‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 39 sur 45 · VINGT ET UNIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME MERCURIALE

Des songes.

Messieurs ,

Ce n'a pas été seulement dans Topinion populaire , ni par la superstition des esprits crédules , que les songes ont eu du crédit. Les Platoniciens y ajoutoient tant de foi, qu'ils crovoient notre âme capable de deux sortes de vie : Tune jointe au corps , et l'autre séparée ; qu'elle jouissoit quelquefois de cette dernière pendant le sommeil , et qu'étant pour lors déchargée du poids de la matière , et conséquemment devenue toute spirituelle, toute divine , elle aperçevoit bien plus clairement et plus distinctement les objets empruntés des sens : état paisible pendant la tranquillité duquel elle découvre des secrets mystérieux qu'elle n'avoit pu pénétrer, ni dans le calrae du silence , ni dans le repos d'une profonde méditation; et pour appuyer leurs sentiments par l'expérience et le respect de la religion, ils ajoutoient l'usage et la préparation des remèdes nécessaires pour guérir toutes sortes de maladies.

Ce n'est pas qu'ils aient prétendu que tous les songes soient des avertissements du ciel, qui ,

4lO VINGT ET UNIÈME

comme autant de pronostics et d'avant- coureurs, marquent toujours quelque chose d'extraordinaire ; mais comme il y en a de trois sortes , dont les uns sont fabuleux , les autres véritables , et les derniers surnaturels et divins : les premiers sont de purs effets du tempérament, qui, dans le sommeil , nous représente les choses selon et à proportion que Tune de ces quatre qualités, le froid ou le chaud, le sec ou l'humide, a d'empire sur les autres ; c'est de là que les médecins tirent de pressantes indications , de fortes conjectures, par le secours de leur art; ce qui a fait dire à Hyppocrate qu'on ne doit jamais mépriser ces sortes de songes , particulièrement quand ils ne sont pas tout-à-fait fantastiques, et qu'ils ont quelque espèce de liaison et de suite. De là vient aussi que, soit de la diversité des pensées , soit de l'inquiétude ou de la foiblesse de l'esprit , soit du désir ou de l'espérance du bien, ou de la crainte et de l'aversion du mal , procèdent ces rêveries , qui , quoique extravagantes et absurdes , ne laissent pas toujours d'avoir quelque rapport avec les sentiments de notre cœur. Le moindre de ces prestiges fait une telle impression dans notre imagination , que les idées qu'on en a conçues, ne pouvant ni s'effacer ni demeurer oisives , troublent la nuit notre repos, et fatiguent notre esprit pendant le jour ; vérité dont nous avons une si belle preuve en la personne d'un Koi à qui le pro-

MERCl-RIALK. 4^^

phète dit, tandis qu'il ne pouvait s'empêcher d'être effrayé par l'horreur de ses visions nocturnes : Visioties cnpitis lui in cubili iuo (Daniel , c. 2 , v. 28).

Entre ces son^çes , il s'en trouve plusieurs dont la vérité paroît tantôt très-claire , tantôt cachée sous des énij^nies, tantôt entièrement éclipsée; et ceux-là n'arrivent (ju'aux génies fort éclairés , qui , après avoir été distraits par un nombre infini de différentes occupations pendant la journée, bien loin de s'abandonner à un profond assoupissement dans leur sommeil, profitent de ce paisible intervalle pour contempler ^ à découvert et sans voile, les objets qui leur scmt exposés. Comme leur aciivité n'est pour lors retardée par aucun obstacle, pour lors aussi , ils jugent de l'avenir avec autant de lumière et de certitude que du présent et du passé.

Ces songes néanmoins ne sont pas toujours si clairs ni si purs , qu'il ne s'y mêle quelques illusions capables d'embarrasser l'explication qu'on leur donne , d'en rendre le sens obscur et l'intelligence douteuse. Aussi étoit ce la principale raison qui obligeoit les Hébreux à choisir des hommes savants pour en être les interprètes. N'enarrive-t-il pas encore ainsi cà l'égard de ces songes , qui , sans être entièrement prophétiques, ne laissent point de renfermer quelque inspiration divine? Ceux d'Abimelec , de Laban et de Pharaon, n'él oient-ils pas de ce nombre? Leurs présages contenoient-ils autre chose que

4l2 VINGT ET UNIÈME

des Inslructions de ce que ces princes et ces patriarches dévoient faire ou éviter? Le dernier, quiavoit trompé la subtilité des devins d'Egypte, put-il jamais être expliqué que par Joseph?

