‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 37 sur 45 · DIX-NEUVIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME MERCURIALE

Nécessité de la censure. — Il faut observer les lois. — Les anciens magistrats doivent servir d'exemple , ne point donner dans les plaisirs, n'avoir point de pre'somption.

ESSIEURS,

Pour profiter des règles de notre devoir, comprises dans les ordonnances dont on vient de faire la lecture , et tirer quelque fruit des remontrances qu'une louable coutume renouvelle de temps en temps en ce lieu , il est important d'examiner deux grandes maximes autant opposées en apparence qu'elles sont unies en effet ; car leur opposition pourroit rendre stériles tous les préceptes de la morale , si l'on ne les concilioil. La première , est que nous n'agissons que comme nous connoissons , c'est-à-dire que notre façon d'agir suit notre manière de connoître ; que la mesure de notre lumière est celle de notre conduite, et que, selon que nous jugeons bien ou mal des choses , bien ou mal nous opérons : la seconde, qui semble combattre la première, est que mieux nous pénétrons un objet, moins nous l'estimons ; plus une vérité nous devient familière, moins elle nous touche, et

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que la trop longue expérience des choses les plus parfaites rabat beaucoup du prix que la rareté et leur premier éclat leur donnoient.

Quels objets plus admirables que ces grands vases de lumière , ces flambeaux du jour et de la nuit qui , par un ordre certain et une course réglée, se lèvent et se couchent tous les jours sur nos têtes! Quoi de plus merveilleux que cette variété des saisons, ces imperceptibles accroissements de tous les végétaux qui naissent sur la terre ; la profondeur des mers , l'impénétrable secret de leurs flux et reflux, la force miraculeuse de ces bornes qui , avec un peu de sable , arrêtent la fureur des vagues et Tinsolence des flots! Cependant , tant de merveilles attirent moins notre curiosité qu'un phénomène nouveau , qu'une plante inconnue, qu'un monstre hideux, qu'un chétif avorton de la nature. Le soleil est -il en défaillance, combien de spectateurs! Paroît-il dans sa pompe , lorsque , victorieux des ténèbres , il revient en triomphe sur un char de lumière , pour éclairer notre horizon et nous ramener le jour? à peine y lève-t-on les yeux. Nous admirons ses éclipses , et nous regardons avec indifférence la vive splendeur de ses rayons ; sa honte nous surprend , et nous demeurons insensibles à sa gloire !

N'en est -il pas ainsi des autres objets moins éloignés, et (jui nous touchent de plus près? Y a-t-il plaisir, y a-t-il douleur que la nouveauté

ii'aiigmciile, et que raecoulumancene diminue? Les palais superbes, les lueubles précieux, les modes, les festins, les assemblées, les spectacles publics et tous les autres divertissements ennuient enfin, et deviennent le dégoût, quebjuefbis même le supplice de ceux qui en jouissent tous les jours. Il n'est pas jusqu'aux plus abandonnés libertins qui ne se lassent de lejirs dél>aucbes, et ne contractent du chagrin au milieu de la foule des délices dont ils sont accables. Nous en pouvons autant dire de la douleur, il s'en trouve peu dont les atteintes soient si vives que le temps ne les puisse adoucir et rendre plus supportables. On s endurcit au mal comme on se dégoûte du bien, et la longue habitude de souffrir assoupit le sentiment de ceux qui souffrent. Il se forme une espèce de calus sur l'âme aussi bien que sur le corps, qui lui rend ses inquiétudes et ses peines beaucoup moins sensibles. Callumohduxit dolori. Les cérémonies les plus religieuses ne sont pas exemptes de ce relâchement. Quelle ferveur plus grande pour nos mystères , que celle des iiéophites, quand ils commencent de s'approcher de l'autel ! Quelle tiédeur plus négligente que la leur, quand ils entrent à toute heure dans le sanctuaire, et que l'usage des sacrifices devient trop fréquent! Mais comme, de cette doctrine, Ton pourroit conclure contre l'école de Zenon, que les passions sont des machines tellement nécessaires à l'exercice de la vertu , que

