DIX-SEPTIÈME MERCURIALE
Prononcée à la Saint-Martin 1677.
Du repos ; quel usage on en doit faire j les avantages qu'il produit.
ESSIEURS
Si, dans Tassiète tranquille qui donne maintenant à cet illustre corps le précieux loisir dese recueillir en soi-même pour faire une revue de ses propres forces, et réveiller sa discipline inférieure , on pouvoit dire qu'il se fôt en quelque façon relâché de ses fonctions ordinaires et des soins qu'il emploie continuellement au bien de la justice, ou si Ton pouvoit ignorer le dessein qui forme cette assemblée et les fruits qu'on en doit attendre , ne pourroit-on pas tomber dans l'erreur de ces philosophes ridicules qui, retranchant la Divinité dans le ciel , la regardoient comme un être oisif, occupé de la seule contemplation de soi-même, et qui, dans cette molle paresse, abandonne au caprice de la fortune l'empire et la conduite de l'univers? Mais ces sentiments ont été si déraisonnables, même dans l'aveuglement général de la nature , où les hommes osoient à peine élever leurs pensées au-
dessus (les sens; une impiétés! grossière a fait si peu de progrès, que les moins éclairés n'ont pu s'en laisser surprendre ; et, pour foibles que fussent les rayons de cette lumière immortelle, répandus dans leur esprit, ils ont été forcés d'avouer que le repos éternel dont jouit cette puissance divine , est la source féconde de toutes les productions qui se font ici-bas, et que la structure admirable de l'édifice du monde n'a eu pour sa création, n'a encore pour sa subsistance besoin d'autre effort que d'un simple regard et de la moindre indication de volonté de cette vertu supérieure.
Plus donc les êtres sont parfaits , plus ils ont part à ce noble privilège de la majesté souveraine , de trouver le repos dans le mouvement, et la tranquillité dans l'action; et quand l'école enseigne que le mouvement n'étant autre chose que l'ordre des parties qui se succèdent les unes aux autres, il finit aussitôt qu'étant rassemblées, elles cessent d'agir séparément; quand elle ajoute que le principe du mouvement n'en peut avoir en soi-même sans perdre toute sa force, et que bientôt on verroit une dissolution générale, si le désordre et la confusion étoient jamais si grands que la puissance mouvante dont la fermeté et la stabilité font subsister tout ce qui est soumis à son activité , emportée par le branle qu'elle imprime et par sa propre rapidité, devenoit elle-même sujette aux vici<^situdc'i et aux
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changements, il ne faut pas s'imaginer qu'elle n'applique ces maximes qu'à ce premier mobile qui fait mouvoir tous les globes du ciel. Elle les étend encore à toutes les maîtresses roues qui lui sont inférieures , comme étant la seule différence qui se remarque soit dans la physique, soit dans la morale , entre les principes et leurs émanations , entre les causes et leurs effets , entre les ouvrages parfaits et de gimples ébauches, entre les habitudes et les actions qui en sont enfantées. Quel corps, engendré sous le soleil, pourroit se conserver sans le combat du chaud et du froid, de l'humidité et de la sécheresse dont l'opposition , le flux et le reflux perpétuels empêchant qu'aucune de ces qualités se puisse rendre assez victorieuse pour détruire les autres , les maintient toutes dans un durable tempérament.^ Mais si nous passons de ces corps naturels aux vertus morales et intellectuelles, n'y remarquerons-nous pas les mêmes révolutions? Ne diroit-on pas qu'elles ressemblent aux peuples frontières qui doivent leur valeur à la crainte et à la haine de leurs voisins, et qui , lorsqu'ils n'ont plus d'ennemis pour réveiller leur courage et les tenir toujours en haleine, s'amollissent et se relâchent de leur première vigueur. C'est dans un pareil relâchement que tombent ces héroïnes, quand, par un excès de confiance, elles se persuadent n'avoir plus de vices à domter, ni de monstres à combattre; ce qui a fait
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dire à nn des liommes les plus éloquents de l'antiquité : virtuti infructuosani quietcm ; que rien n'est plus infructueux, et nous oserions ajouter, plus pernicieux, plus funeste à la vertu, que le repos, et que de n'être plus en action et en mouvement. Il n'en est pas ainsi des vertus supérieures que la philosophie appelle vertus des esprits épurés, qui sont dans un degré si élevé audessus du commun, et dans une assiette si calme, que là, non-seulement elles ne souffrent plus l'assaut des passions, mais elles les tiennent enchaînées; non-seulement elle n'en sentent plus l'agitation, mais elles les ont oubliées.