Qui pourroit donc, sans combattre l'autorité du texte sacré , révoquer en doute que les révélations des prophètes ne leur aient été suggérées par des songes : Per somnium loquar cum eo ? IN'en faut-il pas autant dire de toutes ces extases, de toutes ces unions , de toutes ces communications que les âmes saintes ont avec la divinité? Mais , soit qu'elles se détachent de leur corps pour s'élever vers leur principe , soit qu'elles reçoivent un souffle et une vapeur de la vertu céleste, toutes ces visions en sont-elles moins de la nature des songes ? Chacun sait que le privilège de voir la majesté divine dans une nuée, et d'entendre ses oracles de sa propre bouche, avoit , au rapport des rabbins, été réservé à Moïse ; et bien que les autres prophètes n'en aient été favorisés , ni inspirés que pendant leur sommeil, ils ont toutefois été pénétrés d'une si vive lumière , tellement remplis d'enthousiasmes sacrés et de grâces précieuses que , pour enveloppés d'énigmes et de figures que fussent ces mystères, il ne leur a pas été possible de douter de leur mission , ni des vérités qu'ils étoient chargés d'annoncer aux Israélites , pour être ensuite répandues dans toutes les parties du monde.

iMERCURlALE. 4l3

Nous savons que rexpérience a , en quelques rencontres , autorisé les augures tirés des songes ; mais cela si rarement et sur des prédictions si obscures, que le hasard qui les a rendus véritables n'en lait craindre qu'aux seuls esprits timides , de funestes événements : comme ces songes profanes ne sont que de pures illusions dont on ne peut induire aucune certitude, la conjecture en est si foible, quils sont moins capables que les ombres artificielles et sensibles, de nous élever à la connoissance de la vérité.

Belle et solide doctrine ! qui nous excite à faire cette importante réflexion , savoir : que la plus grande partie des choses que nous recherchons avec tant d'ardeur , dont la poursuite nous coûte tant de chagrins , d'amertume et de fatigue , n'a rien qui soit plus réel, ni qui ait plus de durée que les ombres et les songes. Mais , sans parler de cet insatiable désir d'amasser des richesses , qui a tant de sectateurs et de partisans ; l'ambition , qui, dans l'opinion commune , est la plus noble et la plus illustre des passions, et qui tantôt marche avec autant de luxe et de faste que de pompe et de vanité, tantôt se cache sous le masque trompeur d'une fausse humilité , d'une apparente modestie , se nourrit-elle d'autres aliments que de chimères et de rêveries ? Ses projets ne sont-ils pas sans bornes et sans mesure ï De quelque hauteur que soit la place que ces hommes présomptueux occupent , ne sont-ils pas

4l4 VINGT ET UNIEME

teiletnent possédés de cet esprit d'empire et de domination , qu'ils s'efforcent toujours de monter plus haut, sans vouloir tourner les yeux du côté d'où ils sont partis, ni les détourner de celui où ils aspirent ? Avec tout cela , la fortune a beau leur être favorable , ils ne jouissent jamais avec tranquillité de ce degré d'élévation où ils ne sont souvent parvenus que par des voies pleines de bassesse et d'infamie ; et outre que les grandes charges sont autant d'écueils périlleux à ceux qui n'ont pas assez de suffisance et de mérite pour en soutenir le poids, pour en remplir les devoirs, à peine en sont-ils revêtus et les ont-ils exercées quelques jours , que de nouvelles pensées les empêchent de demeurer long-temps dans une même assiette. Elles les font prétendre à de nouveaux emplois > pour étendre leur crédit, pour augmenter leurs dignités. Ces vues éloignées que les obligent d'entretenir des liaisons secrètes et des commerces intéressés, les agitent d'une inquiétude si continuelle, qu'ils ressemblent aux pilotes qui ne sont pas plutôi arrivés au port, qu'ils ne s'occupent que de l'idée et du dessein d'un plus grand embarquement, d'une nouvelle navigation.