vsans elles toutes ses roues denieureroient immobiles , toutes ses forces languissantes , et toutes ses fonctions imparfaites, ce qui confondroit toute Téconomie de la morale et ruineroit l'em- })ire que les bonnes habitudes se sont acquises sur toutes nos actions ; s'il falloit tomber dans Tune des deux extrémités , Tinconvénient seroit beaucoup moindre d'avoir une vertu bien enracinée sans ferveur, qu'une ferveur très -ardente sans racines; une vertu qui ne devient insipide que pour en trop souvent pratiquer les actions , qu'une ferveur qui ne trouve tant de charmes à faire son devoir, que pour n'avoir pas encore épro ivé les difficultés qu'il faut surmonter quand on veut continuer sans relâche, et marcher toujours sur une même ligne avec une égale persévérance.

Mais l'agitation de ce problême deviendra bientôt superflue, si l'on fait réflexion qu'il n'est fondé que sur l'erreur de ceux qui se persuadent que l'ardeur pour le bien ne peut subsister avec son continuel usage, et que comme la nouveauté lui donne cette pointe agréable qui allume le désir, la longue pratique provoque cette aversion et ce dt'goùt qui sont la suite ordinaire d'une possession passable ; erreur qui se détruira d'ellemême si l'on considère que jamais on n'agit avec tant de facilité , que quand on agit par Ihabitude , el que jamais les choses ne se font mieux ni plus aiséiiieiit, que quand plusieurs fois on

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s'est étudié de les bien faire. Toute la diO'érence qui se rencontre entre les premiers essais , entre les premières ardeurs de la vertu, et la longue habitude que Ton y contracte, n'étant , au rapport de l'un des plus sublimes esprits de l'antiquité , que celle qui se remarque entre les fougues de la jeunesse et la vigueur consommée de l'âge parfait , entre la verdure et la maturité des fruits, entre les plantes nouvelles que le moindre zéphir ébranle , et les anciens arbres qui se jouent de l'impétuosité des vents ; en un mot, entre la naissance et le progrès des choses, et leur perfection ou leur accomplissement.

Pour décider donc en deux paroles la difficulté présente, il faut nécessairement conclure que les affections au bien sont des vertus naissantes , et les habitudes, des affections vigoureuses: celles-là des habitudes commencées, celles-ci des affections consommées ; et que la liaison entre elles est telle et si étroite, qu'elles se prêtent mutuellement leur secours. Plus nous sommes affectionnés à un ouvrage, mieux nous y réussissons ; et plus grand en est le succès , plus notre affection s'augmente. Il faut prendre plaisir à une chose pour la bien faire ; il faut la bien faire pour y prendre plaisir : l'affection engendre l'habitude , et l'habitude perfectionne l'affection. Mieux nous agissons , plus nous sommes disposés à bien agir. Plus grande est cette disposition , plus les actions qui la suivent sont

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Illustres ; c'est sur un même théâtre que se jouent Tune et l'autre scène, comme c'est dans la même volonté que se forme rhabitude et s'exerce l'affection.

Mais, supposez même que la trop grande facilité rende les opérations plus languissantes , qu'elle relâche la vigueur requise pour agir parfaitement , et qu'il y ait, pour cette raison , lieu de craindre un événement pareil à celui dont un ancien se plaignoit lorsqu'il disoit : Agenda factum est ut sœpe ogcrem : sœpe agendo ut minus cornmodenl assîduifate : nimia Jacilitas mugis quàm fucultas ^ et fiduciu purnretur. iSous avouons que , dans l'embarras et la multiplicité des occupations, l'on acquerroit aussitôt l'habitude de mal faire que celle de bien réussir ; nous tombons d'accord que les meilleurs peintres ne sont pas toujours ceux qui achèvent le plus grand nombre de tableaux, ni les plus fameux orateurs, ceux qui montent le plus souvent sur la tribune. Ce ne sont pas non plus les plus opiniâtres à l'étude qui deviennent les plus savants, parce que, bien qu'autant ou plus occupés que les autres , ils ne sont pas également disposés , ils ne s'appliquent pas avec le même soin à la culture de leur ouvrage. Mais si , dans une disposition égale et une pareille conduite, ils ajoutent plus d'activité et d'exercice, qui doute que ce nouveau secours ne leur donne un insi":ne avantajje sur les autres ^

