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Un juge ne doit point obéir à ses sens -, il doit allier la sévérité et la clémence, suivant les occasions.
Messieurs,
Bien que la nature ait jeté dans nos âmes les semences de toutes les vertus , ces vives et brillantes qualités y demeureroient ensevelies comme un feu caché sous la cendre , si elles n'étoient excitées par les immortelles actions de ceux qui nous ont précédés. Mais , bien qu'entre ces exemples , les plus communs semblent de plus grand usage , parce qu'ils sont plus faciles et plus proportionnés à nos forces , jamais , toutefois , on ne doit espérer de parvenir à quelque chose de grand , si l'on ne se propose les plus rares et les plus sublimes : rien n'est plus difficile à corriger que les mauvaises habitudes contractées pour s'être arrêté à des patrons défectueux; mais lorsque nous travaillons sur d'excellents originaux, nos fautes même servent à redresser notre imagination égarée et à nous rendre plus parfaits ; maximes indubitables , particulièrement dans la science des mœurs , où n'avancer pas, c'est reculer, et où se contenter d'une vertu
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médiocre , sur une fausse opinion «Favoir assez profité , est une présomption funeste et le plus i^rand obstacle au progrès d'une âme généreuse.
Kien n'est donc plus utile que de se proposer le sonmiet de la perfection, et de croire qu'il reste toujours beaucoup de degrés à monter pour en fournir la route et atteindre le but désiré. Autant Fautarchie , c'est-à-dire la modération , mérite des éloges quand elle prescrit des bornes au dérèglement de nos désirs , autant est- elle blâmable quand elle nous fait perdre haleine au milieu de notre course , ou qu'elle coupe les ailes à nos plus généreux desseins pour les tenir rampans sur terre , et empêcher leur vol vers le ciel, contre la maxime de cet ancien : Optimos morlalium altissima sapere.
C'est sur ce fondement qu'en ces jours consacrés au renouvellement de la première rigueur et de l'ancienne discipline , l'on a toujours , Messieurs, exposé à votre souvenir la mémoire de tant d'illustres morts, l'exemple de tant de célèbres vivants, et la majesté et la gloire de cet auguste corps, la merveille et l'admiration de toutes les nations de la terre.
Or, comme personne ne refuse d'imiter ce qu'il admire , et que , pour si forte que soit notre raison, elle n'a jamais tant de pouvoir sur nous que l'exemple, l'imitation, qui paroît d'abord une espèce de servitude , devient dans la suite une émulation glorieuse, et , comme la vigne appuyée
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sur un tronc, élève ses pamprcsplus haut que le» branches de Taibre qui la soutient, il arrive aussi tff'S-souvent que, suivant les traces de nos guides , nous les devançons dans la course , et la poussons bien plus loin.
C'est aussi la raison pour laquelle , animés de la noble ambition de franchir les limites que les pas de nos aïeux ont plantées , il nous faut monter plus haut, afin d'aller jusque dans le ciel, chercher un original si parfait qu'il soit sans exemple dans les siècles passés , et sans égal dans la suite de l'avenir. Mais quel modèle d'un juge accompli pourrions nous mieux choisir que celui que la sagesse infinie nous a tracé au même endroit , dont nous nous servîmes au dernier jour, pour marquer les devoirs et les avantages du barreau? Car, après avoir employé l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, comme des premiers linéaments et des caractères communs au ministère de la parole et aux fonctions de la magistrature ; pour donner à la dernière ce qui lui appartient par préciput , et nous représenter son image rehaussée de ses plus vives couleurs, il ajoute ces deux ou trois coups de pinceau : Non secundùm i^isioneni ocuïorum judicahit , neque secundùm auditum aurium arguet : sed judicabil in jusîitiâ pauperes, et arguet in œquiiate pro mansuetis terrœ ; et percutiet terram virga ons sui , et spiritu labiorurn suonim interjiciet iin-
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j)iuni . Kt eril jusliiia cinguluni lumhorum ejus : et fides citictorium reniim ejus ( Isaïe, c. 1 1 , v. 3, 4 <?t 5).