C'est de ces vertus sublimes que sont animées les sociétés politiques. Les grands et puissans génies qui les composent, les rendent inébranlables, suffisantes à elles-mêmes, et d'autant plus capables de mouvoir et de régler les autres, qu'elles sont moins sujettes aux désordres et aux dérèglemens ; et, comme il n'y a point de mutation qui ne leur fût désavantageuse, la tranquillité est kur plus auguste situation. Y a-t-ilrien en effet où les changemens soient plus fréquents que sur la face de la terre? et cependant, c'est une masse| immobile qui ne souffre d'ouverture que dans sa superficie, et qu'autant qu'il est nécessaire pour en affermir davantage la solidité, et ses flancs ne se sentent jamais ébranlés d'aucune secousse et d'aucun tremblement que par prodiges et par miracles. Rien semble-t-il avoir
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moins de consistance que la nier, ce globe liquide quiconjoint toutes les parties de l'univers après les avoir partagées, et qui n'est en apparence qu'un vaste théâtre de tempêtes et de naufrages? rien toutefois est-il si solide ni si ferme que le fond de cet abîme? Peut-on voir rien de plus inconstant que l'air qui, par sa légèreté, est le jouet des vents et la matrice des tourbillons et des oragesP Y a-t-il néanmoins sérénité plus grande que celle qui règne en sa région supérieure? Que dirons-nous du feu , cet élément le plus actif de tous, qui se fait jour au travers des rochers les plus massifs et les plus impénétrables? Qu'il s'agite, qu'il s'élance tant qu'il pourra, qu'il fasse des efforts violents pour rompre ses prisons et s'ouvrir un passage , pendant qu'il est éloigné de son centre ; il ne sera pas plutôt arrivé à sa sphère, qu'il s'adoucira, et que, modérant son impétuosité, il deviendra tranquille. Sans rien perdre de son repos, sans sortir de soi-même, ni ressentir la moindre altération, il communiquera cette chaleur bénigne qui pénètre les entrailles de la terre, et répand partout les semences de la vie. Et pour passer de ces observations curieuses à quelque chose de plus sensible et de plus familier, peut-on douter que ce même repos, cette même tranquillité ne soient le premier apanage de la grandeur et de la félicité des monarchies heureuses, des empires fortunés? que ces vicissitudes et ces retours soient utiles et avantageux.
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aux fortunes médiocres et aux familles particulières, Texpérience nous le fait assez connoître; mais pour le chef et le corps de TElat, son plus grand bien et sa plus solide gloire , c'est le calme et la quiétude. Que les esprits impatiens travaillent à étendre leurs limites, à éprouver leur valeur dans les périls de la guerre , à joindre de nouvelles provinces à leur couronne : le soin de faire une revue générale au-dedans, d'en observer l'abondance ou le besoin , de réparer les défauts et les égarements passés, de porter la censure sur tout c^ qui mérite correction et de contribuer à l'accroissement et à la perfection de tout ce qui en est susceptible, c'est le soin le plus noble , le plus utile et le plus important de tous les soins.
Quand l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations ne nous aurolt pas appris cette grande vérité qui se produit et se déclare d'elle-même, quelle preuve plus illustre en pourrions-nous désirer que l'exemple de notre invincible monarque ? N'est-ce pas une espèce de prodige qui ne surmonte pas moins nos vœux que notre attente, de voir un prince, ou plutôt un jeune lion de saforce, de son âge, de sa réputation, de son crédit; parmi tant d'avantages, parmi toute la puissance et la gloire que ses armes lui acquéroient tous les jours, au milieu de tant de succès favorables, dont le cours n'a jamais été interrompu, et dont le torrent impétueux auroit étendu les
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bornes de son empire jusqu'au-delà des colonnes d'Hercule: n'est-ce pas,dis-je encore, une merveille qu'un prince si victorieux et si redoutable, sans autre motif que l'amour et la compassion de la misère de ses peuples, ait préféré leur soulagement à tant de belles espérances , de progrès infaillibles et d'entreprises signalées qui pouvoient flatter agréablement son courage ; le titre de restaurateur de la France à celui de conquérant, et une simple branche d'olive , symbole ordinaire de la paix et de l'abondance, à toutes les palmes, à tous les lauriers dont il pouvoit charger ses mains et environner son chef dans la suite d'une plus longue guerre? Il les a pourtant méprisés comme des plantes stériles et infructueuses. N'est ce pas un glorieux sujet d'étonnement à la postérité, de ne le voir pas moins victorieux dans la sérénité et le silence de son repos, que pendant le bruit et la terreur de ses armes; de lui voir gagner des batailles sans combat, forcer des villes sans violence ; de lui voir emporter l'une des plus fortes, des plus redoutables et des plus orgueilleuses places de l'Europe sans siège, ni effusion de sang; de lui voir mettre ses frontières à couvert, opposer une digue impénétrable aux incursions des étrangers, se rendre maître de l'Océan, se donner une entrée dans le cœur de la Flandre, et tout cela sans canons et sans artillerie; et plus encore, de lui voir faire de telles conquêtes sans autre con-