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De ces principes si solidement établis , l'on peut tirer des conjectures infaillibles du succès de ces illustres assemblées , du fruit que Ton en doit attendre , et de la gloire qu'on peut y acquérir.

Mais , comme tous les entretiens de morale ne sont utiles qu'à ceux ou qui en ignorent les préceptes , ou qui n'en ont contracté que de légères habitudes : comme d'ailleurs les curieuses recherches et les plus grands efforts de l'éloquence flattent plus qu'ils ne persuadent , et remplissent plus la mémoire qu'ils ne touchent le cœur , nous, espérons qu'un discours moins orné, mais plus ingénieux, n'ayant d'autre motif que de s'acquitter d'un devoir indispensable, fera beaucoup plus d'impression qu'un plus pompeux où fart auroit plus de part que la naïveté.

Suivant cette maxime , permettez-nous , Messieurs , de vous dire que la même nécessité qui a porté les législateurs à établir des lois , oblige les magistrats à les observer. La mort de l'innocence leur a donné la vie. Ce n'a été que pour réprimer le débordement des vices nuisibles au public qu'elles ont été inventées ; il a fallu des menaces pour retenir le libertinage, et des supplices pour châtier finsolence : en un mot , ce sont les mauvaises mœurs qui ont engendré les bonnes lois. Qui s'étonnera donc si l'on en rafraicliit si souvent la mémoire aux juges, puisque

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c'est une lumière qui éclaire leur esprit et un chemin qui redresse leurs égarements? C'est une droite raison conforme à la nalure ; c'est une n-gle perpétuelle et constante: elle })orte au bien par ses commandements; elie délournc du mal par ses défenses; c'est le lien du commerce et fâmc de la commune félicité. Mais si la loi est un uiagisirat , et le magistrat une loi vivante, ne seroitce pas mal connoitre rim[)or!ance de cette journée, de ne la regarder que comme une simple cérémonie qui n'a que des apparences sans fruit, au lieu d'y voir une action de discipline qui renouvelle les vérités anciennes, pour, après les avoir rendiies familières à l'esprit , les faire couler dans le cœur par le canal de la mémoire, et y être conservées comme dans un fidèle dépôt ?

D'ailleurs, si de cette considération générale qui marque indistinctementle devoir de tons ceux qui sont assis sur les fleurs de lys , nous descendons à des réflexions particulières, ne trouveronsnous pas que cette nombreuse assemblée se doit partager en trois ordres : le premier, de ceux qui commencent; le second, de ceux qui sont plus avancés , et le troisième, de ceux qui sont entièrement consommés dans l'exercice de la justice; el (jue, selon les différents degrés de leur situation, ils ont besoin de dilférentes conduites? Et pour commencer par ces derniers, r ai- ces tètes précieuses et vénérables qui tiennent le

même ran^ dans cette auguste compagnie que les héros entre les autres hommes, nous reste-t-il quelque chose à désirer de leur vertu , sinon qu'ils ne se lassent jamais dans cett.e illustre carrière , afin que leur vie , leurs paroles et leurs actions soient autant d'inslruclions à ceux qui marchent sur leurs pas , et qui suivent leurs glorieux vestiges ?

