‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 38 sur 45 · VINGTIEME MERCURIALE · texte numérisé non relu

VINGTIEME MERCURIALE

L'amour-propre et l'induigence envers soi-même troublent l'écoiiomie de la justice. — Il faut se corriger des défaut» que loa blâme dans autrui.

Messieurs ,

Lorsque nous faisons réflexion sur les termes des ordonnances dont nous venons d'entendre la lecture , et qui ne sont plus en effet que des préceptes inutiles , abolis depuis long-temps par un usage contraire, quoique nous ne laissions pas de les bonorer par le seul respect pour leur antiquité ; nous entrons facilement dans la pensée de Polybe qui soutient que les Etats ne se conservent pas par le seul établissement des lois écrites, quelque justes et équitables qu'elles puissent être, mais plutôt par la sagesse et la direction des princes et des magistrats qui appliquent la disposition de ces ordres muets selon que le bien général, la prudence et la nécessité

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leuTSuggèrcnt; ce qui arrive principalementquand rautorilé qu'ils exercent est tempérée avec tant de douceur, quand il paroît en toutes leurs actions tant de désintéressement et de modération que les peuples sont également persuadés de leur sulHsance^de leur probité, et de TafTection qu'ils ont, et pour le public et pour la satisfaction raisonnable de tous les particuliers qui réclament leur protection.

Mais celte intelligence et cette vertu sublime si nécessaires en la personne de ceux qui remplissent les premières places , puisqu'ils semblent n'être élevés au-dessus de tous les autres que pour leur servir d'exemple et de lumière, consistent surtout dans la différence et la discussion qu'ils sont obligés de faire des esprits, des talents et des inclinations des hommes ; et s'il est vrai, comme Galien l'a remarqué, que l'air le plus subtil et le plus épuré est souvent nuisible à ceux dont la santé n'est pas vigoureuse ; voire même qu'il y a des corps si mal disposés qu'ils ne peuvent vivre dans les climats les mieux tempérés, tandis que d'autres ont une si heureuse cont'ormation, qu'au milieu des vapeurs et des exhalaisons malignes des régions les plus marécageuses, ils ne contractent aucune infirmité; cette proposition qui peut passer pour un paradoxe, trouve pourtant son application dans la morale: car si les gens de bien conservent partout leur innocence, si leur intégrité est une

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lueur brillante qui éclaire et se fait jour au travers des ténèbres les plus épaisses de la corruption du siècle, ceux au contraire qui sont plongés dans la licence et le libertinage, ne se réforment pas toujours en choisissant pour leur retraite des lieux d'austérité ; et , dans les assemblées les plus saintes, dans les compagnies les mieux policées, les mauvaises habitudes de la nature s'irritent quelquefois plutôt que de se corriger. De là vient qu'encore que , dans tous les états du monde , les hommes lâches et paresseux qui renoncent à toute sorte d'emplois, et demeurent dans une molle, dans une délicate oisiveté, soient considérés comme un poids inutile à la terre , et ne s'attirent que de l'aversion et du mépris, ils ne laissent pas d'être tolérés dans la société civile où ils jouissent du droit de bourgeoisie et des prérogatives qui en dépendent. Mais dans la ville de Sparte, ils étoient notés d'infamie et condamnés à des peines pécuniaires. Cette nonchalance qui les rendoit immobiles étant réputée un mal contagieux, chacun évitoit leur alliance ; c'étoit une espèce de honte de fréquenter ceux que l'on avoit convaincus de mollesse et qui ne pouvoient rendre compte ni de leurs occupations , ni de leur travail. Or, n'est-ce pas sur ce modèle que nos ancêtres ont formé la police de cet illustre corps; et ces revues générales n'ont-elles pas été introduites pour observer les démarches et la con-

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«lulle (le tous les membres (jui le composent, pour ramener ceux qui s'écartent de leur devoir; et ces moments précieux que Ton dérobe au public pour se recueillir cii soi-même, au lieu de se consumer en des discours inutiles, ne devroient-ils pas être employés à discerner si chacun est assidu dans sa place, et concourt, avec une diligence raisonnable , à l'expédition des affaires qui lui tombent en partage;; si la justice s'administre, même aux foibles et aux misérables, sans mélange d'intérêt, sans partialité, sans cabale; si, par notre aveu et notre condescendance, nos clercs n'exercent pas des concussions, en exigeant des droits qui n'entrent point en taxe ; si leur insolence et leur avarice ne sont pas montées jusqu'à un tel excès qu'elles lassent les patiences les plus modérées, et obligent souvent les plaideurs, après s'être épuisés pour satisfaire leur avidité , d'abandonner sans ressource la poursuite de leur procès i* Ne faudroit-il pas ensuite jeter les yeux sur le dehors et les bienséances extérieures, apporter quelque remède à la précipitation avec laquelle la plupart, à peine sortis du palais, dépouillent les ornements extérieurs de leur magistrature, paroissent au bal, à la comédie et en toutes sortes d'autres assemblées , souvent travestis sous des figures ridicules, et toujours d'une manière indécente et peu convenable à la gravité d'un sénateur?