Combien en voyons-nous d'autres qui se dévouent à de honteuses servitudes avec si peu de fruit , qu'après avoir tout employé pour parvenir à leurs fins, ils se trouvent en un moment déchus de leurs vaines , de leurs trompeuses espé-

MKRCI RIALE. 4l5

rances ! Comme ils ne bâtissent que sur du sable , le moindre souffle renverse leurs édifices , et leur lait connaître la vanité des prétentions ridicules dont ils avoient déjà fabriqué les idoles dans leur cœur, semblables à ceux qui, persuadés d'avoir rencontré pendant leur sommeil, un trésor comble de richesses, ont , à leur réveil, le déplaisir de voir leurs mains tellement vides , qu'il ne leur reste , de tous ces biens imaginaires après lesquels ils avoient si long-temps soupiré , que la lassitude d'une longue , d'une inutile poursuite, et la confusion d'un refus injurieux.

N'est-ce pas dans la même vue que l'écriture , voulant marquer une courte félicité, se sert de ces deux façons de s'exprimer : Somnium surgentium ( Psalm. 72, Y. 20 ) ; somnium visionis nocturnœ ( Isaie , c. 29 , y. 7 ) ? Et si Sophocle avoit raison de comparer à un souffle , à une ombre , ces passagères prospérités qui éblouissent les yeux et qui s'évanouissent comme les éclairs en un instant , •muf^u, x«< «,« , Eschile ne les regardoit que comme une vapeur , comme une fumée , et Pindare n'en faisoit pas plus d'état que de l'imlge et du récit d'un songe.

Mais quel plus infaillible remède que les préceptes de la morale , pour guérir ces désirs Impétueux, ces vaines imaginations qui n'ont souvent d'autres succès que le trouble de notre repos ? N'est-ce pas de cette science que nous pouvons apprendre à ne chercher d'autres biens

4l6 VINGT ET UNIÈME

que ceux qui sont indépendants du caprice de la fortune , et à nous contenter des secours que la nature nous donne ; de ces secours qui , absolument nécessaires pour vivre chacun selon sa condition , n'ont jamais été refuses à ceux qui préfèrent un honnête travail , une raisonnable parcimonie , à des profusions sans bornes , à une molle oisiveté ?

En effet , est-il un préservatif plus puissant pour nous inspirer le mépris et le dégoût du luxe , de la superfluité , que de reconnoître que toutes les infortunes dont nous sommes accueillis, toutes les amertumes qui nous pénètrent, n'ont d'autre source que la vanité , l'amour-propre et l'aveuglement de notre esprit ? Ces illustres maximes ont obligé le prince de l'Académie à publier que, entre les hommes, les philosophes étant les seuls qui s'attachent à la recherche de la science et de la vertu , ce sont aussi les seuls qui veillent ; tous les autres demeurant ensevelis dans un si profond sommeil qu'ils s'écartent presque toujours de leur véritable route.

Pour sortir d'une si funeste léthargie , il faut suivre le conseil du prophète, qui , pour nous rendre semblables à Dieu, nous exhorte à séparer la paille d'avec le hon grain, et à purifier nos inclinations dans une si exacte coupelle, qu'il n'y reste rien de grossier et de terrestre : Si séparaveris pretiosum à vili , quasi os nieum eris ( Jérémie i5 , ig ). Aussi, est-ce en cela, c'est-à-

WtRCUKIALt. 4^7

dire, à bien distinguer l'ombre d'avec le corps , et le principal d'avec l'accessoire, que consiste la consommation de la parfaite sagesse. Mais, pour ne s'y pas tromper , il est important de savoir que tout ce grand crédit, joint à tant d'hommages et de déférences rendus à la dignité dont nous sommes revêtus , ne sont que des ombres brillantes et des illusions agréables qui charment de telle sorte les esprits, qu'on les préfère tous les jours , sans scrupule , aux devoirs essentiels de sa charge. Après cela, doit-on s'étonner que l'on abandonne avec tant de négligence le soin de la discipline, qu'on laisse insensiblement abolir les anciennes maximes d'honneur et de sévérité? Il en résulte, qu'au lieu de nous signaler par des actions autant laborieuses qu'héroïques , nous voudrions acquérir la gloire qui en rejaillit , sans l'avoir méritée par la suffisance et la probité , par les sueurs et les fatigues dont elle est la plus noble et la plus précieuse récompense. De là le chagrin de plusieurs , à qui l'assiduité rend les fonctions du Palais si importunes, que le travail sans émolument n'y passe que pour une corvée dont chacun est bien aise de se décharger ; et , bien loin de s'appliquer , ni à l'étude des ordonnances et du droit civil et municipal, ni à la culture de toutes les notions capables de nous rendre plus intelligents , on consume tous les moments de son loisir en des occupations inutiles ou tout-à-