Si les tableaux sont des livres ouverts où les ignorants peuvent, sans le secours de l'étude, se rendre savants dans Thistoire, les actions des magistrats sages et éclairés sont de grands volumes où les moins versés dans la science des lois peuvent puiser la connoissance de tous les articles qu'elles contiennent. Une sévère intégrité est en cela si puissante et si recommandable, qu'après s'être entièrement rendue conforme à la loi , elle petit tenir sa place en son absence avec dignité, et, comme sa suffra gante , remplir toutes ses fonctions avec majesté.

Philon le juif ne représente-t-il pas Abraham comme une loi exemplaire , quand il dit que tous les commandements de Dieu se faisoient lire dans ses actions , et que ce grand patriarche avoit exposé le décalogue aux yeux des hommes , long-temps avant qu'il fut donné à Moïse ; sa vie contenant les mêmes préceptes que Dieu avec son doigt ne grava que long-temps après sur des tables de pierre ? Il n'y a donc point de caractères plus visibles que ceux qui se tracent

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<lans la conduite d'anciens et expérimentés magistrats. La vue ne se lasse jamais de les regarder ; Ton y étudie les règles de son devoir sans se distraire de ses occupations particulières; et comme ils sont exposés sur un fameux théâtre aux yeux de tout le monde, on les peut, sans flatterie, nommer des leçons publiques, parce que, pour donner des enseignements. Ton peut se servir de deux sortes de paroles : Tune , naturelle et facile qui s'exprime par les organes , et forme un son articulé, distinct; Tautre, laborieuse , qui ne s'énonce que par de hautes entreprises , par des actions généreuses et pénibles , qu'aucun travail ni aucun péril n'est capable de rebuter. Mais si ces dernières coûtent plus , elles instruisent bien mieux ; elles ne font pas seulement concevoir les choses , elles forcent à les exécuter.

Comme pourtant l'éloquence a eu son progrès et son déclin , il en faut autant dire de la vertu , même héroïque. Elle vieillit comme les empires , si Ton ne la tient toujours en haleine , et si , par de nouveaux efforts, elle n'aspire à de nouveaux degrés de perfection ; une maxime constante étant que , dans le chemin de la gloire , c'est reculer que de ne pas avancer. Le sage doit être toujours content de sa fortune, mais jamais des soins qu'il donne à son devoir , persuadé que tout ce qu'il a fait n'est rien en comparaison de ce qui lui reste à faire. Une pensée contraire à

celle-là le réduiroit dans un état plus funeste que n'est celui des plus relâchés et des plus libertins. Ceux-là au moins, s'ils sont dans le désordre, ont le reproche de leur conscience^ la honte de vivre dans rinfamie , le désir de la réputation, et l'exemple des gens de bien, qui, de temps en temps, réveillent de telle sorte les semences de vertu restées dans leur àme , qu'assez souvent on les voit passer à une extrémité contraire , et devenir autant recommandablesparl'éclatdeleur bonne conduite, qu'ils s'étoient rendus méprisables par leurs égarements et par leur chute.

Mais quand on s'est établi pour principe qu'il suffit de ne rien faire qui blesse ouvertement l'honneur de sa charge ; que c'est assez d'expédier les affaires sans examiner avec tant de scrupule si elles sont suffisamment éclaircies ; que l'on peut accorder les intérêts de ses amis avec ceux de la justice; que les divertissements d'un courtisan ne sont pas incompatibles avec les fonctions d'un sénateur : ces défauts , bien que sans comparaison moindres que les autres , sont d'autant plus difficiles à réformer, qu'ils sont moins visibles. Déguisés sous des titres spécieux, ils passent souvent en foule pour des qualités raisonnables ; et ces mêmes amusements , qui se pourroient souffrir en des personnes privées, non comptables, ni de leur loisir, ni de leurs occupations au public , sont regardés comme des foiblesses et des taches dans un magistrat ,

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parliculièrement quand un âge avancé l'oblige à servir d'exemple aux plus jeunes, de lumière aux moins éclairés , et de bouclier aux plus foibles. Une morale plus relàcbée ne peut être que périlleuse et digne de Tétonnement de celui qui s'écrioit autrefois : Quœ est ista philosophia , quœ contenta est mediocritate vitiorurn !