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Que Ton dise tant qu'on voudra que ces diveitissements sont innocents et approuvés par une longue possession : rien est-il plus commun, dans vos registres, que les délibérations faites de temps en temps pour arrêter le cours de ce relâchement? Et si la fréquentation des spectacles publics n'est pas absolument interdite aux ministres de la justice, Ton en doit au moins user avec une extrême circonspection dans les intervalles de loisir, pour réparer les forces abattues par le travail; car Ton acquiert peu de gloire et de crédit quand on fait son capital de ces amusements; quand, après avoir couru toute la ville et passé en débauche la meilleure partie de la nuit, on est tellement accablé toute la matinée, de lassitude et de sommeil, qu'on ne sauroit s'acquitter des fonctions de sa charge.

Toutefois , les remontrances que l'on réitère souvent sur ce sujet , ne produisent aucun fruit ; et cette complaisance générale qui s'insinue sous les noms spécieux de déférence et de civilité , ne fait pas le moindre discernement entre la contrainte d'une autorité violente et la persuasion efficace qui nous détourne da vice , en nous représentant la nécessité que notre caractère nous impose d'être vertueux. L'affectation même d'une indépendance absolue. fomente partout le désordre, la corruption ; et ceux qui se laissent entraîner à l'impétuosité de leurs désirs étabhssent le privilège de leur liberté dans la licence de mal

faire , prévenus qu'ils sont de cette pensée que Tobéissance qu'on rend aux préceptes de la loi et l'obligation de satisfaire à son devoir, en quoi consiste la plus haute perfection des esprits bienheureux, sont une gêne, une torture et une espèce de tyrannie.

Il en résulte qu'ils ont une extrême répugnance de se soumettre aux ordres publics , et que la discipline, cette règle si inflexible en elle-même, si utile dans toute sorte de conditions , surtout dans l'une et l'autre milice , parce qu'elle marque les rangs , prescrit les emplois différents du capitaine et du soldat, et ne leur permet pas de quitter les postes qui leur sont assignés, est considérée, par ceux qui , dans une délicatesse efféminée , préfèrent le jeu, la bonne chère et tous les autres plaisirs aux occupations pénibles et laborieuses , comme une barrière qui s'oppose à leurs desseins, comme un adversaire qui leur résiste et offense leur dignité : Fingis laborcm in prœccpto , dit le Psalmiste. (Psalm. 93, v. 20). Ils s'imaginent que leur magistrature est violée et que la robe est méprisée, lorsqu'ils n'ont plus le pouvoir de faire injure et de venger leurs passions; lorsqu'ils sont forcés de se contenir dans les termes de la modération. Et n'est-ce pas par cette raison que , quelque indignation que l'on conçoive contre ceux qui ne gardent aucune mesure et qui par vanité , par intérêt, par foiblesse, par ignorance ou par caprice, déshonorent leur

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ministère, onn'oseroit leur reprocher leurs fautes en public, ni même les redresser en secret par le moindre avertissement charitable , de crainte de passer pour critique , et de s'engager en des démêlés , en des querelles personnelles , comme si Tunion de la compagnie, l'esprit de paix et de fraternité qui doit être une espèce de soudure et d'alliage , n'étoient pas ennemis de toute sorte d'impureté et de corruption !

Le Fils de Dieu , expliquant le dessein de l'Evangile, qui est une loi d'amour et de charité , déclare néanmoins qu'il a porté le feu sur la terre, qu'il dénonce la guerre entre les proches, et qu'il met la division dans les familles , parce que la concorde qu'il nous enseigne ne consiste pas dans un commerce de complaisance et dans une condescendance mutuelle qui ne refuse rien à ses amis, quelque injuste qu'il puisse être, ce que le texte sacré appelle semitam seculi (Job. 22. i5. — Jerem. i8. i5); qui nous rend agréables à ceux qui nous approchent lorsque, pour leur accorder des grâces, nous trahissons sans scrupule et le public et notre conscience , et que leur sollicitation fait souvent incliner la balance contre le droit et l'équité.