Poiirroit-on , en moins de paroles, faire le portrait, ou plutôt Tabréj^é de toutes les conditions requises d'un magistrat consommé ? Ne voilà-t-il pas en quatre ou cinq lignes , qui semblent n'être qu'une simple amplification, le rayon raccourci de toutes ses qualités ? La première est une lumière au-dessus de la commune , une lumière purement intellectuelle, une lumière enfin détachée des passions et des sens ; la seconde est un sacré mélange , un juste tempérament de la sévérité avec la douceur, qui fait sûrement prendre le point milieu entre deux extrémités également dangereuses, et empêche de tomber dans un écueil, quand on pense en éviter un autre ; la troisième est Tidée d'une justice toute chaste et très-religieusement observée.
Il semble d'abord que ce soit un fantôme , ou plutôt une erreur de la raison abusée , de vouloir récuser le témoignage des ^^ns et particulièrement de la vue et de l'ouïe ; mais à quoi pourra-t-on donner créance , si l'on a pour suspects des témoins si fidèles? Ne sont-ce pas les principaux organes par où Tàme reçoit ses espèces et ses objets? Rien peut -il entrer dans l'esprit , à quoi ces deux canaux n'aient servi de passage? Et quel jugement assuré ]ient-on faire d'aucune action qui n'a ni l'un ni l'autre pour garant? Les Sceptiques même qui soutiennent
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qu'il n'y a point de science , qu'on peut douter de tout, et que toutes nos lumières sont sujettes à illusion et à tromperie , ne rejettent pas entièrement le secours des sens ; et quoiqu'ils nous conseillent de suspendre nos esprits , quoiqu'ils ne croient pas ces guides toujours fidèles, ils avouent néanmoins qu'il ne reste point d'autre voie pour acquérir nos connoissances ; que c'est sur leur seul rapport que nous pouvons fonder nos opinions , et que , quelques lumières que les facultés intérieures se communiquent les unes aux autres, il est toujours à craindre que ce qui se décide au dedans sans leur ministère , ne soit qu'une vision et une chimère , plutôt qu'un solide jugement.
De quelque apparence et de quelque force que paroissent ces raisonnements , pour appuyer la noblesse et l'utilité de ces deux facultés sensitives, l'on peut dire néanmoins que rien n'est si trompeur que ces guides, rien si infidèle que leurs avis, qui ne sont la plupart du temps que des impostures : ils n'aperçoivent que Textérieur et les dehors , ils s'arrêtent à l'écorce de leurs objets, et ne pénètrent jamais jusqu'«à la substance ; en prendre conseil , c'est suivre deux aveugles et puiser ses lumières dans les ténèbres.
Le bruit du monde n'a guère plus de certitude ; l'opinion la plus commune est d'ordinaire la plus suspecte ; et pour prendre le bon parti, il ïie faut pas compter les voix , mais il les faut pe-
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ser : j\(:/no sibi tantàm errât ^ dit Sénèque. C'est un poison (jui se communique aisément, et pour s'en préserver, il faut consulter la raison ; il faut que fesprit en soit l'arbitre souverain. C'est aussi la pensée du prophète dans ces paroles : iSon seciindàm visionem oculorum judlcabil , nequc. sccundùrn auditum auriiun arguet. Il faut chasser les vapeurs , il faut arracher le fard , il faut lever fécorce et tirer le voile ; il faut fouiller jusque dans le fond et dans les entrailles d'une affaire ; il faut scrutarl renés et corda, et pour lors, sous une sincérité fardée , sous une malice voilée , Terreur et la mauvaise foi paroîtront. Pour cetle raison, les Platoniciens, persuadés que les hommes ne sont rien moins que ce qui s'en découvre au dehors , souhaitoient, pour juger de leur conduite , que Ton put voir leurs âmes toutes nues, dépouillées de leur feinte modestie , de leur déguisement extérieur, et qu'il ne parût en eux que les rayons et le brillant de la vertu , ou les taches et les ombres des vices.