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duile que ses propres lumières, sans autre secours (jue celui tle la prudence de son conseil, sans autre machine qu'une sccrette négociation, sans autre attirail que des chariots chargés des fruits de son épargne, sans autres troupes que les officiersde sa maison, et commencer, et achever ainsi la plus importante campagne de nos jours en aussi peu de temps qu'il en faudroit à Téclair et à la foudre pour aller là et revenir ici, afin de pouvoir dire au retour du voyage qu'il inédite, avec autant ou plus de vérité (jue César, verii,vidi,vici? {i)ls'çs{-(ie pas enfin un miracle, de voir avec comhien peu de relâche il travaille pendant l'intervalle de ce calme agissant et de cette vigilante quiélude ? avec quelle sagesse, avec comhien de jugement et de prévoyance il emploie tous les momens de cet heureux loisir, dont il n'est redevable qu'à sa modération , à pohcer son royaume, à donne?des mouvements réguliers à tous les organes dont il se sert et auxquels il communique diversement les rayons de sa lumière et de sa puissance, selon la différence, le poids et l'étendue de leur ministère , sans faire
(i) Ou sait qu'au retour de ces glorieuses expétlitionscîans les Pays-Bas, le roi dit à Racine et à Dcspiéaux , chargés d'écrire son histoire : JenuU fâché que voua ne. voyiez parvenus à cette dernière campagne; vous auriez uu la guerre, et votre voyage n'eut pas été long. Racine lui répondit! Votre Majesté ne nous a pas donné le temps de faire faire nos habits. (JN'ote de l'éditeur. )
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paroître la moindre émotion dans Texercice d'un emploi si pénible, avec une fermeté constante, une équité inflexible et une prudence généreuse?
C'est par les mêmes sentiments que cette aigiiste compagnie , avant que de s'appliquer eu détail aux fonctions toutes royales et toutes divines de la magistrature . avant que de s'occuper en particulier, non à introduire des formes nouvelles, mais à conserver le respect et la vigueur des lois anciennes, à défendre l'autorité souveraine, le bien et la fortune des familles, et distribuer à chacun ce qui lui appartient, choisit ces moments précieux pour ramasser et recueillir en soi-même les semences de cette justice originaire qui est la source de toutes les autres vertus, pour en réunir et concentrer toutes les forces dans ce calme et dans ce repos forteresse des âmes élevées, sanctuaire de la justice, unique séjour de cette noble tranquillité qui donne à fesprit une assiette si ferme, qu'aucune passion, pour si violente qu'elle soit, n'en peut ébranlerla stabilité: ut maris tranquilliias intelligltur , nullâ ne minimâ quidcm aurâjluctus concutientc ; sic animi quietus et placatus status cernitur , cuni perturbatio nulla est quâ moveri queat.
Si donc les plus grands hommes, parmi leurs plus sérieuses occupations et Féclat des plus vastes, des plus nobles emplois, ont jugé qu'un peu d'intervalle étoit absolument nécessaire pour
rentrer qnelqiiofois en soi-même , In seipsum sccedcrc ; si Tune des plus vives lumières de la France a assuré qu'il n'y avoit rien de si rempli de douceur, de sûreté et de délices, que ces sortes de retraites ; que c'étoit le seul espace réservé pour vaquer à Tétude , acquérir quelque suffisance et quelque érudition, se tirer de la foule et se distinguer du commun ; si un ancien a bien encore osé ajouter que c'étoit non-seulement l'exercice des dieux, mais l'unique chemin pour arriver à l'apothéose; si Dieu même n'a voulu consigner ses lois entre les mains de son prophète, qu'après avoir passé un temps considérable dans la solitude d'une montagne, pouvoit-on jamais rien instituer de plus saint, de plus utile ni de plus sage, que ce repos, préférable à tout ce que la pourpre a de plus illustre, et destiné pour servir à régler les mouvements de la justice, pourvu qu'il soit heureusement dispensé ? Mais comment ne le seroit-il pas , puisque l'économie en est si avantageuse et si facile ; puisque ceux qui en ont l'administration s'y appliquent avec tant de zèle et de vigilance ?