Une confiance trop présomptueuse qui abonde en son sens , qui veut faire passer ses opinions particulières pour des règles infaillibles , et qui cherche de nouvelles interprétations , pour , selon ses intérêts , secouer le joug de la loi, ou Tassujétir a son caprice, n'est pas moins dangereuse qu'une vaine timidité qui glace le cœur, et en étouffe les plus nobles mouvements dans les occasions importantes qui regardent , et l'honneur du sénat, et le bien commun, et la police publique.

Nous savons que cette compagnie est celle de tout le royaume où la justice s'exerce avec plus de désintéressement : elle a le plus religieusement conservé les anciennes maximes de sévérité , qui, depuis tant de siècles, l'ont rendue si reconunandable , même aux nations étrangères. Nous savons aussi qu'elle ne manque pas encore à présent , de personnes de cette première trempe , autant illustres par leur probité que par leur suffisance , ennemies du relâchement , et zélées pour la discipline ; mais cet or, tout épuré qu'il est , n'est jamais sans mélange j il s'y glisse toujours ,

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par la complaisance et par l'usage , quelques abus, qui , bien que légers, ne laissent pas de produire des suites trop funestes , pour n'être pas étouffés dans leur berceau , et réprimés dans leur naissance.

Combien, avec des intentions toutes saintes , tombent en de fâcheux précipices , faute de lumières et de vigueur ! Combien , pour n'apprendre les circonstances des affaires que par un organe étranger qui leur dérobe la connoissance du fait et du véritable état de la controverse , commettent de notables injustices ! Combien , nonobstant leur inclination à suivre le bon parti , demeurent au moindre obstacle qui les arrête , et se laissent , ou emporter à une lâche compassion , ou vaincre par une puissante sollicitation , n'ayant pas assez de force pour se déclarer ennemis de l'oppression et de la violence ! Combien , dont la précipitation fait périr les plus importants desseins , pour les entreprendre à contre-temps , sans attendre leur maturité , ni ménager les moments favorables ! Combien enfin , qui , pour ne pouvoir souffrir une pensée de réformation dont ils ne sont pas les auteurs, sacrifient l'intérêt public à leur jalousie particulière !

INous avouons que ces défauts ne sont pas universels , particulièrement en ce lieu où la justice règne avec tant d'empire et de majesté ; nous avouons même que si tous les membres de

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cet illustre corps n'ont pas conservé Tancienne autorité de nos ancêtres dans toute sa vigueur ; que si quelques-uns, possédés du désir de rélever leur dignité par Téclat de leur dépense, se sont engagés en des alliances dont les faux brillants n'ont servi qu'à avancer leur chute, il s'en trouve en échange tant d'autres si grands zélateurs de cette première simplicité , le plus noble fleuron de la magistrature, qu'ils ont méprisé toute cette pompe extérieure, pour s'attacher au solide de leur profession avec plus de liberté. Combien même, n'en est-il pas qui, se voyant enveloppés dans ces ruines, ont supporté cette perte avec un courage , avec une modération dignes d'un véritable sénateur !