Bien que le différend entre ces opinions semble ne se pouvoir terminer que par la ruine de l'un des deux partis, il n'est pas toutefois impossible de les réconcilier et de discerner quand on peut avoir recours aux sens, et quand il faut consulter la raison qui en certains endroits ne juge que des objets sensibles, comme dans la physique, dans la médecine et dans la géométrie; et en d'autres i)lus sublimes et plus relevés,
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comme dans la logique et la métaphysique, ne considère que les natures purement spirituelles et intelligibles. Il en est ainsi des fonctions de la justice , lorsqu'il est question d'examiner en particulier le mérite d'une affaire et le point décis.fde la difficulté. Gomme pour lors il est important de descendre jusqu'aux moindres circonstances, rien ne doit échapper à nos yeux; les témoignages de la vue et de l'ouïe ne peuvent sans injustice être négligés. Mais quand , après j une exacte discussion des moyens et des pièces, l'on vient à former le jugement , c'est alors qu'il faut fermer les yeux et les oreilles , s'élever audessus des passions , chasser tous les nuages de l'esprit, demeurer inflexible à la voix des sollicitations, renoncer à sa propre science et à ses premières opinions , pour suivre la pluralité des suffrages , la sainteté des lois , l'autorité des arrêts , et surtout abandonner ses propres inclinations et se dépouiller de ses plus chères habitudes.
Autant les passions des parlies sont utiles à la découverte de la vérité , autant celles des juges y sont nuisibles : les desseins de l'homme sont renfermés dans le cœur, comme les trésors de la nature dans les abîmes et dans les entrailles de la terre ; mais comme ce cœur n est pas moins environné de ténèbres que ces lieux obscurs oui la lumière du soleil ne sauroit pénétrer, le plus court moyen de sonder cette profondeur est de faire parler ces passions qui , plus ingénues que
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la bouche, développent ses replis les pins cachés : ces indiscrètes s'échappent malgré nous, elles nous trahissent par leur légèreté ; mais ces mêmes passions qui servent de torture pour tirer la vérité de la bouche des coupables , sont comme autant de bandeaux qui empêchent les juges de la connoître. Les objets ne s'exposent plus à leurs yeux comme ils sont, mais comme les représente Tamour ou la haine : ce sont des perspectives où les peintres font paroître des montagnes et des vallées , des reliefs et des enfoncements, encore que la toile sur laquelle ils ont couché leurs couleurs soit égale et toute unie. Ainsi, quand l'imagination est prévenue ou par la colère, ou par la crainte , elle fait que les mêmes actions paroissent justes dans les uns et criminelles dans les autres : faut-il donc s'étonner si , lorsque l'esprit est troublé par ces mouvements déréglés, la justice est rare et les jugements précipités? Faut -il s'étonner si l'on considère la qualité des personnes et non pas le mérite de leur cause? Faut -il enfin s'étonner si l'on se sert de balances trompeuses qui pèsent autrement les raisons et la défense d'un inconnu , auliement celles d'un ami?
Mais tous ces désordres se trouveront bientôt dissipés, si l'on ne se laisse pas facilement prévenir; si au lieu de décider les aHaires sur de légères impressions; si au lieu de se dispenser de voir les pièces d'un procès et de s'engager
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sans scrapuie d'en faire le rapport, sur la seule lecture , sur la simple foi d'un extrait ; si au lieu de prendre l'ombre pour le corps et de donner des arrêts sur requête , sur sommaire et.sur appointement à mettre ( unâ tantiim parte auditâ , sœpe et neutrâ ^ c'est-à-dire sans beaucoup d'exactitude et de précaution), l'on s'applique sérieusement à l'examen des moyens de fait et de droit , avec la résolution constante de ne rien déférer ni aux sollicitations, ni au crédit des personnes puissantes , et de ne pas juger la moindre instance sans en pénétrer le fond avec un esprit parfaitement éclairé, avec une âme entièrement désintéressée.
Nous savons que l'intégrité règne avec trop d'empire en cette compagnie pour croire qu'aucun se voulût prostituer jusqu'à commettre une injustice de propos délibéré. Ce qui pourroit toutefois rester à craindre seroit que l'on ne se laissât surprendre par des raisons frivoles et des arguments captieux, et que l'on ne négligeât de s'en désabuser par une plus entière instruction ; préférant les ténèbres à la lumière, et une sombre lueur à la clarté d'un beau jour; séduits par les amorces de notre inclination et par l'erreur de nos sens qui travaillent sans cesse à introduire une jurisprudence arbitraire, et qui, au lieu de se soumettre et d'obéir à l'autorité et à la raison , font ce qu'ils peuvent pour en secouer le joug. Faut-il donc s'étonner si l'on voit si peu
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(le certitude dans la décision des affaires, et si les maximes anciennes du Palais n'ont pas plus de fermeté que Tédit du préteur, qui changeoit autrefois tous les ans, selon le caprice ou Tintérèt du magistrat? Cependant, toutes ces ordonnances , et particulièrement celles qui regardent la discipline , sont autant de préceptes et d'oracles infaillibles dont on ne doit jamais se dispenser, sans une extrême nécessité ; on ne peut jamais les violer sans une espèce de sacrilège.
