vanité, et tant d'autres illustres qualités, autrefois si familières dans cet auguste lieu, n'en sont pas encore entièrement éclipsées. Vous les avez héritées. Messieurs, de vos ancêtres, et vous les possédez avec beaucoup de gloire. Que si toutefois il s'y pouvoit rencontrer ou par le défaut , ou par l'excès , quelque sorte d'inégalité, que les plus foibles suivent les traces des plus avancés, et que tous ensemble, faisant réflexion sur ce qu'ils doivent tant au service du Pioi qu'au bien de la justice et à leur propre réputation, s'efforcent, par une généreuse émulation, de parvenir à cette juste médiocrité, le siège de la vertu , le centre du mérite et le comble de la perfection.

Louange a Dieu.

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