Dans les fonctions ordinaires, tantôt l'esprit est arrêté par la difficulté des questions ardues, tantôt il est suspendu par l'obscurité des faits que l'intérêt des parties a coutume de cacher dans les mauvaises causes ; tantôt il est ému par la conséquence et la sévérité publique, et tantôt il est balancé par des mouvements opposés
de compassion ou de considérations d'équité': après tout, dans ces controverses limitées, on ne travaille que pour les particuliers, et encore avec si peu de certitude, que la doctrine des arrêts, autrefois les principaux oracles de notre jurisprudence, devient à présent une matière de disputes, plutôt que de véritables décisions ; car il y en a peu qui ne soient ou éludés par des distinctions, ou combattus par des événemens contraires. Mais enfin, quand on auroit établi quelques règles immuables fondées sur une longue expérience, que seroit-ce en comparaison de cette mer profonde de lois , de maximes et de coutumes dont il est indispensable de connoître tous les écueils pour le^ éviter, et toutes les routes pour rendre sa navigation heureuse ? Plus donc cette science a d'étendue, plus elle est importante, plus nécest^aires aussi sont les résolutions que Ton foime et que l'on renouvelle en ces jours, de satisfaire à ce juste devoir: toutes les occupations ou, pour mieux dire, tous les loisirs doivent y être religieusement consacrés ; et bien que le prétexte de la cessation du Palais, fùf, dans son origine, le ménage delà campagne que nos ancêtres n'estimoient pas indigne de leurs soins; bien que ce relâche du travail ne fût en apparence destiné qu'à la réparation des forces tant du corps que de l'esprit, diminuées par une application continue , il faut toutefois avouer que ce repos et cette retraite n'ont jamais
été oisifs; que ce que la plupart de ces grands hommes ont acquis d'érudition et de luuiière , est du à cet heureux intervalle de temps pendant lequel, dégagés d'embaiTas et de tumuUe,ils ont hien plus travaillé à la lecture de leurs livres qu'à la culture de leurs terres; à faire provision de belles pensées qu'à la récolte de leurs moissons ; à remplir leur mémoire que leurs granges et leurs selliers; à polir leurs mœurs qu'à parer leurs jardins et embellir leurs parterres. Ceux au contraire qui ont consumé ce précieux repos dans une paresse languissante, dans un sommeil inutile, dans des divertissements qui ne contribuent en rien, ni à la richesse , ni à l'ornement de l'àme, et ne la rendent ni meilleure, ni plus éclairée, n'auront-ils pas quelque douleur de retourner les mains vides d'une saison si féconde; de n'avoir fait aucun magasin pour le reste de l'année, d'être contraints d'aller ensuite aux emprunts des choses qu'ils ont négligé d'acquérir, et dont Tusage leur est si absolument nécessaire ?
De ces dispositions contraires naissent deux voluptés différentes qui comprennent presque tout l'exercice des vertus: Tune, parfaite, consommée, suffisante à elle-même, qui procède d'abondance, de plénitude, et de l'actuelle jouissance des véritables biens; l'autre, qui ne fait que d'éclore, que l'espérance nourrit et qui ne possède que par le désir et la pensée, les trésors
qui lui manquent ; ces trésors qui doivent former sa dernière satisfaction et son entière quiétude. Mais cette différence n'a lieu qu'à l'égard des particuliers dont la conduite, le progrès, le mérite et l'élévation peuvent avoir des proportions inégales.
Ainsi , nous pouvons dire qu'il en est des compagnies assemblées comme des corps de musique , où les tons les plus forts cachent les défauts de ceux qui baissent, les aident et les I
rectifient, particulièrement quand ils ne détonnent pas absolument, et qu'il ne faut qu'un peu d'art et de vigueur pour les soutenir; ce qui nous l'ait ajouter que le motif et la fin de cette revue n'étant pas une discussion particulière des qua- 1
lités requises d'un magistrat, moins encore une '
censure autant pénible que peu profitable , mais un noble dessein d'allumer de o:énéreuses affections dans les cœurs et de les exciter à bien faire par une belle émulation , par une louable jalousie, nous n'avons point à douter qu'elle ne se rencontre uniforme partout , et même , si l'on ose le dire, en quelque façon plus puissante dans Fardeur de ceux qui, par une modeste défiance, craignent de n'avoir pas encore acquis toutes les habitudes et les connoissances proportionnées au poste qu'ils occupent, et nécessaires au degré de leur élévation.
En effet, ces soupçons et ces craintes, bien loin de retarder leurs progrès, sont autant d'ef-
forts et de tentatives qui leur servent de marches pour monter plus haut et parvenir enfin à ce point de stabilité qui, par essence et par nature, appartient à la sagesse éternelle , et en «pielque manière par participation, aux esprits prudents et expérimentés. Delà vient que Técole de Zenon , voulant donner une riche idée du sage, en désigne ainsi le plan et se sert de ces paroles pour en tracer le crayon: Placidus, iiiconcussus, curn dits ex pace vivens ; et, bien que cette perfection soit plutôt un beau songe qu'une vérité, un souhait qu'une possession , un agréable fantôme qu'un èlre réel et solide , il est pourtant certain que ces puissans génies qui jugent sainement des biens et des maux, et qui les prévoient et les annoncent si long-temps avant qu'ils arrivent, ne peuvent jamais changer de conduite ni de résolutions, et que comme leurs projets ne sont pas appuyés sur des opinions fausses ou sur des préventions mal fondées, ils ne varient presque jamais dans leurs pensées, quittent rarement leurs premiers sentiments et demeurent presque toujours dans une même assiette et dans une même fermeté: semblables en ce point à ces fleuves de long cours qui ne tarissent et ne se dérèglent jamais, parce qu'ils sont uniformes dans leur mouvement, et ne participent point à l'impétuosité des torrents qui, pour être inégaux et trop rapides, se sèchent et s'épuisent par leur propre violence. Ne concluons jxis néanmoins
de là que Salomori ait fait un portrait infidèle ou une fausse peinture de la sagesse , quand, dans la description qui servit de thème à notre dernier discours (i), il nous la représente comme la plus mobile de toutes les choses. C'est l'immobilité même ; mais elle ne laisse pas d'avoir la vertu du premier moteur représenté par Aristote ou l'auteur du livre du monde , sous la figure d'une trompette dont le son fait marcher une armée, chaque chef et chaque soldat en son rang et selon les emplois auxquels chacun est destiné, leur donnant ainsi à tous une impression de mouvement et d'activité qu'elle n'a pas elle-même.