Deiiis T.iloii. II. I "7

\l8 VINGT ET VMEME

l'ait étrangères. En faut-il d'autres preuves que ces parties de chasse , de promenade , et tant d'autres voyages superflus où Ton destine les vacations , sans avoir, pendant tout ce temps, aucun commerce avec les livres? N'est-ce pas ce qui fait que , soit par paresse , soit par débauche , on s'embarque en des amusements si indignes fl'un magistrat , et l'on poursuit avec tant d'empressement des ombres fugitives . passagères , que ne voulant ni renoncer , ni donner trêve avec un divertissement, on quitte et l'essentiel, et le corps , et le solide , et le capital de son emploi?

Que si , pour éviter un change si inégal , si trompeur, nous voulons tirer quelque fruit des ombres et empêcher qu'elles ne nous séduisent jamais, rien peut-il nous en mieux instruire que la plus importante de toutes les sciences , c'està-dire la connoissance de nous-mêmes? Puisque les ombres corporelles et sensibles nous rendent l'office de former notre portrait et de nous peindre ; puisque l'image qui paroît dans l'eau ou dans une glace bien polie , où tous nos traits et nos linéaments sont fidèlement représentes, n'est autre chose que notre ombre, que ceux qui sont curieux de leur parure et de la grâce extérieure consultent, à toute heure, pour composer leurs démarches; n'en faut-il pas dire autant des ombres spirituelles qui rejaillissent de nos actions , bonnes ou mauvaises , et qui ex-

priment si parfaitement les caractères tle notre esprit et les sentiments de notre cœur, que quand nous voudrions les déguiser, l'impression qu'elles Ibnt est si vive , l'odeur qu'elles jettent est si forte , si pénétrante , qu'encore que moins visibles , elles ne laissent pas d'être les sincères et les naïves représentations de nos mœurs? Aussi estce le seul et véritable miroir sur lequel nous devons jeter continuellement les yeux, non pour adorer nos pensées par une folle complaisance, mais pour examiner les défauts de notre conduite , et remarquer jusqu'aux moindres taches capables de flétrir notre réputation et d'obscurcir notre gloire.

Pour corriger ainsi nos égarements , c'est-àdire comme de sévères censeurs , il est important de faire cette réflexion : que le fard et les couleurs empruntées rendent ce qui est défectueux encore plus imparfait ; qu'il faut nétoyer la source si l'on veut purifier les ruisseaux, et qu'il est inutile de retoucher les copies , si l'on n'a auparavant réformé l'original.

Mais , pour fabuleuse que soit la remarque de Polybe, que ceux qui entrent dans le temple de Jupiter, en Arcadie, sont exempts des ombres, ne pourroit-elle pas néanmoins être reçue comme un emblème dont le sens allégorique regarderoit les magistrats qui occupent le sanctuaire de la justice , et qui étant , soit par l'éclat de leur conduite , soit par la nécessité de leur emploi , ex-

posés à la vue du public auquel ils doivent rexemple , sont si exactement observés dans leurs actions , dans leurs discours , qu'on pénèlie leurs plus secrètes intrigues, lors même qu'ils meltent tout en usage pour se travestir; et leurs plus secrètes imperfections y)aroissent de si notables défauts , qu'il n'y a point d'ombres ni de voiles qui puissent cacher leur foiblesse , ni pallier leur insuffisance ?

Et sans exagérer davantage la facilité avec laquelle on se laisse emporter au torrent du libertinage , n'est-ce pas l'indignation contre ce grand relâchement, qui a été la cause fatale de cette révolution subite , de cette notable déchéance que nous souffrons, soit dans nos fonctions, soit dans le prix de nos charges ? Bien loin toutefois de nous échapper en des plaintes inutiles, il faut profiter autant qu'on pourra de ces petites disgrâces , nous en servir comme d'un averlissement salutaire pour, à l'avenir, être plus circonspects , et demeurer , sans décliner ni à droite, ni à gauche, in^~iolablement attachés aux règles de la justice : suivant en cela les traces de l'astre qui nous éclaire, qui ne quitte jamais la ligne écliptique, qui n'est aussi jamais sujet aux mouvements de trépidation, parce qu'il prévoit et connoît les périodes tant de sa chute et de son abaissement, que de son élévation et de son retour: Sol cognoçif occasum suum(Vs.io3. ic^). Admirable vicissitude! qui n'est pas moins inévitable

aux corps politiques, que le retour des saisons Test auxcorps naturels, et qui nous doit être non-sealement un sujet de consolation , mais encore un présapje assuré que nous verrons bientôt succéder le calme à Torage, si à cette respectueuse déférence qui nous a fait si heureusement seconder les justes intentions du plus grand monarque du monde, on ajoute une volonté sincère, animée d'un zèle ardent , infatigablement appliquée à faire observer l'ordonnance dans toute son étendue , sans permettre qu'elle soit impunément violée par ces lâches tolérances qui ne manquent jamais d'être suivies d'une honteuse prévarication.