Les premiers hommes n'en avoîent point , parce qu'ils n'en avoient pas besoin ; ils vivoient sans lois , parce qu'ils vivoient sans malice. Mais depuis que la corruption se fut glissée dans leurs esprits, il fallut des brides pour la retenir : ainsi les maladies ont enfanté les remèdes, et les dérèglements du passé , ces précautions pour l'avenir. C'est pour empêcher les querelles , terminer les différends par la douceur, défendre le mal, ordonner le bien, protéger les justes, châtier les méchants et assurer la tranquillité publique , qu'elles ont été établies. Quand la conscience est muette et presque ensevelie , la loi se lève pour parler et pour exécuter ce que la syndérèse ne faisoit que persuader; mais, quelque sainte et religieuse qu'elle puisse être, il y a longtemps qu'on se plaint que sa puissance est méprisée ; qu'on ne s'en sert que comme les araignées font des fleurs , c'est-à-dire pour en former
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du poison , par des interprétations sinistres et infidèles ; et que , bien loin de nous proportionner à ces règles , nous avons trouvé le secret de les courber pour les rendre esclaves de nos intérêts, les accommoder à nos desseins et les assujétir à la tyrannie de nos désirs.
Que cette conduite est contraire à celle de Dieu qui se dispense si peu des ordres qu'il a prescrits , que tout ce qui se passe dans le gouvernement du monde , ce que la théologie payenne appelle fatalité et destin , n'est en effet qu'une sage et constante liaison des causes secondes avec les premières, ce qui fait qu'elles se suivent infailliblement et qu'elles se succèdent les unes aux autres par la loi de leur condition ; loi si ferrpe et si inviolable que la Divinité même des Stoïciens y étoit attachée, moins par nécessité que par l'intérêt de sa prévoyance qui auroit paru défectueuse si elle eût été susceptible d'inconstance et de changement : Finxit in œternuni eausam qua cuncta coercet , se quoque lege tenens !
Pour ce sujet, Platon approuve fort la prudence des Lacédémoniens, d'avoir défendu à la jeunesse de s'informer des motifs de leurs lois , et d'en affoiblir l'autorité par leurs disputes ; car, bien que tout ce qui n'est point de droit naturel semble indifférent dans son origine, et autant susceptible de changement que le génie des peuples et les intérêts de ceux qui les gouvernent, le temps néanmoins , l'usage et le consen-
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lement universel des nations, le repos et la sûrcle des familles ne laissent pas d'en rond.e quelques - unes , surtout celles qui sont aussi vieilles que la naissance des républiques et des monarchies, si durables, si solides, qu'elles sont l'appui, le soutien des couronnes, et qu'on ne les peut altérer sans mettre en péril le salut et la fortune de TEtat. Prométhée , que la Fable nous représente comme le père des plus riches inventions , et Fauteur des plus sublimes connoissances, n'a jamais porté le titre de législateur; quoique nous lui soyions redevables de la découverte des premiers éléments de toutes les sciences, on ne lui a pourtant jamais attribué la gloire d'avoir excellé dans la jurisprudence, ni donné naissance aux lois. Ces filles du ciel tirent leur origine d'une source si profonde , si cachée et si divine , qu'elle est impénétrable aux génies les plus subtils et les plus éclairés.
Ce n'est donc pas la fonction des magistrats d'en corriger l'austérité par des interprétations favorables , mais qui s'éloignent si fort du texte et de la lettre, qu'un Père de TEglise les appelle de pures divinations : Non est interpretaiio , sed dwinatio quâ recedit à litlerâ : tune jiidex transit in legislatorem. C'est assez à eux de bien pénétrer et de se rendre familières tant de lois, d'ordonnances et de coutumes qui composent notre droit français; de suivre pas à pas ces guides fidèles , et de former leur jugement sur l'infailli-
bilité de ces règles , afin que la raison et la justice soient toujours victorieuses de la corruption et de Terreur.