Qu'il demeure donc pour constant que c'est du mélange des couleurs, des traits et des linéaments, de la séparation des ombres et des jours que se forme le corps de la peinture ; que c'est , selon la remarque de saint Athanase , de la variété des parties tant sensibles qu'insensibles de l'univers , que se compose ce globe vaste et étendu que nous appelons le monde ; que c'est des propriétés et des fonctions différentes , des facultés et des organes , que naissent la constitution et la distinction des individiis ; que c'est enfin de la diversité des ordres tant particuliers que publics, que se forment les républiques et les
(i) Celle mercuriale n'existe pas dans le manuscrit. [Note de l'éditeur. )
monarchies, si bien que, comine Tunité et le repos ne procèdent que de la durée continuelle du mouvement , le mouvement aussi ne subsiste que par la consistance et la lenneté des fondements qui Tappuient : ce sont la les liens qui joignent toutes les parties; c'est ce qui leur imprime Tagitation nécessaire pour les conduire à leur centre, et leur conserve une inquiétude intérieure et une bienséance au drhors qui leur tient lieu de tempérament et de conslance. Telles sont les opérations de la Providence (pie nous ne pouvons concevoir sans étonneuient et qui sont en effet sagiitœ poivntis acutœ ( Ps. 119, v. 4 ) des flèches aiguës dans la main du Tout-Puissant (pii , sans branler, les pousse droit au but. Ellesdoivent frapper, tout le mouvement se trouvant dans les seules flèches élancées , et tout le repos dans la main de celui qui les a décochées. Qu'on représente tant qu'on voudra la sagesse humaine, même dans l'apogée de sa puissance , sous la forme d'un cube, la plus solide de toutes les figures ; elle n'est pas toutefois immobile , ni sans action. Entre la tranquillité d'un homme modeste et le sépulcre d'un oisif; entre l'étude et la méditation de l'un, la paresse et la léthargie de l'autre , il y a grande différence : Inter olium et condit'wum , comme parle Sénèque. Un philosophe et un magistrat ne travaillent pas moins dans leur cabinet et dans leur retraite que dans le tumulte , dans la foule , et dans l'agitation des
afTaires. Moïse , dit saint Ambroise , In siîentm loquehaiur, in otio operabatur. otiosis manibus ex-pugnabnt hostem , quem qui dimicabant vincere non pofcrant: rien ne faisoit tant de bruit que son silence ; rien n'étoit si agissant que son inquiétude , et avec des mains oisives , il mettoit en déroute et en fuite des ennemis que ceux qui les combattoient ne pouvoient vaincre.
Sénèque passe bien plus avant lorsque, faisant Féloge , ou plutôt le portrait d'un de ces illustres dont la prévoyance n'est pas moins éclairée que leur intégrité à Tépreuve des tentations les plus délicates , il tombe d'accord qu'il peut être quelquefois muable dans ses conseils, mais jamais léger dans ses résolutions ; que sa volonté est toujours ferme dans l'amour des choses honnêtes et dans l'horreur de celles qui ne le sont pas ; que , bien qu'il embrasse un sentiment contraire à celui qu'il a soutenu , il ne se repent jamais , parce qu'il ne mesure pas sa conduite par des événements toujours douteux , incertains et qui dépendent de circonstances infinies : la face du théâtre a beau être changée ; l'assiette de son esprit n'en reçoit aucune altération : comme il désire toujours le bien, toujours il s'accommode à la nécessité et à la conjoncture présente pour l'obtenir. Ancipitem rerum ac publicam sortem suspensus^ sequitur, consiliis certis, incerios eventus.