Malheur donc à ceux qui , faussement persuadés qu'il leur est permis d'accommoder les lois à leur caprice , et d'en tempérer la rigueur par des interprétations pleines de faveur et d'indulgence , se flattent d'avoir assez d'industrie pour embrouiller de telle sorte les choses les plus claires, qu'on n'en puisse découvrir les vestiges, ni les convaincre de malversation ! Ainsi cachés sous le rideau d'une obscurité affectée , ils éludent par de nouveaux prestiges la prévoyance du législateur; imitant en cela rinsolen<:e sacrilège de ces impies dont parle l'Ecriture , qui publioient que la Divinité est renfermée dans le ciel, qu'elle ne prend nulle part à aucune des actions des hommes, qu'elle repose dans le sein d'une épaisse nuée qui, comme un voile impénétrable

aux yeux les plus peiçans et les plus vifs, lui eu dérobe la connoissance : Quid enim novit JDeus, et quasi per caliginemjudicot? Nubes latibulum ejus, ( ou , selon la version syriaque : Nubes velamcn ejus) nec nostra considérât, et circa cardines cœli perambulat ( Job. 22 , v. i3 et 14 )• Mais les ténèbres de rincrédulité ayant étouffé les lumières naturelles dans Tàme de ces libertins, ne doiventils pas craindre, suivant la prédiction du Propbète, d'être surpris dans cette léthargie, et d'être engloutis par le torrent d'une juste indignation, avant que d'être revenus de leur assoupissement? Lumen tibi ienebras evasit ; dormienteinauieni aqua te operuit.

Mais, pour entrer plus avant dans le centre des difficultés qui se trouvent dans nos théorèmes, y a-t-il rien de plus certain que l'obscurité a ce glorieux avantage sur la lumière , que lorsqu'on est environné , frappé de son éclat , on ne sauroit discerner les choses enfermées dans les lieux où régnent les ombres et les ténèbres? Que si au contraire, du fond de ces endroits sombres on tourne avec attention les yeux sur des objets éclairés d'une brillante lumière, elle les rend si visibles , qu'on en peut distinguer jusqu'aux moindres^ mouvements , jusqu'aux plus imperceptibles figures , sans qu'aucune de ces particularités puisse s'échapper à la vue ?

Curieuse et importante remarque ! capable d'être le sujet d'une sérieuse méditation tant aux

princes qu'aux magistrats , et qui nous fait bien voir que, comme il est impossible que les souverains puissent découvrir de leur trône tout ce qui se passe dans Tétendue de leur royaume et jusqu'aux cabanes des bergers, ils ne peuvent conséquemment en apprendre les besoins de leurs peuples et les maux qui les accablent , ni soulager leur misère par des remèdes et des décharge.; proportionnés a leur impuissance. L'on en peut dire autant des juges qui rebutent les plaideurs avec aigreur, lorsqu'ils sollicitent l'expédition de leurs procès avec un peu trop d'empressement ; désordre qui ne procède que de ce qu'ils ne sont pas assez instruits du détail de tant de vexations que souffre un provincial éloigné de sa famille. Faute de protection , il est exposé à toute sorte d'embûches, et contraint d'essuyer non-seulement toutes les insultes, toutes les traverses que lui suscitent ou le crédit des adversaires , ou la négligence de ceux qui travaillent pour sa défense ; mais encore de se soumettre , sans murmurer, à toutes les remises, à tous les subterfuges, à tous les tours et détours que Tavidité des clercs, des sous-ciercs et des autres ministres inférieurs inventent chaque jour, pour colorer leurs concussions et lasser les patiences les plus modérées.