En effet, pour ne pas s'épuiser en des plaintes inutiles sur des maux sans remède, le grand secret est de souffrir avec patience ce qu'on ne peut se forcer d'éviter qu'avec déplaisir, et de prendre pour devise ces éclatantes paroles de Sénèque : pnrum est quod natura desiderat, ad supervacua sudatur : illa surit quœ togam conterunt; afin qu'ayant, par un généreux mépris , renoncé à toutes les promesses de la fortune , l'on consacre toutes ses affections à la gloire de sa charge, et que l'on ne travaille plus qu'à se rendre recommandable par une parfaite intégrité , par une rare suffisance et une exacte assiduité. Ces qualités doivent également paroître et dans ceux qui sont au milieu de leur course, et dans ceux

qui , plus avancés que ceux du dernier ordre , ont toutefois un peu moins d'expérience que c(^«x du premier. Ceux-ci doivent dans toutes leurs démarches, regarder la justice comme une chaste épouse du magistrat , afin que de son mariage avec leur volonté , ne puissent naître que des enfants légitimes , c'est-à-dire des arrêts justes et équitables. Mais de quel amour ne seront-ils pas portés pour cette fille du ciel, s'ils considèrent que c'est elle qui fait toute la grâce, tout l'ornement du monde politique, et que la beauté qui ne consiste qu'en une convenable proportion et une parfaite symétrie, ne peut, si nous en croyons Platon, jamais se séparer d'avec elle; beauté innocente et chaste , à qui la pureté est tellement naturelle, qu'elle a toujours évité, comme un écueil fatal, l'approche et le commerce des passions; beauté charmante et céleste qui dérobe au soleil la gloire d'être la seule image de Dieu, n'y ayant, au sentiment du même philosophe, rien qui lui ressemble tant qu'une âme juste.

Mais si elle est vierge, elle n'est pas stérile; c'est elle qui a peuplé les villes, cultivé les terres, assuré les chemins ; sans elle on ne verroit que désordres; la violence et la tyrannie règneroient partout, et les hommes n'auroient pas plus de société que les bêtes féroces : c'est elle qui donne du lustre et du brillant à la majesté des rois, qui conserve leur couronne et fait obéir leurs peuples; c'est l'âme invisible des empires, la

nourrice des vertus, la mère de la concorde et de la tranquillité publique. Aussi n'est-ce que pour elle que les sciences et les beaux-arts ont été inventés; T éloquence ne s'est enrichie de tant de trésors , que pour combattre Tinjustice et protéger rinnocence.

Cassiodore, parlant de la pourpre des juges, dit que c'est une couleur précieuse et très-agréable, qui orne leur trône et les fait discerner par son éclat d'avec les autres hommes : in qiiâ veste ^trcflr^,ajoute-t-il, sacrilegii reatus est\ car si ia justice est la pourpre intérieure dont l'àme du magistrat doit être revêtue , et sans laquelle l'extérieur ne seroit qu'un ornement trompeur et superflu, quel sacrilège seroit- ce de profaner par des actions indignes, un vêlement aussi auguste î Quelle Viorreur de convertir les lois inventées pour finir les débats et concilier la paix» en fies flambeaux de dissensions ; de tirer, comme les araignées, le plus subtil venin des plus salutaires et des plus odoriférantes fleurs.

Qui aime véritablement et sincèrement la justice, ne l'aime pas seulement sans intérêt, mais il l'aime avec péril; il ne met point de différence entre le puissant et le foible. Bien que le mau- A^ais chemin soit le plus frayé, il ne perd jamais son devoir de vue ; il ne se laisse point persuader par Topinion, ni emporter par la foule. La fortune est trop foible pour attaquer sa constance, et trop pauvre pour tenter sa modération. Il ne

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connojt de bonheur ni de malheur, que la bonne ou la mauvaise conscience; il est persuade que le solide contentement consiste à marcher toujours sur une ligne droite, et que les subtilités et les artifices sont des sentiers détournés qui mènent tôt ou tard à des précipices.