Ce beau cantique, l'un des plus agréables et
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des plus charmants endroits de rEcriture, qui , selon la lettre, n'est autre chose que le chant des noces de Salomon et de la fille du roi d'Egypte , mais qui , en son sens mystique , est Tépithalame de l'union du Fils de Dieu avec l'Eglise, et, dans l'intelligence allégorique, une description des soupirs et des transports amoureux d'une àme qui désire ardemment de s'allier, par un mariage sacré , avec la philosophie tant morale que chrétienne , ou plutôt avec la vérité; ce livre, dis-je , tout rempli de mystères, commence son troisième chapitre par ces paroles; In leclulo meo per noctes quœsivi quem diligit anima mea : quœsivi illuni, et non inveni. (Gant. cap. 3, V. I ) ; paroles que l'ahbé Valberon , qui vivoit il y a cinq cents ans, interprète de cette sorte : J'ai , dit l'épouse , cherché , dans la retraite , dans l'éloignement des affaires, dans la paix, dans l'indolence , dans l'aise et la douceur d'une vie privée et domestique , d'une oisiveté molle et délicate , bien qu'innocente ; j'ai cherché cette probité si recommandable , qui attire tant de gloire et tant d'estime , même après la mort , à ceux qui en ont suivi religieusement les préceptes; mais je l'ai cherchée en vain, parce que non inveniiur in terra suavité r viventium.
Je me suis entretenu pendant la nuit ^per noctes, parmi ces ignorants qui craignent le travail , qui font profession de mépriser l'élude , et qui , bien loin de s'appliquer à dits exercices labo-
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rieux, à racqnisition des lumières et des talents n/ressaires aux fonctions de la justice , consument la mf'illeure partie de leur temps en des entretiens frivoles, en des discours de bagatelles et des occupations ridicules ; mais, quoique ces fainéants et ces railleurs prétendent habiller la sagesse à leur mode, ils sont assurés de ne la trouvo'i- jamais : Quœrit derisor sapientiam , et non invertit , s'écrie le sagr. ( Prov. cap. i4, v. 6).
J'ai passé plus avant, ajoute le texte sacré : Sitrgarti circuibo et civitatem : per vicos et plateas qu'vram quein diligit anima rnea : quœsivi illum , et non inveni. ( Gant. c. 3 , v. 2. ) Trompé par ce faux oracle qui dit que la voix de Dieu est celle du peuple , je me suis laissé surprendre aux sentiments vulgaires, me persuadant que Terreur se rencontroit rarement parmi la multitude , et que rien n'étoit plus assuré qu'une opinion approuvée par un aveu et un consentement général ; mais Pytliagore a blâmé ma pensée, lorsqu'il enseigne qu'il faut éviter les grands chemins où la sûreté est toujours moindre que dans les sentiers détournés; que le plus grand nombre n'est pas souvent celui des sages ; que le centre de la sagesse ne consistant qu'en un point indivisible , rien n'est plu* difficile que d'y atteindre , rien de si aisé que de s'en écarter. Paululum cùm pertran^ sissem eos, conclut ce même texte , inçeni tjuem diligit anima mea. ( Gant. c. 3, v. 4 )• Après tant de tours et de retours ; après tant de courses et
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de fatigues ; après avoir fait tant de perquisitions et in'ètre arrêté en tant de stations différentes, je me suis rabattu sur mes pas: j'ai observé nos actions, nos mœurs, nos coutumes, toutes nos manières d'agir; je les ai mesurées sur les anciennes maximes de cet auguste corps , sur les règles d'honneur, d'austérité et de bienséance contre lesquelles on ne prescrit point; et par ce parallèle et cette réflexion , j'ai trouvé cette sagesse tant de fois désirée, qui m'a découvert, en peu d'heures, la différence de notre première sévérité avec notre dernier relâchement.
Car, après avoir d'un côté parcouru l'histoire des choses passées , les combats où la seule nécessité nous avoit engagés , pour ne pas trahir l'intégrité de nos consciences , et le zèle avec lequel nous avons défendu la dignité de nos charges ; après avoir considéré d'ailleurs la situation présente des astres et l'état des constellations qui régnent actuellement dans le ciel de la justice , j'ai aperçu que l'autorité du sénat s'est insensiblement afibiblie, et que nous avons senti des effets visibles de cette diminution, à mesure que nous sommes déchus de cette vieille et louable simplicité de nos pères ; à mesure que nous avons prostitué nos suffrages et notre liberté pour faire des liaisons intéressées au dehors, et nous procurer des amis et des protecteurs.