Appliquons-nous donc dorénavant à examiner avec plus de soi ri tout ce qui se passe au-dessous de nous. Descendons jusque dans la région la plus

424 TINGT ÇT UMÈME

basse; passons jusqu'au centre de la terre, pour veiller sur la conduite de nos domestiques dont les fautes ne manquent jamais de nous être imputées, pour protéger Finnocence opprirhée, confondre les ruses des chicaneurs , en pénétrer les replis les plus cachés, malgré toutes les ombres, malgré tous les nuages dont elles peuvent être enveloppées ; et bien loin d'aller chercher les causes des météores qui s'engendrent dans l'air, ni d'observer le dérèglement et l'inégalité des mouvements qui se forment dans les sphères supérieures , suivons plutôt l'opinion de certains astronomes qui soutiennent que ce qui paroît n'être que des taches dans le soleil , sont autant de petites planètes qui jettent un feu moins brillant que les autres , et qui se dérobent à la foiblesse de notre vue.

Pour cet exemple nous trouverons que ce que Ton condamne par intérêt ou par caprice , et faute d'examen et de discernement , en la personne de ceux qui gouvernent les Etats , ou qui remplissent les premières magistratures , comme autant d'erreurs dans la politique et comme autant de marques de foiblesse ou de dureté , se trouve souvent être les effets d'une vertu héroïque, d'une prudence consommée ; et ce mécompte procède d'une telle malignité secrète, que, non -seulement dans les matières qui regardent l'ordre et la réformation de la justice , mais dans toutes les autres indistincte-

MERCURIALt. 4^5

ment , il n'y a rien qui ne soit tributaire à la censure et dont on ne s'échappe de parler sans raison , sans connoissance , et avec tant de chaleur et d'emportement, qu'on ne manque presque jamais de tomber en de grandes absurdités.

Cependant, il en est de cela comme des songes dans lesquels , s'il pouvoit y avoir quelque apparence , quelque ombre de certitude et de vérité , ce seroit, dit un excellent astronome, lorsque les objets qui se présentent pendant le sommeil, serviroient d'instruments à l'art dont nous faisons profession, Dieu ayant bien voulu observer cette convenance dans les visions des prophètes ; témoin Amos , laboureur, qui aperçut dans un songe des troupeaux , des charrues et autres ustensiles d'un ménage de campagne ; témoin Isaïe, sacrificateur, qui fut frappé, à la vue du temple, du feu des holocaustes; témoin enfin Daniel, courtisan, à qui l'imagination fit voir des combats et la statue même de son prince : apparitions mystérieuses qui justifient bien que les moindres découvertes qui concernent notre ministère, soit ombres, soit rêveries, doivent être préférées à toutes ces sciences absurdes, à toutes ces recherches pénibles et curieuses qui n'ont aucun rapport avec les fonctions de nos charges.

Mais si l'on veut se distinguer et ne pas s'anéantir dans la foule , ce n'est pas assez d'avoir de l'expérience et de l'érudition; il faut en outre

choisir les plus excellents modèles pour les imiter, préférer son devoir à ses intérêts , et n'avoir point d'autre ardeur que celle que nous inspire le zèle delà justice : il faut joindre la prtidence avec le courage , ne se rien permettre qui blesse ou la loi ou la discipline ; être toujours beaucoup plus sévère et moins indulgent pour soi-même que pour les autres. Il faut encore garder toutes les mesures de bienséance, éviter Taffecialion d'une singularité odieuse et les extrémités également vicieuses d'une dépense excessive et d'une sordide parcimonie. Demeurant dans une juste médiocrité , il ne faut ni se renfermer dans les ombres d'une obscurité ténébreuse, ni se revêtir d'ornements et de lumières empruntés ;': il faut enfin connoître le poids et la valeur, le fort et le foible de tout ce qui entre dans le commerce du monde, pour ne se pas laisser séduire par de fausses apparences ; n'être point jaloux de la prospérité de ceux que la fortune comble de ses grâces sans les avoir méritées, et, surtout, bien loin de compter la faveur et le crédit, les richesses et les plaisirs, entre les liens solides et permanents; instruits et par la raison et par l'exemple de ce qui s'est passé depuis dix années, nous ne devons regarder ces félicités imaginaires, dont le bruit et la pompe nous éblouissent et nous surprennent, que comme des fantômes que la réfraction des rayons du soleil forme et détruit en un instant, ou plutôt , selon la pensée du sage, comme

MERCURIALK. 4^7

«les visions qui nous occupent la nuit, et comme ridée d'un songe agréable : Audicns verb ilîa quasi iii soumis vide ^ et vigilabis. ( Eccli. , c. i3, V. 17 ).