Mais parce que les âmes généreuses sont ordinairement austères à elles-mêmes et indulgentes aux autres , et que rien n'est si difficile que de trouver le point milieu et le juste tempérament entre la justice rigoureuse ou relâchée , entre la sévérité et la douceur, le prophète en a voulu marquer les limites et les règles : car, après avoir dit que le juge ne doit pas juger sur le témoignage de ses yeux, ni sur le rapport de ses oreilles, il ajoute qu'il fera justice aux pauvres opprimés, par les prisons; que son zèle sera toujours équitable et modéré ; qu'il frappera la terre avec la verge de sa bouche, et jettera la terreur dans le cœur des impies , par la force de sa parole foudroyante ; que la justice enfin lui servira de ceinture et de baudrier pour l'environner de toutes parts , et lui donner cet esprit mâle, vigoureux et intrépide qui n'abuse jamais du glaive et de l'autorité souveraine qui lui sont confiés , et ne les emploie que pour protéger l'innocence, punir les coupables et défendre la vérité : belle et riche peinture qui nous représente dans un même tableau la sévérité d'un côté, et la clémence de l'autre ; les deux perpétuelles et les plus inséparables compagnes de la justice. La première lui ressemble si fort, qu'elle lui fait même porter son nom. Otez cette vertu ou l'affoiblissez tant
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soit peu, les lois deviendront autant impuissantes par trop de complaisance , qu'elles sont inutiles par Timpunité. Sans elle le salut de plusieurs ne seroit-il pas désespéré ? N'est-ce pas le remède le plus puissant contre l'oppression et la violence i* Y a-t-il rien de plus dangereux qu'une bonté qui se laisse mollement attendrir en faveur des coupables, sans faire réflexion sur ce que nous devons à la vengeance publique ?
Qu'on ne se persuade pas toutefois que nous voulions entrer dans la question de savoir si l'apathie ou l'insensibilité des Stoïciens est nécessaire à un juge pour agir avec moins de foiblesse et plus de rigueur et d'intégrité. Nous savons que s'il y a des conditions où la fermeté et la roideur d'esprit soient de quelque usage , c'est particulièrement dans la magistrature ; et ceux qui en exercent les fonctions ne peuvent avoir trop de courage et de résolution pour se défendre contre les attaques de la compassion, les larmes et les soupirs d'une famille affligée , et tous les autres artifices employés pour corrompre leur probité. Toutes ces machines néanmoins ne se trouveront -elles pas impuissantes pour fléchir une àme vigoureuse , assurée de fîrapper toujours au but qu'elle se propose, sans jamais varier ni à droite ni à gauche , parce que la solidité de son jugement et la droiture de ses inclinations la mettent à couvert de toutes sortes de mécomptes, et qu'elle n'a pour objet que l'é-
Deuis Talon. II. 21
qiiité et sa conscience? Un cristal, pour être beau , doit être extrêmement poli , sans que la moindre tache y paroisse ; et un magistrat , pour être juste , doit être tellement égal , si uniforme , qu'aucune passion ne puisse faire la moindre ride à sa réputation , ni obscurcir tant soit peu la candeur de sa vie. C'est peut-être dans cette A^ue que Lycurgue défendoit aux juges de s'assembler en des salles superbes et magnifiques , de peur que l'éclat de ces ornements extérieurs ne divertît leur attention , ne les empêchât de s'élever au-dessus des sens, et de voiries objets dépouillés de leur fard et la vérité toute nue.
Les vices , dit Sénèque , se déguisent bien plus facilement qu'ils ne s'apprivoisent; nunquam honâ fide vitia mansuescunt. Les tigres et les lions donnent bien quelque remise à leur férocité, mais ils ne la quittent jamais, et quand on les croit plus adoucis, c'est pour lors que leur rage s'aigrit et s'enflamme. Il en est ainsi de ceux qui sont dans l'habitude de mal faire. Quelque assurance qu'ils donnent d'une meilleure conduite, pour éviter le châtiment de leurs fautes, ils se corrigent rarement, et il est plus aisé d'exterminer ces ennemis du genre humain, ces pestes de la république , que d'en modérer la fureur: leur insolence soufferte et protégée, les rend de jour en jour plus redoutables par de nouveaux excès.