Enfin j'ai vu avec douleur les débordements de la vanité et du luxe qui inondent la face de
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la terre avec un tel emportement, avec une confusion si horrible, qu'on ne remarque plus de différence de condition , ni de distinction de naissance. La plupart usurpent des armes, des couronnes et d'autres marques extérieures de dignité et de grandeur qui ne conviennent ni à leur extraction , ni à leur rang, et qui, bien loin de leur être honorables , n'excitent sur eux que de l'indignation et de la risée : venin subtil dont le progrès imperceptible a passé si avant, qu'il a ^ao^né les parties nobles et pénétré jusqu'au cœur; et, ce qui est encore plus surprenant, nous nous plaignons des maux qui nous accablent , et nous ne saunons souffrir les remèdes qu'on veut y appliquer, parce qu'ils nous semblent caustiques , comme s'il étoit possible de réparer une corruption générale par de simples lénitifs ! Combien de fois avons-nous dit , tantôt en secret et tantôt dans nos places , que la France étoit en proie à des partisans qui s'en étoient partagé les provinces comme un pays de conquête ; et maintenant , il s'en faut peu que la recherche commencée contre eux, que la restitution qu'on leur demande ne nous paroissent dures et rigoureuses ! Qui de nous a pu regarder d'un visage tranquille et sans ressentiment l'apparition subite , l'accroissement monstrueux de ces enfants de la terre , la magnificence de leurs maisons, la somptuosité de leurs meubles , la délicatesse de leur table , le nombre de
leurs valets, et, si nous l'osons dire, la loule de leurs courtisans et de leurs adorateurs , tant qu'ils ont eu la saison favorable? Et cependant, au lieu de mépriser ces élévations inconstantes , au lieu d'en prévoir la chute et le débris, alors que nous avons été , par ce faux brillant et cet éclat trompeur, surpris d'une indigne emidaiion et d'un lâche désir de les imiter, nous avons recherché les uns leur alliance, les autres leur confidence et leur amitié , tous ensemble la participation de leur fortune ; si bien qu'emportés par le torrent des exemples qui frappoient tous les jours nos yeux, nous avons, comme les autres, fléchi le genou devant ces nouvelles divinités, adoré ces veaux d'or, encensé ces idoles et achevé de corrompre ce qui leur pouvoit rester de pudeur et de modestie , par nos louanges et par l'admiration de leurs richesses caduq ie,s et périssables qui, comme des météores, se forment d'impureté , et comme le cristal se brisent lorsqu'elles brillent davantage! Ces inconsidérés s'imaginoient posséder de grands biens pendant le sommeil de leurs prospérités ; mais à leur réveil ils se trouvent les mains vides , sans qu'il leur reste, ni à eux ni à ceux qui, par des retranchements et des suppressions , ressentent le contre-coup de leurs disgrâces , que de la douleur, du mépris et de la confusion !
Que ces révolutions qui nous surprennent et nous étonnent , bien qu'elles soient conformes
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aux ordres de la nature ; que ces coups de tempête imprévus n'abattent pas néanmoins notre courage : faisons de cette nécessité une glorieuse matière de vertu ; et au lieu de nous échauffer en des exclamations indécentes, en des plaintes inutiles , modérons notre luxe , réglons notre dépense sur le pied de nos revenus, et ne laissons pas de concourir à la réformation générale, même contre nos propres intérêts : n'imitons pas cet ancien qui tiroit toute la gloire du magistrat, du titre de la magistrature , et qui s'imaginoit qu'un pygmée étoit devenu bien plus grand depuis qu'on Tavoit élevé sur un colosse. Il faut que la dignité se rende considérable par le mérite , et non le mérite par la dignité , et qu'il se forme de ces deux choses une parfaite harmonie : ce sont deux chœurs de musique qui se répondent et qui se donnent un lustre réciproque ; ils sont comme le soleil et la lune qui n'ont pas besoin d'interprète pour découvrir leur splendeur ou publier leurs éloges; ces luminaires s'expliquent Cl eux-mêmes , et se font assez connoître par l'éclat , l'impression et la vivacité de leurs rayons : Sol et luna non egejit interprète.
Que s'il arrive quelque éclipse et quelque défaillance dans ces astres, qu'ils en réparent la ioiblesse avec usure ; qu'ils se souviennent de leurs égarements passés, pour suivre des maximes contraires à celles qui les ont séduits, et éviter une semblable chute ; qu'ils fassent grande dif-
férence entre les biens apparents et les véritables, entre les inconstants et les solides. Ainsi, quelque certitude qui se rencontre dans le jugement et les prédictions du ciel , il ne sera pas impossible de changer la maligne constellation qui a présidé ii leur naissance, si, par uneforte résolution d'embrasser des sentiments conformes à leur élévation , ayant donné une autre face à la figure pronostic de leurs destinées, Jupiter s'y trouve désormais en ascendant, de telle sorte qu'ils reçoivent directement les influences de cet astre bénin , qui, selon la remarque des astronomes , rendroit les hommes immortels , s'il présidoit seul à leur conduite et à leur;» aventures: changement heureux dont ils ne sauroient donner une preuve plus visible , qu'en suivant les premières traces de la justice , qu'en travaillant au rétablissement de l'ancienne discipline, qu'en vérifiant et exécutant la déclaration du Roi, concernant la modestie et la bienséance des habits , et touchant Tâge de ceux qui désirent entrer dans cet auguste sanctuaire; étant une chose monstrueuse de voir assis, avec majesté sur le tribunal, ceux qui ne devroient être encore que dans les écoles ou dans la poussière du parquet , et qui sont élevés à ces dignités , non par les degrés du mérite et selon l'ordre prescrit par la nature et par la loi , mais comme par un coup du hasard, par un jeu et par un caprice de la Ibrluiie ; en cela , bien indignes de la louange que
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donnoit Théodore à Cassiodore, son secrétaire, Nonfragilifelicitate provectus , fortunée ludihrio ad apicem fascium repentinis successihus ^volavit. Par cette piétë renouvelée, si nous ne faisons pas changer la Divinité que nous adorons , du moins nous réconcilierons-nous avec elle, nous réformerons nos mœurs , nous corrigerons nos mauvaises habitudes : T^era pie tas Deiim adoratum non mutât y sed hominem adorantem ; et si, par nos soumissions et nos prières , nous ne donnons pas , selon ce que remarque le dernier des Platoniciens, une autre face au ciel, ni une autre constitution à la nature que celle qui nous menace de funestes accidents , du moins en éviteronsnous les effets ; et faisant prendre à notre âme une figure toute nouvelle et toute contraire à celle du passé , nous fléchirons ce que le vulgaire appelle destin. Enfin , c'est ainsi que nous adoucirons les influences des causes supérieures qui se déterminent et deviennent toujours plus ou moins nuisibles , selon la disposition présente des sujets sur lesquels elles appliquent leurs regards.