Comme l'occasion de se signaler dans l'exécution de ces nobles desseins se présente tous les jours, non-seulement dans les causes particulières, mais encore dans les affaires publiques qui regardent la discipline et la dignité de ce temple, dans les retranchements deslongueurs et des procédures inutiles qui consument les parties ; dans la décision d'un grand nombre de questions douteuses qui partagent les esprits et se jugent diversement dans les chambres, dans l'exactitude à s'instruire soi-même des instances et des procès qui nous tombent en partage , et non par les yeux d'un élève et sous la caution d'un extrait , afin de bannir, par cette vigilance ou par quelque bon règlement, cette corruption domestique qui provoque le murmure de tous les gens de bien; dans le soin de dresser ses arrêts pour empêcher l'abus qui s'y glisse quand ils passent par des mains étrangères, et prévenir ainsi les ouvertures de requête civile qui naissent souvent de l'ignorance ou de l'infidélité des ministres inférieurs, sur lesquels on s'est déchargé de cet emploi comme d'un fardeau pénible : comme enfin tou6 ces petits désordres

sont autant de taches qni ternissent l'éclat de cette auguste compagnie, il importe, dans un siècle de réformation, de n'en pas attendre la semonce, et il sera utile et glorieux d'en prévenir la censure , sans y être excités par autre motif que celui de son propre devoir.

Mais comme cet ouvrage demande moins l'éclat et le bruit que le silence et le repos; comme les remontrances publiques sont superflues si l'on n'est disposé à les recevoir, si l'on ne forme en soi-même une généreuse résolution de les mettre en pratique, ce n'est pas dans les grands jours de cérémonie qu'il y faut appliquer le remède. Les assemblées particulières et des mercuriales dont on ne se peut dispenser sans violer l'ordonnance, y sont incomparablement plus propres, et capables d'un tout autre fruit. Il n'y a point de pilote, point decapitaine, point d'ouvrier, pour expérimentés qu'ils soient, auxquels ne puisse arriver quelque surprise, par trop de confiance ou de précipitation. Combien plus à ceux qui exercent la justice, par l'oubli des maximes qui s'effaceroient entièrement de leur esprit lassé d'un excès de travail , abattu sous le poids des affaires, etconséquemment moins attentif, si de temps en temps on ne leur en rafraîchissoit la mémoire, dans des occasions solennelles !

Les intérêts dos parties dans lesquelles on ne sauroit pêcher deux fois , parce que les remèdes

en sont difficiles et les fautes irréparables; la noble ambition de conserver ces glorieuses habitudes de probité, solides colonnes de ce temple, et la crainte de perdre celte précieuse réputation qu'une seule action est capable de flétrir, sont autant de motifs qui noMS engagent à tirer quelque secours de ces importantes cérémonies dont la fin n'est pas seulement la correction des mauvaises mœurs ou la persévérance au bien, mais un heureux changement en mieux, selon la voix de cet oracle : Qui justus est , justificetur «JA/^f. (Apocalyp. , c. 22, v. 11); sans quoi ils deviendroient, non -seulement inutiles, mais funestes, dans le reproche qu'à chaque moment on nous pourroit faire de n'en avoir pas profité.

Mais si ce continuel progrès est tellement indispensable et à ceux qui paroissent fort avancés, et à ceux même qui déjà sont entièrement consommés, combien plus à ceux qui ne sont encore qu'initiés, et qui à peine ont commencé à se mettre sur les rangs! Comme ils n'ont pu acquérir dans ces premières années toute la lumière, toute l'expérience nécessaires, plus ils ont d'avantages d'ailleurs, tant du côté de la bonne naissance et d'une naturelle rectitude de cœur, que d'une libérale discipline et d'une louable ambition , plus ils sont obligés de joindre à ces beaux fonds une étude particulière^ une exacte culture, une infatigable diligence.

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s'ils ne veulent s'exposera la honte fl'a\oir rendu stériles les nobles semences qui promettoient tant de fruits.