Ce n'est pas toutefois qu'il ne soit très-important d'observer qu'il y a cette différence entre r ombre et l'image, que l'une n'ayant rien de réel ni de solide , elle est toujours incompatible avec le corps dont elle trace la figure ; et que l'autre a quelque chose de plus noble , de plus effectif, et n'est pas une simple défaillance de la lumière ; le Fils de Dieu est appelé l'image et la splendeur de son père , bien qu'il possède également avec lui tous les attributs de la divinité. Mais il n'en est pas de même de notre âme , formée par la sagesse éternelle pour porter son image , et qui pourtant, comme dit saint Augustin, n'a aucune conformité qui la puisse rendre entièrement semblable à son auteur, si ce n'est en simple re- ])résentation, et non en puissance ou en dignité ; l'inégalité en étant aussi grande que celle qui se trouve entre un original et sa copie.

C'est pour cela qu'un Père de l'Eglise , après avoir remarqué que l'ancienne loi n'étoit que l'ombre de la nouvelle , ajoute : Umbra niinisierium non hahet, neque lahoribus medeiur. Comme tous ces mystères ne consistoient qu'en des cérémonies extérieures , il ne faut pas s'étonner s'ils n'étoient pas assez puissants pour justifier les hommes , ni pour opérer leur salut. On n'en

peut pas autant dire de l'Evangile. Comme il est le pur esprit du législateur, c'est aussi le seul flambeau qui nous éclaire , la source féconde d'où coulent les eaux salutaires qui doivçnt nétoyer nos impuretés ; la loi de Moïse , privée de la grâce des sacrements, ressemblant aux ordonnances des médecins qui , sans l'application des remèdes, ne sauroient guérir aucune de nos infirmités. 11 en est autrement des maladies qui se communiquent et que le moindre souffle, la plus légère vapeur peuvent rendre contagieuses. En ce cas , dit Erasistrate , quand une partie souffre par sympathie, comme lorsque la blessure d'un doigt fait passer la douleur au côté , ce n'est pas une influence actuelle qui fasse couler ces mauvaises dispositions d'un membre à un autre ; c'est plutôt l'effet d'une espèce d'ombre qui interrompt leur concours et leur amitié, par un défaut d'irradiation qui en suspend l'émanation et le commerce, ce que cet auteur appelle çy.iu -jccrov.

C'est à peu près en cette manière qu'encore que les chutes et les erreurs soient autant de défauts personnels , le public est toutefois d'ordinaire si injuste , qu'il n'arrive presque jamais de disgrâce à quelqu'un de ceux qui composent un même corps, que la réputation de tous les autres n'y soit intéressée; étant certain qu'il ne se forme aucune ombre sur l'un d'eux , qui ne s'étende et ne rejaillisse sur ses confrères : ce qui pourroit être fort nuisible et très-funeste à l'honneur

MtKClKlALE. 4^9

liu sénat si l'on appioiivolt» par une molle complaisance , le mal que Ton doit corriger avec une iermelé sincère et généreuse.

Que si , d'un côté , la vigueur et la santé ne répandent pas des ombres assez salutaires ni assez favorables pour chasser le venin des mauvaises mœurs et du libertinage ; si d'ailleurs le mérite demeure enseveli dans les ténèbres , autant de fois qu'une trop grande austérité fait paroître la vertu farouche et capricieuse , ou qu'un excès de timidité et de modestie l'empêche de se produire ; si enfin les plus gens de bien et les moins intéressés ne brillent pas toujours de cette splendeur éclatante, de cette belle gloire qui doit être la juste récompense de leurs nobles travaux et de leur conduite modérée , la postérité plus équitable reconnoîtra le prix d'un si précieux trésor. Elle leur rendra avec usure les éloo:es (jue leur siècle ingrat leur avoit refusés : Quemadmoduni , dit Sénèque , aliqunndo umbra antecedit , aliquando scquitur^ ita gloria , alicjuando ante nos est , viscndamquc se prœbet , aliijuandu in açerso est, niajorque ijud serior^ ubi invidia secessit ; veniet qui conditam seculi sui malignitate , conipressamque gloriani dics publicct ; p<mcis notas est qui populum œtatis suce cogitai, multa annoruni niulta pnpulorum niillia supervenient.

Louange a Dieu.

43o VINGT-DEUXIÈME

Page 1