Cette facilité à se prostituer pour paroître bienfaisant est nommée par le prophète royal une occasion de scandale , le témoignage d'une maladie d'autant plus incurable, que nos défauts trouvent des protecteurs et des paranymphes ^

et que ceux qui devroient s'excuser et souffrir une censure rigoureuse, n'ont plus aucune lionte ni de commettre, ni d'avouer les actions les plus indécentes ; ils pensent que leur hardiesse doit tenir lieu d'innocence et de justification. //^Pf v/'o illorum scandalum ipsis^ et poshà in ore suo complacebunt. ( Psalm. 4^» v. 14. ) Disons plus : ne voit -on pas que la mollesse avec la(ju<lle on souffre d'abord ces relâchements, les multiplie de telle sorte que , lorsqu'ils sont autorisés par l'usage et la tolérance, il n'est plus possible d'en arrêter le cours? Chose étrange, dit l'orateur grec , que dans le moment que Ton découvre quelque abus qui devroit être étouffé dans sa naissance, chacun s'en étonne et s'efforce à l'envi de témoigner son zèle, si bien que les plus retenus montrent la généreuse ardeur, la noble impatience de punir le mal sans dissimulation. Mais si l'on laisse refroidir ces premiers mouvements; si l'on prend soin de ménager les esprits. Ton trouve le moyen, par des excuses frivoles et des remises affectées, d'éluder ou de traduire en raillerie ce qui mériteroit une correction sérieuse et sévère ; et soit pour l'assiduité au Palais et pour la bienséance des habits , soit pour le choix des divertissements et des compagnies qu'on fréquente , l'on a tellement prescrit contre toute sorte de règle, tout ce que l'on pourroit proposer sur ce sujet seroit tellement inutile, oflieux, qu'il est à craindre que cette tranquillité appajente,

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cette timidité qui nous glace le cœur et nous arrête lorsqu'il s'agit de secourir le public, ne dégénèrent dans une espèce d'assoupissement, de léthargie , et que , se laissant séduire par des fantômes et des illusions agréables, Ton ne conspire à sa propre ruine par le mépris et Tabandonnement des avantages solides de sa profession.

Si donc quelque chose peut contribuer au rétablissement des bonnes mœurs , c'est d'opposer au torrent de l'indulgence une résistance continuelle et une contradiction rigoureuse , mais exemptes d'emportement et de malignité , assaisonnées de tant de sagesse, de tant de douceur, de tant de modestie, que nos actions et nos paroles n'ayant d'autre guide que la raison et la vérité, l'exemple des uns et le respect des autres tiennent lieu d'instruction et de censure perpétuelle. Un grand personnage du dernier siècle a dit : Que ceux qui exhortent leurs confrères et les redressent autant de fois qu'ils s'écartent du bon chemin, leur rendent l'esprit et la vie, et, dégageant leur âme , par des avertissements salutaires, de l'erreur et des fumées épaisses dont elle étoit environnée , en deviennent comme les pères et les auteurs. C'est ainsi qu'il faut entendre ce que nous lisons dans la Genèse ; qu'Abraham, sortant de la Chaldée pour entrer dans la terre de Canaan , amena outre sa famille , Animas quas fecerant in Haran ( Gènes, , c. 12 , V. 5 ) ; ou , selon une autre version : Homincs

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quos lucrifecemt Dco , ceux qu'il avoit retirés de Tidolàtrie en leur enseignant le culte de Dieu, la véritable religion ; ce qui n'est pas éloigné de la pensée de Pindare , que celui qui nous réveille et nous excite au combat, nous tient lieu de génie et d'ange tutélaire , est la source , le mobile de nos progrès , et de tout ce que nous pouvons acquérir d'honneur et d'élévation.