Quelle miséricorde donc plus cruelle que d'é-
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pargner ces monstres? quelle piété plus officieuse que de les écraser? Qu'on se flatte tant que Ton voudra de la pensée que Ton peut, sans injustice, modérer les peines quand il reste quelque espoir de changement et de repentir, ut nenio pereat, nisi quem perire ipsius pereuntis intersil: qu'on se persuade même qu'en user ainsi , c est imiter la justice divine qui frappe les rochers pour épargner les hommes : qui ne lâche presque jamais la foudre sur les tètes criminelles, que lorsqu'il ne reste plus aucune a[)parence d'amendement, et qui, avant que de punir les nations entières, les en avertit par mille signes et mille prodiges, présages infaillibles d'un proche et sévère châtiment: quelle audace ces exemples d'inq^unité ne donneront-ils pas à ceux qui auroient été retenus par une juste rigueur; et après tout, le droit de faire grâce n'est -il pas un des plus beaux, un des plus spécifiques fleurons de la couronne? Mais bien qu'en ce point l'autorité des souverains n'ait point de bornes, en sont-ils moins comptables devant Dieu, quand ils en abusent par une trop grande facilité? Ne se lient-ils pas même pour ce sujet quelquefois les mains par leurs ?dits, et ne se réduisent-ils pas eux-mêmes à la nécessité de n'en point accorder, pour laisser agir la justice en pleine liberté?
Cependant, on nous reproche, et peut être avec raison, que nous ne faisons aucun scrupide d'user tous les jours indirectement de ce pou-
voir inséparable de la royauté. Combien de fois on a \u des accusés convaincus de crimes si atroces, que s'ils eussent été porteurs de lettres d'abolition , l'on auroit fait diverses remontrances avant que de les entériner, ne laisser pas, à la recommandation de leurs amis, de trouver des expédients, non-seulement pour éloigner leur jugement à l'infini, mais pour adoucir la condam-nation qu'ils méritoient! Bien que les exemples d'une telle indulgence soient rares en cet auguste tribunal, les juges subalternes laissent-ils de s'en prévaloir et de s'attribuer l'autorité de dispenser de la rigueur de la loi? Et si nous repassons dans notre mémoire ce qui s'est pratiqué dans Paris pendant vingt ans , qu'il est à craindre qu'en des lieux plus éloignés du soleil , cette feinte douceur ne soit mêlée d'une corruption dange
reuse :
Il faut pourtant avouer de bonne foi que, quand la loi a taxé précisément une peine, les juges n'en sont à proprement parler que les exécuteurs ; et toute leur fonction, pour lors, est presque réduite au seul examen du fait. Encore qu'on ne les oblige pas, comme de simples délégués du préteur, de s'attacher à la lettre et judicare ex formula ; quoiqu'ils soient en plein pouvoir de balancer toutes les circonstances et particulièrement celles qui vont à la décharge de 1 accuse, ils ne peuvent toutefois, sans prevariquer, suivre les mouvements que la tendresse leur
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inspire, ni s'écarter des règles qui prescrivent le châtiment ; et les législateurs, pour ne pas laisser en ce rencontre la naoindre liberté du choix, n'ont pu trouver de lien plus puissant, que d'en charger leur honneur et leur conscience. C'est aussi particulièrement en ces occurrences qu'il ne faut écouter la voix ni de ses yeux, ni de ses oreilles, mais sans avoir égard ni à la condition ni à la fortune d'aucun, garder toujours une conduite uniforme , s'attacher à la pure sanction , au simple texte de la loi, et, par cette religieuse soumission, éviter toutes ces fausses équités ,ces trompeuses conjectures, ces malignes et trop favorables présomptions.