Il ne faut donc pas s'étonner si le changement des résolutions et la mutabilité des conseils, en de meilleurs et plus utiles, forment l'épithète , ou plutôt l'éloge et la gloire de la sagesse ; c'est une vertu ferme, droite et désintéressée, qui n'agit jamais que pour le bien , qui le cherche et le découvre partout où il se rencontre , et , sans
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craindre aucun soupçon de légèreté ou d'inconstance , quitte volontiers ses premières pensées ])our faire heureusement réussir de plus nobles entreprises.
De là, il est aisé de conclure que Tunique moyen de rendre nos actions uniformes et régulières , est de nous attacher à un principe solide , de prendre la loi pour guide , la vérité pour base » la vertu pour fondement , et le bien public pour motif et pour règle de toutes nos prétentions ; de nous remettre enfin devant les yeux qu'ayant l'honneur d'être les principaux officiers du Roi pour la distribution de la justice , nous ne saurions nous rendre plus recommandables ni plus autorisés qu'en exerçant, avec autant de probité que de suffisance , ce ministère sacré , ni aussi plus méprisables , qu'en nous écartant de cette ligne droite , pour suivre des faux fuyants et des sentiers détournés. Que ne peut un magistrat quand il se déclare le protecteur de la raison et de l'équité, quand il défend l'autorité souveraine et les droits de la couronne dont il est dépositaire ; quand , par une noble fierté et des sentiments désintéressés, il se met au-dessus du désir et de la crainte , et n'ouvre jamais la bouche que pour prononcer des oracles à la honte de l'iniquité et du mensonge , en faveur de la justice et de la vérité? Qu'il est loible , au contraire, s'il prend lâchement un autre parti, s'il s'engage en des cabales , s'il ne se remue que par ressort ,
s'il ne» pense qu'à l'agrandissement de sa fortune , et à servir ses amis aux dépens de son honneur et de sa conscience; si enfin la timidité lui glace le cœur, ou si la colère allume dans ses \eînes un feu qui le porte à des excès et à des embrasements! Pendant qu'il suit les premières, il conduit toujours ses desseins à la fin désirée ; il ne se présente point d'obstacles capables de retarder son activité, ne s'en pouvant rencontrer aucun qu'il ne renverse avec facilité , et qui ne serve à l'accroissement do sa vigueur , à l'ornement de son triomphe ; mais aussi-tôt qu'il s'égare dans des chemins couverts, il n'a plus que des démarches mal assurées ; il hésite à chaque pas , et la plupart de ses projets se résolvent en fumée.
Bien plus : le trouble et l'agitation des esprits déréglés, dont la course n'a point de mesure , et dont les prétentions vagues et incertaines ne se peuvent fixer, est un perpétuel empêchement à la quiétude , centre unique de la sagesse, et le dernier terme de ses mouvements. Qu'on dispute donc tant qu'on voudra dans la morale , s'il est nécessaire de déraciner entièrement les passions , ou s'il vaut mieux les conserver pour servir d'instrument à la vertu: il faudra toutefois tomber enfin d'accord qu'elles sont rarement utiles , et presque toujours nuisibles et pernicieuses dans le ministère de la justice. G'étoit la raison pour laquelle Ton défendoit autrefois toute sorte de
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motions et de discours patliéliques à ceux qui parloient en public, de crainte que cet emportement ne passât , par une transpiration contagieuse, en la personne des juj^es qui en doivent être entièrement délivrés; tant il est assuré que la vraie disposition et Tassiette naturelle de ceux qui sont assis sur les fleurs de lys , sont le repos et la tranquillité intérieure qui se rencontrent toujours dans les âmes héroïques , et qui ne se rencontrent jamais que dans une justice consommée !
L\ us Deo.