Mais ces secours sont rares : il se trouve peu d'amis assez fidèles pour entreprendre de nous avertir sincèrement de nos imperfections , et le nombre est infini des flatteurs qui nous applaudissent et cachent sous des fleurs un poison subtil et dangereux. Les uns entrent dans notre confiance pour nous difTamer avec plus de succès ; les autres, ayant besoin de notre suffrage ou de notre crédit, imitent nos passions par des suppositions pleines d'artifice , ou subornent notre esprit par des espérances trompeuses ; ils nous engagent, par des expressions insinuantes et des soumissions étudiées , en des démarches irrégulières et des chutes irréparables. Ces progrès sont d'autant plus à craindre, que chacun ayant son foible par lequel il est facile à entamer, il n'y a point de ressort et de machines qu^on ne mette en usage pour ébranler notre fermeté ; point d'adresse et de fausses couleurs que cette foule de clients qui nous environne , n'emploie pour nous éblouir et nous séduire ; et comme la philosophie profane n'a point de préservatif^

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assez puissants pour nous garantir de ces surprises, permetlez nous, Messieurs, d'emprunter les paroles que le diacre , dans TEglise grecque, adressoit au peuple avant la coïnmunion : iTs-iyivoa-Ktn «e>.A;)Aôvç : obsci vcz ccux qui sont capablcs d'assister à la célébration des mystères, et les distinguez des autres qui s'en rendent indignes par rimpuret? d'une vie licencieuse.

Que chacun donc se reconnoisse et fasse réflexion sur les déportements de ses confrères; qu'il examine en détail sa naissance , ses mœurs et sa conduite domestique ; qu'il regarde s'il préfère les amorces de la volupté aux exercices de la vertu 5 si l'intérêt public ou particulier le gouverne : qu'il entreprenne hardiment dans son cabinet la fonction de censeur, pourvu qu'il s'expose à la même inquisition, et prévoie qu'il éprouvera autant de rigueur qu'il en aura pratiquée ; que toutes ses actions seront mises à la coupelle , et que , si elles se trouvent de mauvais aloi , elles ne manqueront pas d'être décriées dans le commerce^d'autantplusqu'iln'y a point d'intrigue si cachée , ni de pensées ambitieuses si bien déguisées, qu'elles puissent échapper aux yeux du public dont les jugements sont presque toujours équitables ; et ces jugements exigent de ceux qui occupent les premiers rangs dans ce temple sacré , une perfection si sublime et des qualités tellement héroïques , que les moindres taches peuvent flétrir leurs noms.

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Que si , dans les opérations de la chirurgie et l'usage des remèdes de la médecine, quelque exacte qu'en soit la préparation, il est toujours périlleux d'en faire d'abord l'essai sur soi-même ; s'il est plus sur de s'en abstenir jus(|u'à ce qu'ils soient éprouvés par plusieurs expériences uniformes, ce que nous ne pouvons espérer de la connoissance intérieure de nos afTections et de notre tempérament ; alors ce que Socrate et Galien ont estimé impossible dans la morale et dans la nature, pourra réussir par des épreuves étrangères , lorsque , regardant sans prévention et sans jalousie l'industrie , les forces et l'activité de ceux qui sont embarqués avec nous dans le même vaisseau , les progrès qu'ils font , les traverses qu'ils souffrent , et la bonne ou mauvaise opinion qu'ils acquièrent à proportion de leur mérite , nous en ferons ensuite l'application sur nous - mêmes , par une juste comparaison , et que , suivant la voie que le sage nous enseigne et qu'il dit être plus sure , pour apaiser la colère du ciel et se réconcilier à Dieu, que les holocaustes et les autres exercices de piété, nous découvrirons les infirmités et les plaies qui se forment dans notre cœur : Si guis cognoi^erit plagam cordis sui . et expanderit manus suas ( 3 P^eg, 8. 38) ; et s'il est possible que l'aveu modeste de notre insuffisance nous mette à l'abri de cette opiniâtreté présomptueuse qui propose ses sentiments comme des

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oracles , et ne rétracte jamais ce qu'elle a une fois avancé , quelque injuste qu'il puisse être , nous serons aisément convaincus que le plus grand et presque le seul obstacle qui nous retarde et trouble l'économie de la justice , est la complaisance qui nous possède et nous rend indulgents à nous-mêmes : que cet amour-propre dont les mouvements sont si déréglés , après nous avoir portés dans une haute fierté , nous précipite aussitôt dans une extrême bassesse. C'est aussi la seule cause de ce que , dans les affaires importantes , souvent on consulte plus les liaisons et les engagements d'amitié et de gratitude que sa conscience et ses livres , et que , quelque brèche qu'il faille faire à la loi et à la discipline , on ne sauroit rien refuser à ceux qui nous sont utiles ou agréables, ce que Diogène a su expliquer en deux paroles : n^v o^a-tv T^poK^-zs-tif uvui.

Louange a Dieu

YINGT ET UNIÈME MEUCUllIALE. /^O^

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