C'est pour cette raison que si, dans les derniers temps, l'indulgence a passé jusqu'à vouloir bien relâcher de la rigueur tant de Tâge (|ue de l'examen, cette dis[)ense ne s'est jamais accordée qu'avec une condition secrète, avec une tacite obligation de réparcrle défaut des années et de l'expérience par une noble émulation, et de se signaler dans une si glorieuse course, par un redoublement d'application à tous les devoirs de sa charge, et par une réflexion continuelle sur ces grands modèles dont les pas laborieux ont si bien tracé le véritable chemin de la gloire, et une route si sûre entre les écueils qui environnent la justice, qu'on peut les suivre sans crainte de s'égaier. Que si notre grand monarque, parmi tant de soins qji'il se donne pour la réformallon de son Etat et la félicité de son règne ; désirant remplir plus dignement les rangs de celle illustre couipagnie, se rend plus exact dans le choix des personnes qui la doivent composer , et n'osant confier le précieux dépôt de la justice à ceux qui vivent encore sous la tutelle de la nature et de la loi , ne veut plus souffrir ces promotions anticipées, n'est-ll pas juste pour seconder d'aussi religieux desseins, d'examiner par une épreuve très-rigoureuse, si les

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années de ce retardement ont été utilement employées , si les prétendants à ces places augustes ont fréquenté le barreau; si l'innocence de leurs mœurs et la mesure de leur suffisance répondent à la grandeur delà magistrature à laquelle ils osent aspirer.

Nous savons combien il est difficile de faire revivre cette louable sévérité et par combien de mollesse ces rigoureux examens se sont changés en des actions de pure cérémonie , et les informations de vie et mœurs, en des panégyriques affectés. Mais il est temps de réformer ces abus ; il est temps de réveiller Tancienne vertu de cet assoupissement où une espèce de léthargie semble l'avoir jetée. Il faut rompre les charmes de la mauvaise coutume; il faut ressusciter dans nos cœurs ces premiers sentiments d'honneur et de courage, et, pour y parvenir, établir cette importante maxime : que de tous les aiguillons de la vertu, il n'y en a point de plus vif ni de plus puissant que ce regret généreux d'apercevoir dans les autres tant de belles qualités que l'on ne possède pas en soi-même; regret d'autant plus utile que le mouvement du branle que l'on donnera à son âme pour atteindre ceux dont on est devancé, sera si impétueux, que n'en pouvant plus retenir l'effort , on portera son ambition non -seulement jusqu'à les égaler, mais jusqu'à les surpasser et remporter la victoire :

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utile est habere quos imitaii primurn , mox vincere velis.

Cette noble jalousie ne se trouvant jamais que dans les génies éminents et capables de ce périlleux concours , elle est d'autant plus heureuse qu'elle se termine toujours en de plus étroites unions et de plus fortes amitiés. Comme dans ce combat, Ton n'a d'autre intérêt que de fournir une même carrière et d'arriver au même but, toute la contention n'est que pendant la course ; elle cesse aussitôt qu'elle finit, et qu'on est parvenu au sommet de la perfection: hahet hoc boni sapientia, ncmo potest ab altero vinci, nisl cum ascenditur: dum ad summum pervenère, non est incremento locus datas. C'est donc sur l'assiette de cet orguedleux sommet que nous espérons voir élevée la gloire de cet auguste sénat; ce n'est que pour cette paix charmante dont on y doit jouir , que nous allumons cette innocente guerre dans laquelle la ferveur augmente de telle sorte la bonne habitude, et la bonne habitude réciproquement la ferveur, qu'il seroit mal aisé de décider laquelle des deux est plus redevable de son accroissement à l'autre. Tout ce que l'on en peut dire avec certitude, c'est que toutes les deux se tournant comme en nature, et chacune contribuant, par la haute suffisance et par le rare r^iérite des particuliers, à recouvrer la première splendeur de cette illustre compagnie , elle continuera d'être, ainsi qu'elle a été depuis tant de

siècles, un trésor inépuisable de lumière, une règle inflexible de droiture, le dépôt inviolable de la loi, et le modèle parfait des plus généreuses actions et des vertus les plus héroïques.

Louange a Dieu.

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