Mais ce ne sont pas là les seules occasions on la sévérité est nécessaire pour déraciner les désordres qui renaissent tous les jours dans l'administration de la justice. Combien d'abus tant au dedans qu'au dehors de ce temple î Nous en voyons le progrès avec indignation, et cependant il faut que des respects humains nous ferment la bouche , nous empêchent d'y résister avec vigueur! Si ces molles complaisances sont les vertus d'un courtisan, la gloire des magistrats consiste dans une inflexible profession d'austérité: non - seulement leurs jugements, mais toutes leurs actions doivent être autant de mains pour combattre le libertinage, purger la terre de toute sorte d'insectes vénéneux, et foudroyer la tyrannie. Leur condition les engage
d'être les protecteurs de la discipline publique et de mener une vie si exemplaire, que leur conduite soit une perpétuelle censure des mauvaises mœurs, et leur fermeté une digue inébranlable coatre les artifices de la chicane , contre les augmentations de droits et les autres nouveautés inventées tant par les juges subalternes que par les minisires inférieure. Toute cette austérité néanmoins ne doit rendre ni leur honn<?ur plus farouche, ni leur abord moins facile à ceux qui les approchent ; et tant s'en faut que cette affabilité extérieure soit opposée à la gravité de la sagesse, que c'est elle, au contraire, qui prend toutes sortes de formes, omnibus nwbilibus mobllior, pour satisfaire à tous les devoirs de la vie civile, et donner sans fard aux esprits, tous les agréments, toute la politesse que la bienséance exige de nous. Son visage est toujours serein, surtout à l'égard des pauvres; elle adoucit de telle sorte les traits de ceux chez qui elle entre, que tout ce qui y paroissoit auparavant de rude et de sombre , se trouve dans un moment changé : sapienlia honiinls illustrât Jaciem ejus , ità ut duriiia vultâs ejus mutatur. Tel étoit autrefois Brutus ; et Cicéron lui donne cet éloge, qu'encore qu'il ne jugeât rien par grâce, tous ses jugements étoient gracieux. Cette même sagesse fait que Ton ne se porte que fort tard à la violence 4es remèdes ; elle se sert souvent de la douceur des^réservatifs , et trouve , par ce moyen, un excellent tem-
pérament entre la peine et Timpunlté , cnlre la ligueur et Tindulgence : elle ne punit pas toujours ceux qui ont failli ; si quelquefois elle appesantit sa main et frappe du glaive de la justice, ce n'est que sur les rebelles qui la méprisent; et si elle consent au supplice des criminels, ce nest que quand il ne reste plus d'autre voie pour arrêter l'insolence de leurs crimes.
Nous tombons d'accord que cette juste proportion est rare , que ce parfait équilibre est une espèce de chef-d'œuvre, et que rien ne paroît si difficile que d'allier la sévérité et la douceur. Si toutefois il y a quelque endroit où l'on doive espérer la réunion de ces deux ennemis , c'est dans cet auguste sanctuaire où Ton rencontre des juges dignes de fun et l'autre éloge; des juges qui remplissent l'un et l'autre devoir ; des juges enfin qui trouvent le secret de former une douce et charmante harmonie entre la trop grande facilité et l'extrême rigueur. Celui qui s'expose trop et celui qui ne s'expose pas assez au torrent d'un fleuve irrité, ne peuvent garantir du naufrage un misérable qui périt : le trop aussi de retenue et le trop de zèle sont deux extrémités également pernicieuses au public. Mais bienheureux celui qui peut modérer la violence de sa bile, par l'humidité et la froideur de son flegme ! Si quelquefois il est contraint, pour la sûreté publique , d'imiter le vent du nord qui ne purge l'air qu'en déracinant les arbres et en faisant des ruines, une
autre fois il se servira de la douce cbaîeur dtt soleil pour les réparer, réjouir la terre et la rendre féconde. Tantôt , comme une bise irritée, ii humilie l'orgueil des cèdres ; tantôt , comme un zéphir flatteur, il caresse la foiblesse des fleurs," quelquefois, comme la foudre, il effraiera par des menaces ces petits tyrans qui usurpent le bien de la veuve et de l'orphelin ; peu après il effacera les larmes des âmes désolées , fermera leurs plaies et les mettra en état de tout espérer, de ne rien craindre ; et son infatigable soin à ne point laisser de mal sans remède, donnant du secours aux uns et de la terreur aux autres , il remplira pleinement tous les devoirs d'un si auguste ministère.
Mais si cette modération, si cet esprit de prudence et de discernement peuvent être de quelqu'usage , c'est particulièrement quand il s'agit d'une réformation générale, quand on est sur le point d'abolir une partie des anciennes lois et d'en établir de nouvelles, car c'est pour lors que la fermeté du courage doit être tempérée par la modestie d'une raisonnable condescendance; c'est pour lors qu'on peut librement expliquer ses sentiments ; c'est pour lors qu'on peut , s'il est besoin, défendre avec vigueur la dignité, les justes et légitimes prérogatives du sénat; mais c'est pour lors aussi que le zèle doit être sans emportement, la conduite sans intérêt, les délibérations sans tumulte et les retardements sans
afTectalions : c'est pour lors encore qu'il faut joindre et rassembler toutes ses lumières , pour examiner sans prévention ce que l'on nous propose, en balancer les motifs, les inconvénients» et en peser toutes les raisons et les conséquences au poids du sanctuaire ; c'est pour lors de rechef que l'on doit préférer le bien général au bien particulier, et suivre cette importante maxime des philosophes qui, ne pouvant définir exactement le milieu de la vertu, nous conseillent de nous éloigner surtout de celle des deux extrémités où nous porte la pente naturelle de nos inclinations ; c'est pour lors enfin qu'il faut bannir tous les mouvements de jalousie ennemis des meilleurs conseils , et n'avoir pour objet (pie la gloire du Roi, le repos de l'Etat et le salut des peuples.
Ainsi animés du seul esprit de justice, vous posséderez. Messieurs, toutes les qualités qui conduisent à la sagesse et qui forment ce cercle d'or dont le magistrat doit être couronné : et erit justitia cingulum lumborum ejus , et fides cinctorium renum ejus. Quand nous nous ressouvenons quelle a été depuis tant de siècles, la renommée de cet auguste tribunal ; quand nous faisons réflexion qu'il n'y a point de compagnie où la la vertu ait plus absolument et avec plus de pureté et de splendeur exercé son empire, nous osons dire que la probité , fut-elle exilée de tous les autres lieux, trouveroit ici un j)ort pour son salut , un asile pour sa retraite.
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Après cela nous n'avons plus besoin de discours pour exciter vos cœurs à l'observance des lois. Ce sacré dépôt ne sauroit être jamais en des mains ni plus pures ni plus sûres ; et quand même on remarqueroit quelqu'ombre de relâchement et de tiédeur en quelqu'un des membres de ce corps, l'exemple d'un prince qui met toute sa gloire à faire régner et refleurir la justice, suffiroit pour réveiller cette vertu languissante. Mais comment pourrions-nous manquer au respect que nous lui devons , si nous y joignons l'engagement de notre conscience et la crainte de mouvoir l'indignation du ciel ? Sans cette crainte , nos actions ne peuvent être innocentes; avec elle , jamais il ne se trouve d'erreur, de dérèglement ou de corruption : replebit eum spiritus timoris ; ou selon une autre version: adorari facieteum spiritus timoris. Un cœur ne respire que justice et équité, soudain qu'il n'est plus animé que de ce souffle , ni rempli que de cette liqueur précieuse; elle n'est pas seulement le commencement de la sagesse, elle en est encore le progrès et la consommation: c'est une source de vie et un trésor de sainteté ; c'est un bouclier impénétrable et un port assuré contre les orages de la mauvaise fortune; c'est le but où doivent tendre toutes les fonctions de nos charges, c'est le cercle qui doit renfermer tous nos désirs ; et cette récompense méritée par l'assiduité du travail et la pureté d'intention est réservée pour ces âmes
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généreuses et héroïques, élevées au-dessus de l'intérêt, et maîtresses souveraines de leurs passions. C'est elle qui , au lieu des biens périssables et sujets aux révolutions de la fortune , peut seule vous attirer, ontre le repos d'esprit et la tranquillité de conscience, cette foule d'acclamations ingénues tirées du fond des cœurs, et préférables, non- seulement à tons les trésors de la terre , mais encore à toutes les ])almes, à tous les lauriers , à tous les trophées, à tous les triomphes des conquérants. Mais comme cette réputation n'est pas une ombre fugitive, ni une fumée que le temps puisse dissiper, la fin de vos jours ne sera pas non plus le terme de votre gloire: l'éclat de tant d'immortelles actions ne s'ensevelira pas dans Toubli; vous vivrez encore dans la bouche des nations et dans la mémoire des siècles à venir; le souvenir de votre probité sera un aiguillon perpétuel de rectitude ; vous déciderez les difficultés futures par la voix de vos oracles passés; la sainteté de vos jugements servira de loi à toute la France ; elle sera mise au nombre de ses plus grands exemples, et la postérité, parcourant l'histoire du parlement, trouvera dans ce siècle aussi bien (|ue dans ceux qui l'ont précédé, les monuments du libertinage puni, de la vertu respectée, du puissant abattu^ de la veuve protégée, de la corruption bannie, et de l'intégrité couronnée.
Louange a Dieu.
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